Littérature et Savoirs

La littérature et son histoire du point de vue des savants : un dialogue entre Georges Cuvier et Alexander von Humboldt (1800-1845)
Résumé en anglais
The aim of this article is to moderate and differentiate reiterated statements on the division between science and literature from the early nineteenth century onwards. The article thus examines how two scientists, representing different practices of natural history in the first half of the nineteenth century, came to develop criteria of ‘literariness’ and ‘scientificity’ by considering the need or the ineffectiveness of such a division. Three successive points illustrate this argument : both scholars criticised travelogues as being too literary and not pertaining to the realm of scholarly discourse (Humboldt considered them as texts that needed to renew their poetics in order to claim any hermeneutic value) ; Cuvier and Humboldt, constrained to delve into forms they considered as literary, began to think of poetic rules based on scientific practice ; both scholars asserted their desire to build histories of literature in terms of its relationship with scholarly discourse and practice.

ARTICLE

 


Il existe peu d’exemples d’un dialogue effectif entre les deux grands représentants de l’histoire naturelle et de son discours que sont Georges Cuvier et Alexander von Humboldt dans la première moitié du XIXe siècle. Rares sont les traces écrites de ces moments où ils se sont croisés ou, au moins, où ils se sont prononcés même indirectement sur leurs pratiques respectives de l’Histoire Naturelle. Elles sont cependant le point de départ d’une étude de la manière dont deux naturalistes élaborent des définitions variables et contrastées du « littéraire » et de l’histoire de la littérature pour repenser à chaque fois la nature et l’histoire de la science qu’ils entendent pratiquer. De cette analyse ne peuvent donc découler des définitions figées de ce que seraient les critères de « scientificité » ou de « littérarité » dans la première moitié du XIXe siècle ; il s’agira bien au contraire d’observer la manière dont ces critères évoluent et varient sous la plume de savants qui explicitement réfléchissent à l’appartenance ou à la non-appartenance de discours qu’ils considèrent comme savants à ce qu’ils supposent être le champ littéraire.

Jean-François Chassay, dans Si la science m’était contée. Des savants en littérature, cerne la place de la science dans la culture en étudiant la réception littéraire et souvent fictionnelle d’un certain nombre de figures savantes [1]  ; nous nous proposons à notre tour de mesurer la place que les savants ont voulu donner à leur science dans la culture en mettant à l’épreuve de leurs écrits ce qu’ils ont pu incarner, aux yeux de leurs contemporains écrivains et savants, de la nécessaire évolution de l’histoire naturelle. Pour le dire vite, Georges Cuvier, inventeur de la méthode naturelle, titulaire au Muséum de la chaire d’anatomie comparée, passe (et sans doute à juste titre) pour le tenant de la séparation, dans le domaine de l’histoire naturelle (géographie, botanique, zoologie, géologie, minéralogie et géodésie), du discours de la science et de celui de la littérature. Il construit son école et son enseignement principalement contre Buffon et son discours sur le style. Alexander von Humboldt, lui, incarne au contraire une pratique et une écriture littéraires, voire « poétiques » de l’histoire naturelle, dont l’influence semble avoir été durable sur de jeunes savants de la première moitié du XIXe siècle. À la date du 28 mars 1834 du journal du voyage à bord du Beagle, Darwin évoque la peinture, par Humboldt, des nuits tropicales et fait du naturaliste allemand celui qui a su unir la poésie et la science [2] . Mais la mère de Darwin, après avoir lu la première partie de son ouvrage, lui a reproché dès 1833 d’avoir « pris » la phraséologie d’Humboldt, à force de le lire, et d’avoir cherché, plutôt que d’user "de son propre style direct et simple", de "son langage poétique" [3] .

Ces visions univoques des deux savants ont parfois occulté le fait que les préoccupations de Cuvier et de Humboldt touchant à la part que devait occuper ou non la littérature dans la science, faisaient apparaître des points de vue extrêmement nuancés, des préceptes en constante évolution, des prises de position qu’il n’est bon d’extraire ni de leur contexte polémique, ni de leurs contextes politique et poétique. Les deux savants se rencontrent dans la nécessité où ils sont de pratiquer des genres qu’ils considèrent comme « littéraires » et dans la manière dont ils entendent alors en modifier et en renouveler les composantes au nom de préceptes savants. Les passerelles qu’ils élaborent (ne serait-ce que pour en contester la validité) entre le discours de la science et celui de la littérature, et la manière dont ils pensent l’équilibre de l’un et l’autre des discours se rejoignent. C’est d’ailleurs ce que Michel Pierssens n’a cessé de mettre en évidence, en inventant, pour répondre à la controverse suscitée par « l’affaire Sokal », les outils de l’épistémocritique, destinés à étudier, dans les textes littéraires, le mode d’insertion des savoirs [4] . L’introduction qu’il donne à la revue électronique Épistémocritique revient sur les présupposés inhérents à une telle démarche critique :

La littérature s’est-elle jamais distinguée de l’univers des sciences au point de s’en isoler totalement ? Ne trouve-t-on pas au contraire, dans les œuvres comme dans les réflexions explicites des écrivains sur leur projet, la trace d’une imbrication toujours présente et active, parfois centrale ? [5] .

Le même présupposé d’une imbrication toujours active nous guidera dans l’étude de la manière dont les savants distinguent la littérature de la science pour mieux définir leur propre discours.

Notre étude est en quelque sorte le pendant des travaux de Michel Pierssens en ce qu’elle entend analyser les définitions explicites de la « littérature » données par des savants et le rôle qu’elles jouent dans l’évolution de la science. Elle répond à un constat et à un appel faits depuis longtemps par des historiens des sciences spécialistes des sciences de la nature au XIXe siècle. En 1985, alors qu’il entreprenait de mettre en évidence le rôle primordial de la sociologie dans la séparation des « sciences » et de la « littérature », Wolf Lepenies décrivait, en prenant l’exemple des œuvres de Buffon et de leur réception, « l’évolution progressive au cours de laquelle les sciences allaient s’éloigner de la littérature et les traditions qu’on pourrait qualifier de littéraires étaient exclues du canon du savoir reconnu », pour nuancer aussitôt : « Ce processus n’est en fait ni linéaire, ni irréversible. Ce qui le caractérise, c’est en particulier la non-simultanéité car il n’embrasse pas toutes les disciplines et n’opère pas dans toutes avec la même intensité » [6] . Et plus récemment, dans The Third Culture : Literacy and Science, Elenor S. Schaffer défendait la nécessité d’analyser de manière littéraire des textes savants :

Literary Studies are concerned both with the way science impinges on literary works or is represented within them, and increasingly with the ways literature and related fields may have found a resonance within scientific thinking and the formulation of « research programmes ». The Traffic is not all one-way. Further, it is concerned with looking upon science as productive of a literature - a scientific prose, operating through some or all of the genres of note, document, proof (mathematical or logical), empirical evidence or data, experiment, self-experiment, thought experiment, case study, journal article, public address - which urgently requires analyses in rhetorical terms. [7]

Nos analyses ne seront pas simplement rhétoriques et porteront essentiellement sur des textes, écrits par Humboldt et Cuvier, qui usent souvent de termes empruntés à la poétique et à l’analyse des genres et de l’histoire littéraire.

Les commentaires poétiques, sur des œuvres qu’ils considèrent comme savantes ou littéraires, de Cuvier ou de Humboldt, témoignent non seulement d’une grande rigueur dans l’usage des termes poétiques mais également d’une certaine virulence. Leur caractère polémique est l’indication même de la persistance, parmi leurs contemporains et leurs collègues, de manières d’écrire la science contre lesquelles ils luttent. En d’autres termes, l’étude de ce dialogue virtuel permet d’observer, en acte, ce que signifie la « séparation de la science et de la littérature » et de remettre en cause sans doute la réalisation effective de cette séparation, dans le domaine de l’histoire naturelle, de 1800 à 1848. Nous observerons, à l’endroit où cette séparation est prônée par les savants eux-mêmes, la définition du contre-modèle littéraire dont ils usent8. Il y a, dans la période choisie, des traces encore d’une epistémé commune aux deux sphères que nous distinguons a posteriori ; cependant la distinction qui se fait jour dans les textes des savants, en particulier lorsqu’ils traitent de littérature, ne permet pas, sans quelques précautions, de poursuivre au XIXe siècle la voie ouverte par Fernand Hallyn, lorsqu’il étudie à l’âge classique, des tropes, des figures et des modes de discours communs à deux sphères qui ne se distinguent pas encore pour mieux justifier qu’on traite de manière littéraire d’objets réputés savants [8] . Une certaine prudence s’impose, dans l’étude d’une séparation en acte de la science et de la littérature : si l’on peut traiter, au « Siècle du Positivisme », de manière littéraire de discours savants, c’est à la condition que les savants eux-mêmes reconnaissent l’appartenance de leur texte à la littérature ou au contraire explicitement refusent, en revenant sur ce que la littérature veut dire, que leurs textes puissent figurer dans une taxinomie poétique ou être décrits en termes de poétique.

L’idée commune d’une « séparation de la science et de la littérature » au XIXe siècle peut conduire à l’exclusion du champ des études littéraires de textes que nous considérons comme savants. Cette séparation, si elle existe effectivement, se fait notamment dans les textes savants où l’on peut cerner les définitions de la littérature et les panthéons littéraires élaborés par ceux qui veulent distinguer leurs écrits de cette discipline. Ces manifestes savants sont l’occasion idéale pour nuancer sans doute les panthéons littéraires « canoniques » des critiques littéraires contemporains. Notre démarche s’inscrit dans la lignée des travaux d’Evanghélia Stead qui, étudiant Le Monstre, le singe et le fœtus, montrait à l’occasion du monstre fin-de-siècle comment l’épistémé elle-même était dépassée par le métissage des discours de l’art et de la science [9] . En d’autres termes, le détour par la science permet de mieux revenir à la littérature, à ses limites et à son histoire, en nuançant peut-être l’histoire littéraire du temps. Il s’agit, au risque de plagier l’« Avant-Propos » des études réunies par Philippe Zard et Anne Tomiche autour de Littérature et philosophie, de « repérer un jeu de forces toujours mobile », de suggérer aussi l’originalité du regard que la science permet à la littérature de jeter sur elle-même et que la littérature permet à la science de jeter sur elle-même [10] . De cela, le dialogue par récits interposés de Cuvier et d’Humboldt est exemplaire.

Points de rencontre : la haine du voyage

En 1826 paraissent à Paris, chez Levrault, les Excursions dans les Isles de Madère et de Porto Santo, 1823, pendant son troisième voyage en Afrique, par T. E. Bowdich, ouvrage traduit de l’anglais et accompagné de notes de M. le Baron Cuvier et M. le Baron de Humboldt. L’épouse du capitaine a pris le soin, après le décès de son époux, d’assurer la publication de sa relation de voyage et de la placer sous l’autorité de deux des plus grands savants naturalistes de ce début du XIXe siècle, qui incarnent aussi deux conceptions antagonistes de la visée de l’histoire naturelle et de la manière dont le récit de voyage peut prendre part au progrès de cette science. Les notes de chacun des deux barons sont très différentes, par leur forme et par leur contenu.

Cuvier annote le plus souvent les notes botaniques et zoologiques pour corriger les dénominations savantes employées. Il complète ainsi la description du Phycis fucatus donnée par Bowdich qui, à ses yeux du moins, ne met pas assez l’accent sur le trait caractéristique de l’espèce, propre à la distinguer des autres du même genre et donc à la classer dans une taxinomie : « Ce phycis se distingue de tous les autres par sa queue fourchue. C’est jusqu’à présent la seule espèce connue dans ce genre qui offre ce caractère » [11] . Il intervient lorsqu’un nom lui semble inapproprié parce qu’inadapté à ses propres travaux taxinomiques. L’usage du « Labeo sparoïdes » par Bowdich fait ainsi l’objet d’un commentaire critique assez long :

Le nom de Labeo doit être changé, attendu que je l’ai déjà employé pour désigner un genre de la famille des cyprins. Nous ne connaissons aucun poisson qui ait 14 rayons épineux à l’anale et trois mous, avec une dorsale dont la forme et le nombre des rayons conviennent à un sparoïde. Au reste, il est plus probable que M. Bowdich a transposé les nombres et qu’il faut compter 3 rayons épineux et 14 mous à l’anale ; ce serait alors le sparus salpa, Lin., dont ce poisson a les formes et les couleurs. Cuv [12] .

Cette note de Cuvier est exemplaire du contrôle qu’entend exercer le savant en cabinet sur les observations des voyageurs, indispensables à la collecte de l’ensemble des espèces naturelles et à l’entreprise d’uniformisation du discours taxinomique, mais toujours sujettes à caution. Mais Cuvier va plus loin ici, n’hésitant pas à remettre en cause les découvertes du voyageur au nom de la taxinomie scientifique.

Le propos de Humboldt est tout à fait différent. Ses « notes » sont en fait une notice assez longue, située à la fin du texte de Bowdich et constituent une véritable leçon de géognosie. L’étude, construite et argumentée, se présente comme un hors-texte : le savant, là, ne surimpose pas sa voix à celle du voyageur mais met en perspective ses découvertes dans une analyse comparée à visée générale. Elle s’ouvre sur la comparaison des archipels des côtes occidentales de l’Europe et de l’Afrique et livre une étude comparée des points culminants des Canaries, des Açores, de Saint-Thomas, de Saint-Hélène et de Tristan d’Acunha. Puis elle confronte le texte de Bowdich à l’ouvrage contemporain de Léopold von Buch (Physikalische Beschreibung der Canarischen Inseln, 1825). En d’autres termes, les données et les mesures rapportées par le voyageur dans son récit ne valent pas pour elles-mêmes mais pour leur faculté à constituer des preuves ou des arguments à l’appui de théories scientifiques élaborées par ailleurs. Il s’agit de sortir du cadre du voyage ou de modifier le cadre générique du voyage pour en faire un texte savant.

Sous la Restauration est créée au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris une école de « voyageurs naturalistes ». Cette école, comme l’ont montré les travaux remarquables de Marie-Noëlle Bourguet, est l’expression la plus manifeste de l’urgence, pour les savants, d’élaborer une pratique réglée du voyage [13] . Sa création traduit, à l’aube du XIXe siècle, une hésitation entre « le voyage ou le cabinet, la collection ou le terrain, le tableau ou la carte » [14] . Le baron Georges Cuvier incarne assez bien le pôle du cabinet : il a refusé d’accompagner Bonaparte en Égypte et s’en est justifié dans une lettre : « Mon calcul fut bientôt fait. J’étais au centre des sciences, et au milieu de la plus belle collection, et j’y étais sûr de faire de meilleurs travaux, plus suivis, plus systématiques, et des découvertes plus importantes que dans le voyage le plus fructueux » [15] . Et les éloges historiques, où il est passé maître, font de cette remarque, à force de la répéter, un lieu commun des illusions des jeunes naturalistes se saisissant du voyage pour gagner une notoriété scientifique qui, d’après Cuvier, ne devrait se faire qu’en cabinet.

La partie biographique de l’éloge d’Adanson, lu le 5 janvier 1807 en séance publique de l’Académie des Sciences est de cela révélatrice :

 M. Adanson, brûlant dès lors de l’ambition de se placer, à quelque prix que ce fût, parmi ceux qui ont reculé les bornes de l’histoire naturelle, et ne connaissant pour cela, comme la plupart des jeunes étudiants, que la voie facile de multiplier les descriptions des espèces, prit donc le parti de voyager. [16]

Pallas, dans l’éloge lu le 5 janvier 1813, n’est pas davantage épargné par le maître qui dénonce l’illusoire bonheur du jeune naturaliste appelé pour un voyage en 1769 ainsi que son « désir de chercher des productions nouvelles » qui a privé le monde « de bien des découvertes de l’esprit ». [17]

Mais la critique, le plus souvent, s’attache à la forme que ces apprentis naturalistes donnent à leurs écrits. Le voyage au Sénégal d’Adanson fait ainsi l’objet d’un commentaire tant scientifique que stylistique :

Que l’on se représente un homme de 21 ans, quittant pour ainsi dire les bancs de l’école, encore en grande partie étranger à tout ce qu’il y a de routinier dans nos sciences et nos méthodes [...]. Ses vues auront nécessairement une direction propre, ses idées une tournure originale [...]. Mais, n’ayant point à les faire passer dans l’esprit des autres, sans adversaires à combattre, sans objections à réfuter, il n’apprendra point cet art délicat de convaincre les esprits sans révolter les amours-propres, de détourner insensiblement les habitudes vers des routes nouvelles, de contraindre la paresse à recommencer un nouveau travail. D’un autre côté, toujours seul avec lui-même et sans objet de comparaison, prenant chaque idée qui lui vient pour une découverte, jamais exposé à ces petites luttes de société qui donnent si vite à chacun la mesure de ses forces, il sera enclin à prendre de son talent des idées exagérées, et n’hésitera point à les exprimer avec franchise. [18]

Le pire est qu’au retour, le savant, comme Adanson, pourrait, « conservant ses habitudes du désert », demeurer inaccessible dans son cabinet et prendre plaisir à « hérisser exprès de difficultés rebutantes » [19] ses ouvrages. Le savant en cabinet est a contrario le seul qui soit à même de faire de réelles découvertes et de se plier aux règles rhétoriques du discours de la science destiné à convaincre, à instruire et à se vulgariser.

Il devient aussi, paradoxalement, le seul juge de la qualité scientifique et littéraire d’un récit de voyage. Cuvier fustige en critique littéraire les effets de liste qui gomment l’intérêt du texte de Pallas :

M. Pallas employait le loisir de ses quartiers d’hiver à rédiger son journal, et, d’après le plan présenté par le comte Orloff, il l’envoyait chaque année à Pétersbourg, où l’on en publiait les volumes à mesure qu’ils étaient imprimés.

On conçoit que, travaillant ainsi à la hâte, privé dans ses solitudes de livres et de tous les moyens de comparaison, il devait être exposé à faire quelques méprises, à insister sur des choses connues, comme si elles eussent été nouvelles ; à revenir plusieurs fois sur les mêmes choses. Nous conviendrons néanmoins qu’il aurait pu y mettre plus de vie, et faire saillir davantage les objets intéressants. Il faut l’avouer, cette longue et sèche énumération de mines, de forges ; ces nomenclatures répétées des plantes communes qu’il cueillait, ou des oiseaux vulgaires qu’il voyait passer, ne forment pas une lecture agréable ; il ne transporte pas son lecteur avec lui ; il ne lui met point en quelque sorte sous les yeux, par la puissance du style, comme l’ont fait des voyageurs plus heureux, les grandes scènes de la nature, ni les mœurs singulières dont il a été le témoin [...] [20]

L’utilité du récit de voyage, à défaut de contribuer par lui-même au progrès de l’histoire naturelle, peut être de constituer un joli genre littéraire, à condition de livrer de curieuses « scènes de mœurs » et  de beaux tableaux - ces « scènes de la nature » où Alexander von Humboldt, dès 1805, est passé maître avec ses Tableaux de la nature [21] . Mais le voyage de Pallas n’est pas un texte savant parce qu’il n’est même pas un texte littéraire ; ici, le critère de non-littérarité renforce le critère de non-scientificité.

Cuvier redoute enfin, dans la manière dont les voyageurs, même savants, décrivent les espèces aperçues, la confusion possible entre des outils poétiques et des outils scientifiques, entre les lois de la nature et les figures de style. Cette critique s’étend à une certaine pratique de la description naturaliste illustrée par Buffon et son disciple Lacépède. C’est à l’occasion du long éloge historique de Lacépède lu en 1826, que Buffon en fait les frais : « [...] aussitôt qu’il veut remonter aux causes et les découvrir par les simples combinaisons de l’esprit ou plutôt par les efforts de l’imagination, sans démonstration et sans analyse, le vice de sa méthode se fait sentir. Chacun voit que ce n’est qu’en se faisant illusion par l’emploi d’un langage figuré qu’il a pu attribuer à des molécules organiques la formation des cristaux » [22] . Si l’on en croit Cuvier, donc, le savant voyageur idéal serait celui qui peut et qui doit user de formes littéraires telles que les « scènes » et d’un style figuré élégant sans confondre toutefois la logique de la description avec celle de la nature. Il serait informé aussi, malgré l’éloignement du voyage, des dernières évolutions des théories des savants en cabinet.

D’une certaine manière, Alexander von Humboldt pourrait assez bien incarner ce voyageur idéal, lui qui ne manque pas, de retour à Paris en 1804, d’offrir au Muséum un squelette de lama, de soumettre à l’examen de Cuvier des dents d’éléphants fossiles et de rapporter un herbier colossal composé de plus de 6000 plantes. Cela lui vaut sans doute l’indulgence de Cuvier, lorsqu’il s’attarde dans l’Histoire des progrès des sciences naturelles depuis 1789 jusqu’à ce jour, parue en 1826, sur l’avantage que représente l’organisation de voyages savants pour recueillir des données d’histoire naturelle : « Le voyage de MM. De Humboldt et Bonpland dans les diverses parties de l’Amérique espagnole, en même temps qu’il est le seul de cette importance dû au généreux dévouement d’un particulier, s’annonce comme l’un des plus instructifs que l’on ait jamais faits pour les branches des sciences physiques. [...] Il y a cependant, parmi ces voyages, plus de botanistes que de zoologistes » [23] . Mais il faut se souvenir également du portrait de Humboldt que Cuvier trace en 1800 dans une lettre privée à Adrien Gilles Camper : « Humboldt : c’est un homme de beaucoup d’esprit et d’un zèle admirable, mais soyez sûr que des observations multipliées et faites en courant seront bien sûr sujettes à caution. Humboldt, avec son génie et son activité, aurait mieux fait de se fixer dans quelque ville et de travailler plus tranquillement » [24] Enfin, il ne faut pas sous-estimer la persistance du modèle du voyageur écrivain qui gagne, par son récit, la réputation de savant et qui estime léser le grand public s’il ne lui livre pas sa relation ; il y a toujours des Alexander von Humboldt avec lesquels le savant en cabinet, bon gré mal gré, doit composer.

Humboldt, cependant, ne défend pas à tout prix la tradition du récit de voyage savant. Ses réticences à l’idée de livrer au public une relation historique de son voyage en Amérique du Sud sont exemplaires d’une volonté affichée de renouveler les règles de l’écriture du voyage scientifique, au nom du progrès de l’histoire naturelle et, dans le même temps, du risque qu’il y a à décevoir les attentes du public en n’appliquant pas à ses découvertes une grille d’écriture préétablie. Humboldt ne publie la Relation historique du voyage fait aux Régions équinoxiales du Nouveau Continent que dix ans après son retour et après avoir livré au public un certain nombre de monographies savantes. Il justifie ce retard dans une longue introduction qui peut aisément faire figure de manifeste poétique du récit de voyage savant :

Les difficultés que j’ai éprouvées depuis mon retour, dans la rédaction d’un nombre considérable de mémoires destinés à faire connaître certaines classes de phénomènes, m’ont fait vaincre insensiblement mon extrême répugnance à écrire la relation de mon voyage. En m’imposant cette tâche, je me suis laissé guider par les conseils d’un grand nombre de personnes estimables qui m’honorent d’un intérêt particulier. J’ai même cru m’apercevoir que l’on accorde une préférence si marquée à ce genre de composition que des savans, après avoir présenté isolément leurs recherches sur les productions, les mœurs et l’état politique des pays qu’ils ont parcourus, ne semblent avoir aucunement satisfait leurs engagemens envers le public, s’ils n’ont pas écrit leur itinéraire [25] .

Il existe donc bien un « genre de composition » du récit de voyage qui correspond à l’horizon d’attente du public amateur de ce qu’on est bien obligé d’appeler un « genre littéraire ». Humboldt nomme même le modèle de ce genre en se référant à l’« itinéraire », c’est-à-dire à une pratique définie dès le siècle précédent et illustrée magistralement par François-René de Chateaubriand. Ainsi se traduit, sous sa plume, le constat de la persistance d’un modèle littéraire ancien de l’écriture du voyage.

Or ce modèle semble impropre à rendre compte des découvertes accomplies par les voyageurs grâce aux « progrès » des sciences et ne peut plus faire place, par sa forme, aux descriptions que nécessite la spécialisation croissante des disciplines composant l’histoire naturelle. Si le récit de voyage résulte de l’application d’une manière d’écrire prédéfinie sur un objet qui se doit d’être original, il renie son appartenance au domaine du texte scientifique dont les composantes sont déterminées par l’objet lui-même :

Lorsque je commençai à lire le grand nombre de voyages qui composent une partie si intéressante de la littérature moderne, je regrettai que les voyageurs les plus instruits dans des branches isolées de l’histoire naturelle eussent rarement réuni des connaissances assez variées pour profiter de tous les avantages qu’offrait leur position. Il me semblait que l’importance des résultats obtenus jusqu’à ce jour, ne répondait pas entièrement aux immenses progrès que plusieurs sciences, et nommément la géologie, l’histoire des modifications de l’atmosphère, la physiologie des animaux et des plantes, avaient faits à la fin du dix-huitième siècle [26] .

Le voyageur idéal doit être savant dans toutes les branches des sciences physiques : non seulement en zoologie, en botanique et en géologie, mais aussi en astronomie, en géodésie, en climatologie, en géographie et en physique générale. Et l’un des seuls voyageurs dont Humboldt fasse la louange est, comme par un fait exprès, ce Pallas tant décrié par Cuvier [27] .

La haine du voyage se traduit cette fois par une volonté affichée d’en renouveler les règles et de les faire coïncider avec les attentes des savants. Il existe d’Alexander von Humboldt de nombreux portraits peints ou gravés. L’un d’entre eux, peint à Mexico en 1803, pendant son voyage, le représente devant le Chimborazo, et donc dans le cadre d’une nature luxuriante, assis dans un fauteuil Louis XV devant un bureau sur lequel trône un sextant. Le symbole est assez clair : le véritable savant est celui qui voyage avec son cabinet. Le voyage ne doit plus seulement être l’occasion d’une collecte. Il est véritablement un laboratoire. Le paysage, loin de n’être qu’un simple décor, est à la fois l’outil et l’objet de recherches scientifiques. Humboldt, qui peut être vu comme l’inventeur d’une géographie physique, redonne au récit de voyage une légitimité nouvelle ; il est un outil heuristique et le récit des pérégrinations du savant, de son cheminement, participe de la répartition des espèces en fonction de leur situation géographique [28] .

Passerelles : la poétique savante des genres littéraires

Humboldt se trouve confronté à la nécessité de pratiquer un genre qu’il considère comme « littéraire », c’est-à-dire comme obéissant à des critères de composition définis a priori et comme développant des thèmes attendus du lecteur. Or ces préceptes préétablis sont précisément, pour Humboldt, ce qui menace la valeur savante du récit de voyage, ce qui l’exclut du progrès de l’histoire naturelle. Dans l’ « Introduction » à la Relation historique..., s’opposent la définition par Humboldt du voyage « littéraire » avec lequel il s’agit de rompre et l’élaboration de nouveaux critères poétiques et savants du genre. Le savant revient ainsi sur les composantes du type de récit qu’il entend ne pas pratiquer :

J’avois quitté l’Europe dans la ferme résolution de ne pas écrire ce que l’on est convenu d’appeler la relation historique d’un voyage, mais de publier le fruit de mes recherches dans des ouvrages purement descriptifs. J’avois rangé les faits, non dans l’ordre dans lequel ils s’étaient présentés successivement, mais d’après les rapports qu’ils ont entre eux. Au milieu d’une nature imposante, vivement occupé des phénomènes qu’elle offre à chaque pas, le voyageur est peu tenté de consigner dans ses journaux ce qui a rapport à lui-même et aux détails minutieux de la vie. [...] J’étais bien éloigné alors de croire que ces pages écrites avec précipitation feroient un jour la base d’un ouvrage étendu que j’offrirois au public ; car il me sembloit que mon voyage, tout en fournissant quelques données utiles aux sciences, offroit cependant bien peu de ces incidens dont le récit fait le charme principal d’un itinéraire [29] .

Contre les ouvrages « purement descriptifs », seuls propres véritablement à contribuer à l’avancée de la science, se dressent donc les ouvrages qu’il faut bien appeler « narratifs » reposant sur la narration des « aventures » ou des « incidens ». Dans ceux-ci, la description demeure subordonnée à la narration composée suivant l’ordre de la chronique. L’itinéraire attendu du public devrait donc se présenter sous la forme du journal qui raconte une succession d’aventures et d’anecdotes personnelles, interrompues parfois par des descriptions de faune, de flore ou de mœurs indigènes.

La description de ces « mœurs » obéit elle-même à un certain nombre d’attentes que Humboldt érige en passages obligés. Les habitants de l’Amérique offrent ainsi moins d’attrait, pour le lecteur de récits de voyages, que les insulaires des mers du Sud : « L’état de demi-civilisation dans lequel on trouve ces insulaires, donne un charme particulier à la description de leurs mœurs ; tantôt c’est un roi qui, accompagné d’une suite nombreuse, vient offrir lui-même les fruits de son verger, tantôt c’est une fête funèbre qui se prépare au milieu d’une forêt » [30] .

Le respect de ces composantes thématiques et de la structure dramatique confère d’emblée au récit du voyageur une valeur littéraire à laquelle ne peut plus prétendre le récit de voyage savant que voudrait pratiquer Humboldt :

Une relation historique embrasse deux objets très-distincts : les événemens plus ou moins importans qui ont rapport au but du voyageur, et les observations qu’il a faites pendant ses courses. Aussi l’unité de composition qui distingue les bons ouvrages d’avec ceux dont le plan est mal conçu, ne peut y être strictement conservée, qu’autant qu’on décrit d’une manière animée ce que l’on a vu de ses propres yeux, et que l’attention principale a été fixée, moins sur des observations de sciences que sur les mœurs des peuples et les grands phénomènes de la nature. [31]

Quelques précisions s’imposent cependant. Dans un texte bien postérieur à la rédaction de la relation du voyage, intitulé Kosmos, Humboldt aborde la catégorie de la « littérature descriptive » et s’attarde de nouveau sur l’histoire du récit de voyage. Il distingue, sous le rapport à nouveau de l’« unité de composition » les relations anciennes des voyages les plus récents :

In Hinsicht auf Composition hatten demnach die vergessenen Reisen des Mittelalters, die wir hier schildern, bei aller Dürftigkeit des Materials viele Vorzüge vor unseren meisten neueren Reisen. Sie hatten die Einheit, welche jedes Kunstwerk erfordert : alles war an eine Handlung geknüpft, alles der Reisebegebenheit selbst untergeordnet. Das Interesse entstand aus der einfachen, lebendigen, meist für glaubwürdig gehaltenen Erzählung überwindener Schwierigkeiten. [...] Eine solche Einheit der Composition fehlt meist den neueren Reisen, besonders denen, welche wissenschaftliche Zwecke verfolgen. Die Handlung steht dann den Beobachtungen nach, sie verschwindet in der Fülle derselben. Nur mühselige, wenn gleich wenig belehrende Bergbesteigungen und vor allem kühne Seefahrten, eigentliche Entdeckungsreisen in wenig erforschten Meeren oder der Aufenthalt in der schauervollen Debe der beeisten Polarzone gewähren eind dramatisches Interesse, wie die möglickeit einer individualisierenden Darstellung.

[Sous le rapport de la composition, ces relations, oubliées aujourd’hui, avaient plusieurs avantages sur la plupart des voyages modernes : elles avaient l’unité nécessaire à toute œuvre d’art : tout se rattachait à une action, tout était subordonné aux événements du voyage. L’intérêt naissait du récit simple et animé des difficultés vaincues, que d’ordinaire l’on acceptait sans défiance [...]. Cette unité de composition manque surtout aux voyages modernes qui ont été entrepris dans des vues scientifiques. L’intérêt des événements disparaît sous la multiplicité des observations. Des ascensions sur les montagnes, qui ne dédommagent pas toujours de la peine qu’elles causent, des traversées périlleuses, des voyages de découverte à travers des mers peu explorées, un séjour au milieu des glaces et des déserts du pôle, peuvent seuls offrir encore quelque émotion dramatique et fournir matière à des descriptions pittoresques] [32] .

L’unité de composition semble bien dériver là de la catégorie aristotélicienne de l’unité d’action. Mais, lorsqu’il utilisait en 1814 cette expression pour définir ce qu’est une relation historique dans l’introduction à son propre voyage, l’unité de composition résultait sous sa plume de la subordination de la narration à la description.

L’expression d’« unité de composition », ou de loi d’unité de composition, fait immédiatement référence, dans le domaine de l’histoire naturelle, aux travaux d’Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. Il est fort difficile toutefois de savoir si Humboldt emprunte effectivement en 1815 l’expression au savant naturaliste et l’emploie effectivement dans le sens entendu par lui. Mais le tenant de « l’unité de plan » use déjà de l’expression dans les cours de zoologie qu’il donne au Muséum dès 1810 et Humboldt, qui travaille à Paris à la rédaction de sa relation, ne peut l’ignorer. En d’autres termes, en 1814, Humboldt renouvelle, par le biais des progrès de l’histoire naturelle, le sens d’une catégorie poétique « canonique » et réinvente « l’unité de composition », bien avant Balzac. Cette invention poétique qui permet de concevoir la description comme unité structurale d’un texte (et se rapproche de l’unité de plan) est l’occasion pour Humboldt de décrire son propre récit de voyage en empruntant des termes à la tradition poétique et, du même coup, de lui conférer une valeur littéraire indéniable. Il ne s’agit pas de rompre avec les catégories aristotéliciennes, mais d’user d’elles en les redéfinissant pour imposer d’emblée la valeur esthétique de l’ouvrage. Le savant renouvelle le genre du récit de voyage au nom du progrès des sciences et, du même coup, réinvente les catégories poétiques pour le décrire et le faire pénétrer de droit dans les limites d’une nouvelle « littérature » descriptive.

Cela revient du même coup à transposer dans le domaine de l’histoire naturelle la tradition littéraire des « tableaux », dont Alexandre Wenger a étudié l’origine et le développement, y compris dans la sphère du discours médical [33] . Sur les tableaux repose l’unité de composition ou de plan :

Il n’est presque plus possible de lier tant de matériaux divers à la narration des événemens, et la partie qu’on peut nommer dramatique est remplacée par des morceaux purement descriptifs. Le grand nombre de lecteurs qui préfèrent un délassement agréable à une instruction solide n’a pas gagné à cet échange [...]. Pour que mon ouvrage fût plus varié dans les formes, j’ai interrompu souvent la partie historique par de simples descriptions. J’expose d’abord les phénomènes dans l’ordre où ils se sont présentés, et je les considère ensuite dans l’ensemble de leurs rapports individuels. Cette marche a été suivie avec succès dans le voyage de M. de Saussure, livre précieux qui, plus qu’aucun autre, a contribué à l’avancement des sciences, et qui, au milieu de discussions souvent arides sur la météorologie, renferme plusieurs tableaux pleins de charme, comme ceux de la vie des montagnards, des dangers de la chasse aux chamois, ou des sensations qu’on éprouve sur le sommet des Hautes-Alpes [34] .

Cuvier ne serait sans doute d’accord ni avec le choix de modèles de Humboldt, ni avec son emprunt à Geoffroy Saint-Hilaire de principes qu’il condamne. Mais les deux savants se rejoignent par une commune volonté de n’écrire que pour des savants dans des genres qu’ils savent destinés à ceux que Cuvier appelle les « gens du monde ».

De même que Humboldt se doit de sacrifier au genre de composition littéraire du « récit de voyage », même s’il entend le renouveler, Cuvier, en tant que secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences depuis 1803, se doit en effet de sacrifier à la tradition de la rédaction des éloges historiques lus lors de séances publiques de l’Institut et destinés à de moins savants que lui. Le savant, à l’occasion de ces éloges, revient souvent sur les règles de leur écriture et sur leurs limites. Ainsi l’éloge de Lacépède, lu le 5 juin 1826 par Cuvier lui-même, s’ouvre-t-il par une précaution oratoire où le secrétaire perpétuel feint de regretter de ne pouvoir, dans ce qu’il appelle des « solennités littéraires », s’attarder assez sur tout ce qu’on pourrait tirer d’utile de la vie des maîtres qu’il retrace :

Chargés de consigner dans les annales des sciences les principaux traits de la vie de nos confrères et les services que leurs travaux ont rendus à l’esprit humain, nous nous acquittons d’un devoir si honorable avec le zèle d’amis et de disciples pleins de respect pour leur mémoire, mais le temps qui nous est départi dans ces solennités littéraires ne nous permet ni de présenter tous ces hommes utiles à la reconnaissance du public, ni même de lire en entier des biographies déjà si courtes pour tout ce qu’elles devraient faire connaître [35] .

À voir la complaisance avec laquelle Cuvier s’attarde sur certains aspects de la biographie de Lacépède, à lire le soin qu’il prend de retracer le contenu de l’Histoire des poissons, on devine aisément que le sentiment qui motive la rédaction et la lecture d’un tel éloge n’est pas uniquement le zèle de l’ami et du disciple. Et l’éloge de Lacépède est encore pour Cuvier l’occasion de citer l’éloge que Lacépède fit de Buffon pour mieux définir a contrario la forme et la visée de ses propres discours :

Buffon venait de mourir. Ce deuxième volume est terminé par un éloge de ce grand homme, ou plutôt par un hymne à sa mémoire, par un dithyrambe éloquent, que l’auteur suppose chanté dans la réunion des naturalistes, « en l’honneur de celui qui a plané au-dessus du globe et de ses âges, qui a vu la terre sortant des eaux, et les abîmes de la mer peuplés d’êtres dont les débris formeront un jour de nouvelles terres ; de celui qui a gravé sur un monument plus durable que le bronze les traits augustes du Roi de la création, et qui a assigné aux divers animaux leur forme, leur physionomie, leur caractère, leur pays et leur nom. » Telles sont les expressions pompeuses et magnifiques dans lesquelles s’exhalent les sentiments qui remplissent le cœur de M. de Lacépède. Ils y sont portés jusqu’à l’enthousiasme le plus vif ; mais c’est un Buffon qui l’inspire, et l’inspire à son ami, à son jeune élève, à celui qu’il a voulu faire héritier de son nom et de sa gloire [36] .

L’éloge composé par Lacépède ornait, en guise de préface, le second tome de son Histoire naturelle des poissons. Dans la seconde édition de cet ouvrage, l’éloge composé par Cuvier sera inséré en guise de préface du premier tome, renforçant ainsi l’effet de mise en abyme. S’il est bien une chose que l’éloge historique, selon Cuvier, ne doit pas être, c’est « un dithyrambe éloquent ».

Cela en effet risquerait de nuire à la fonction didactique, sinon savante, que Georges Cuvier entend conférer à ses éloges. C’est dans l’éloge de Lamarck, composé par Cuvier et lu par le baron Silvestre le 26 novembre 1832, que le savant naturaliste en définit le plus explicitement la visée et la forme. La lecture de ce texte suivait celle de l’éloge de Volta, lu par Arago dans la séance du 27 juin 1831. L’effet de surprise ménagé par Cuvier n’en est que plus savoureux :

Parmi les hommes livrés à la noble occupation d’éclairer leurs semblables, il en est un petit nombre (et vous venez d’en voir un illustre exemple) qui, doués à la fois d’un esprit élevé et d’un jugement parfait, embrassant dans leurs vastes conceptions le champ entier des sciences, y saisissant d’un œil sûr ce dont à chaque époque leurs progrès permettent d’espérer la découverte, n’ont mis au jour que des vérités certaines, n’en ont donné que des démonstrations évidentes, et n’en ont déduit que des conséquences irrésistibles, ne s’exposant jamais à rien avancer de hasardé ou de douteux ; génies sans pairs, dont les immortels écrits brillent sur la route des sciences comme autant de flambeaux destinés à l’éclairer aussi longtemps que le monde sera gouverné par les mêmes lois.

D’autres, d’un esprit non moins vif, non moins propre à saisir des aperçus nouveaux, ont eu moins de sévérité dans le discernement de l’évidence ; aux découvertes véritables dont ils ont enrichi le système de nos connaissances, ils n’ont pu s’empêcher de mêler des conceptions fantastiques ; croyant pouvoir devancer l’expérience et le calcul, ils ont construit laborieusement de vastes édifices sur des bases imaginaires, semblables à ces palais enchantés de nos vieux romans que l’on faisait évanouir en brisant le talisman dont dépendait leur existence. Mais l’histoire de ces savants moins complètement heureux n’est peut-être pas moins utile ; autant les premiers doivent être proposés sans réserve à notre admiration, autant il importe que les autres le soient à notre étude ; la nature seule produit des génies de premier ordre ; mais il est permis à tout homme laborieux d’aspirer à prendre son rang parmi ceux qui ont servi les sciences, et il le prendra d’autant plus élevé qu’il aura appris à distinguer par de notables exemples les sujets accessibles à nos efforts, et les écueils qui peuvent empêcher d’y atteindre. C’est dans ce but qu’en traçant cette vie de l’un de nos plus célèbres naturalistes, nous avons pensé qu’il était de notre devoir, en accordant de justes louanges aux grands et utiles travaux que la science lui doit, de signaler aussi ceux de ses ouvrages où trop de complaisance pour une imagination vive l’a conduit à des résultats plus contestables, et de marquer, autant qu’il est en nous, les causes et les occasions de ces écarts, ou, si l’on peut s’exprimer ainsi, leur généalogie. C’est le principe qui nous a guidé dans tous nos éloges historiques [37] .

Dans le cas de Lamarck donc, l’éloge historique s’informe en un exposé de la « généalogie » des erreurs commises par celui qui n’est pas un génie. Ces erreurs sont décrites sous les espèces de l’imagination ou du roman, de la fiction venant prendre la place de la théorie ou du système rejetés par Cuvier. Ainsi est résolue l’aporie de la nécessité de faire l’éloge de celui qui, d’un point de vue savant, ne le mérite pas entièrement.

Mais l’éloge de Lamarck montre aussi la grande maîtrise par Cuvier de l’art du portrait croisé et du contraste, la tentation toujours sous-jacente aux éloges de la prétérition et de la litote. Et cela ne va pas sans poser problème. Les textes des éloges ne sont pas en effet simplement des preuves de l’éducation stylistique et rhétorique reçue par un savant du XIXe siècle et le signe de la capacité qu’aurait alors le savant de se couler avec aisance dans un certain nombre de cadres rhétoriques ou poétiques.

Georges Cuvier condamne vivement l’usage du style et de ses figures dans un discours à prétention savante. La critique est récurrente dans l’éloge de Lacépède qui, pour Cuvier, est l’occasion de condamner l’œuvre de Buffon et celle de ses disciples qui écrivaient pour des gens du monde et sacrifiaient à l’art de plaire à un large public la rigueur savante en confondant l’art et la science, le style et la loi scientifique. Cuvier s’arrête ainsi avec délectation, dans la partie biographique de l’éloge de Lacépède, sur l’anecdote de l’arrivée à Paris du jeune Lacépède, accueilli par Buffon et Gluck auxquels il a adressé sa théorie de la musique. Il rappelle que Lacépède y fut convié à un dîner d’Académiciens, où l’on lut « des morceaux de poésie et d’éloquence », où il prit part « à une de ces conversations vives et nourries, si rares ailleurs que dans une grande capitale » [38] . De là sont nées les ambitions de Lacépède :

Ses plans étaient bien ceux d’un jeune homme qui ne connaît encore de la vie que ses douceurs, et du monde que ce qu’il a d’attrayant. Rendre à l’art musical, par une expression plus vive et plus variée, ce pouvoir qu’il exerçait sur les Anciens et dont les récits nous étonnent encore ; porter dans la physique cette élévation de vues et ces tableaux éloquents par lesquels l’histoire naturelle de Buffon avait acquis tant de célébrité : voilà ce qu’il se proposait, ce que déjà dans son idée il se présentait comme à moitié obtenu [39] .

En un mot : « se consacrer à la double carrière de la science et de l’art musical ». Lacépède a retenu de Buffon la confusion des sphères et des publics.

Les conséquences d’une telle confusion sont sans appel ; la réalisation pratique des théories développées par Lacépède sur la musique a abouti à un échec retentissant. Cuvier retrace longuement la théorie de l’imitation sur laquelle repose la poétique de la musique de Lacépède :

De l’identité du langage, de celle des sentiments qu’ils ont à exprimer, résultent, pour le musicien, les mêmes devoirs que pour le poëte. Toute pièce de musique, qu’elle soit ou non jointe à des paroles, est un poëme : mêmes précautions dans l’exposition; mêmes règles dans la marche, même succession dans les passions ; tous les mouvements en doivent être semblables ; il n’est point de caractère, point de situation que le musicien ne doive et ne puisse rendre par les signes qui lui sont propres. L’auteur jugeait même possible de rappeler à l’esprit les choses inanimées, par l’imitation des sons qui les accompagnent d’ordinaire, ou par des combinaisons de sons propres à réveiller des idées analogues [40] .

Ce résumé fidèle des théories musicales de Lacépède témoigne de la connaissance que Cuvier a des théories poétiques et musicales de son temps, et annonce sa critique des travaux savants de Lacépède ou de Buffon. Après tout, c’est au nom de cette imitation, de cette volonté de donner des composantes de la nature une description fidèle, de faire de l’histoire naturelle l’analogue des lois de la nature, que Buffon rejette les taxinomies, l’esprit de système et sacrifie parfois, au nom de la représentation, l’exactitude de la description. La « poétique de la musique » et d