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ARTICLE
« Nous avons le devoir d’ajouter du monde au monde », écrivait Sony Labou Tansi en 1981. À l’orée d’une période charnière au sein de l’histoire mondiale, le romancier, dramaturge et poète congolais en appelait à la « pratique de la sensibilité » et à l’« exercice de l’imagination » avant de déclarer : « j’écris (ou je crie) pour qu’il fasse homme en moi » (2015 [1981], p. 47-48). Cette idée d’une humanité que l’écriture s’efforcerait d’« ajouter » au monde résonne singulièrement avec ce qu’affirmera Peng Cheah une trentaine d’années plus tard, en rappelant que certains effets délétères du maillage de la planète ne datent pas du tournant du XXIe siècle. Le spécialiste de rhétorique, professeur à l’Université de Berkeley, invoque alors « une littérature qui mondialise et crée un monde parce que les inégalités renversantes produites par la mondialisation capitaliste et leurs conséquences dévastatrices pour les masses des sociétés postcoloniales rendent absolument nécessaire l’ouverture d’autres mondes » (2016, p. 11 ; ma traduction).
C’est bien parce que nous, comparatistes de l’Université Clermont Auvergne, souhaitions mettre l’accent sur les multiples ouvertures suscitées par les œuvres littéraires que nous avions choisi d’intituler le 44e congrès de la SFLGC « Littératures et mondialisation ». Dans un premier temps, il s’agissait ainsi de signaler notre conception de la création littéraire comme augmentation – non pas celle qui peut relever d’un capitalisme mortifère, mais celle qui, plus profondément, voire plus durablement, nous grandit en nous faisant échapper aux cadres de pensée et de perception les plus familiers à nos yeux. De fait, ce « nous », localisé au centre (régional) d’un Hexagone loin de toujours briller par son cosmopolitisme [1] , juge enrichissant de se frotter à des formes et représentations dont les circulations excèdent l’aire ouest-européenne. Cette situation et cette appétence vont de pair avec un certain espoir placé dans le mot « mondialisation ».
Il ne nous importait pas moins, en juin 2024, de déployer toute la polysémie de la notion, en envisageant sans idéalisme béat ses articulations complexes avec les objets littéraires au cœur de la recherche comparatiste française [2] . La variété des conceptions et des connotations de la « mondialisation » qui est apparue, durant les treize sessions et neuf ateliers qui ont rassemblé les participant·es au congrès, est sans doute l’une des manifestations les plus patentes d’une belle réussite collective. Ces approches variées appellent divers prolongements : c’est tout l’intérêt d’un congrès international que de proposer des éléments de bilan et de signaler certains angles morts, aussi instructifs les uns que les autres. C’est dans cette perspective que je partirai de quelques dynamiques générales que j’ai pu observer au fil des quatre jours de congrès. Il me sera hélas impossible de mentionner l’ensemble des interventions, dont le présent volet d’actes ne reprend d’ailleurs qu’une partie [3] . J’espère néanmoins que ces quelques mots de synthèse et d’ouverture rendront un peu justice à la richesse des échanges, formels et informels, entre intervenant·es, président·es de panel et étudiant·es ayant pris part au 44e congrès de la SFLGC.
À ce titre, je fonderai mon propos, dans la mesure du possible, sur deux grandes approches de la « mondialisation ». Celle-ci, comme le rappelle le géographe Jean-Baptiste Arrault, renvoie fondamentalement à « une dynamique d’intégration des sociétés à l’échelle planétaire » ainsi qu’à « une représentation du monde comme espace spécifique » (2007, p. 626). De fait, ce sont surtout ces deux approches de la mondialisation – l’une d’ordre territorial et (géo)politique, l’autre d’ordre plus phénoménologique – qui ont informé, de manière conjointe et souvent complémentaire, les analyses littéraires au centre du congrès [4] .
Mondialisation et migration
Si la littérature générale et comparée peut, comme l’une des sessions d’ouverture l’avait signalé, être envisagée par bien des aspects comme « une discipline d’exilés », on s’étonnera peu de la récurrence des réflexions sur la migration au fil du congrès. Intégré à l’exploration d’« écritures post-migrantes » (dans le cadre d’un atelier franco-allemand), articulé à l’analyse des reconfigurations de la notion de cosmopolitisme ou d’hétérotopie littéraires (durant diverses sessions), ou ressurgissant lors d’échanges plus informels, « migration » a sans doute été le mot du congrès. Cela témoigne du fait que les comparatistes français·es se sentent désormais pleinement concerné·es par le développement international des migration studies, selon une tendance assumée à relier études littéraires et études culturelles. Cette volonté s’est notamment manifestée par la mise en lumière d’auteur·es dont on ne croisait pas souvent les noms lors de précédents congrès – d’Albert Memmi à Polina Panassenko et Olga Grjasnowa en passant par Shida Bazyar et Maryam Madjidi, entre autres.
L’intérêt porté aux rapports entre création littéraire et migration a eu pour effet de ne pas restreindre les phénomènes de mondialisation à un « cosmopolitisme des élites » (Wagner, 2020). C’est sans doute en partie pour cette raison que les articulations des analyses avec des réflexions sur la forme du récit de voyage et/ou avec la notion plus générale de déplacement n’ont pas vraiment été au cœur des débats. Il y aurait peut-être ici un prolongement à opérer. Dans quelle mesure les « littératures (post)migrantes » ou les « littératures de la migration » se conçoivent-elle comme des reconfigurations du récit de voyage, dont les riches traditions ne se restreignent pas à l’« Occident » ? Est-ce que « repenser le cosmopolitisme » (selon le titre d’une session) consiste, dans ce contexte, à mieux prendre en compte un certain type de déplacement – celui qui concerne des trajectoires et des formes s’originant ailleurs ? De manière plus générale, ne faudrait-il pas aussi explorer les formes et enjeux littéraires d’une « pensée migrante », soit d’une pensée « constamment en mouvement, s’essayant à différents modes de connaissance et capable d’affinités et d’empathie avec les cultures qu’elle rencontre en dehors du cercle étroit de l’éducation qu’elle a reçue » (Coste, Kkona et Pireddu, 2022, p. 10 : ma traduction) ? Ce type de conception transversale de la migration a parfois irrigué, de manière plus ou moins explicite, les analyses littéraires présentées durant le congrès.
La mondialisation comme phénomène transhistorique
Une autre tendance ayant marqué les échanges relève peut-être de l’évidence : nombre d’interventions ont souligné qu’il existait des dynamiques de mondialisation avant les années 1980, et que ce que l’on nomme aujourd’hui « globalisation », selon un anglicisme répandu, est en réalité un phénomène transhistorique. À partir d’œuvres emblématiques, les participant·es ont entre autres exploré les configurations poétiques et politiques d’un « anticolonialisme de la Renaissance », étudié les circulations internationales du Parnasse, ou encore cherché à historiciser les réceptions mondiales des « littératures de genre ».
De ce point de vue, l’on ne peut plus renvoyer à une époque révolue l’histoire littéraire, ce d’autant moins que les questions liées à ses modalités et visées ont été envisagées à plusieurs reprises. Au-delà du rejet général du « nationalisme méthodologique » (Beck, 2012 [2011], p. 162 et al.) qui s’est fait jour au fil des analyses diachroniques, on songera en particulier aux réflexions, développées à partir du contexte chinois, sur « les frontières de l’histoire littéraire » – relevant en l’occurrence de « son essence ethnique ».
De fait, le déconfinement de l’histoire littéraire, qui peut par exemple se fonder sur les apports de l’« histoire connectée » (Subrahmayam, 2005), est l’une des manières de revivifier une connaissance érudite du passé dont il serait périlleux de se passer. Ne pas restreindre la notion de mondialisation à l’époque ultra-contemporaine est en ce sens aussi une invitation, adressée aux comparatistes formé·es au sein d’une certain « École française », à contribuer de manière significative à la philologie mondiale qu’Auerbach appelait de ses vœux dès 1952. La mise en relation de l’histoire littéraire et de l’histoire des représentations, entre autres, y gagnerait en transculturalité et en rigueur.
Mondialisation et totalisation
Sans pour autant céder à une certaine hubris comparatiste, les approches théoriques d’ampleur ont, en toute logique, rythmé les analyses et les échanges. Qu’il ait été question de « littérature mondiale », de « littérature générale », ou encore de « littérature post-globale », diverses interventions (dont un atelier entier) se sont penchées sur les résultats de la planétarisation, certes inégale, des relations et circulations littéraires. Dans une perspective épistémologique et critique, le congrès a ainsi été l’occasion de décrire et problématiser divers modes de totalisation du fait littéraire – en ne négligeant pas à cette occasion les formes underground ou dissidentes.
Pour éviter les panoramas parfois vertigineux qui en émergent, l’un des prolongements consisterait ici à prendre davantage en considération des espaces un peu plus restreints, afin de situer plus facilement les phénomènes étudiés sans pour autant renoncer à une perspective transculturelle. On peut par exemple songer aux études littéraires transatlantiques ou transpacifiques, qui, à quelques exceptions près, ont été assez peu mises en avant en tant que telles durant le congrès. Centrées sur des échelles intermédiaires de la mondialisation, celles-ci ont pour intérêt d’excéder les cadres, parfois trop figés, des études régionales ou aréales (« area studies ») pour mettre l’accent sur l’analyse des relations, y compris conflictuelles, entre différentes aires géoculturelles.
L’idée de « bibliothèque mondiale », dont les formes et enjeux ont été interrogés en ouverture du congrès ainsi qu’au fil des discussions, suscite du reste toujours l’intérêt, plusieurs années après la leçon inaugurale de William Marx au Collège de France (2020). Afin de compléter les analyses d’ordre géoculturel, éditorial et/ou intermédial dont il a été surtout question, et en prenant acte de la faible présence des considérations sur les humanités numériques lors des interventions, l’un des prolongements possibles consisterait ici à s’intéresser aux articulations entre le traitement numérique des « grands corpus » (Robison et Turbiau, 2026) et les phénomènes de mondialisation. Il semble en effet, et de nouveau, que l’une des particularités du comparatisme français est le refus de renoncer à la micro-analyse, ce qui pose des questions spécifiques quant au stockage et à l’analyse de ces ensembles de données que constituent aussi les vastes corpus littéraires.
Les lieux (exclus) de la mondialisation
En complément des études transversales, nombre d’interventions ont cherché à (re)situer les phénomènes de mondialisation et leurs perceptions dans des lieux autrement circonscrits. Au-delà des formes et enjeux littéraires de certaines tendances « glocalistes » (Robertson, 1998), le congrès a entre autres permis d’envisager la question d’un rapport écologique aux lieux à partir du chronotope du jardin, conçu comme un creuset de formes et de modes d’existence pas uniquement végétaux. Certaines interventions et ateliers ont du reste contribué à rendre visibles d’autres lieux que ceux habituellement mis en lumière lors des congrès de la SFLGC. À cet égard, un panel franco-brésilien consacré aux « Questions du comparatisme, vues du Sud » a été l’occasion de questionner l’intérêt de la notion de « Sud global », en soulignant que la boussole n’est pas toujours d’une grande utilité lorsque l’on aborde les formes et les représentations : l’Amazonie a beau se trouver au « nord » (géographique) du Brésil, elle est perçue par plusieurs écrivain·es lusophones comme appartenant à un « sud » qui, au-delà des réalités socio-économiques conditionnant le statut de ses littératures, charrie son lot de fantasmes et de réflexes stylistiques. Plus généralement, une certaine « ruée vers l’est » a été perceptible parmi les jeunes chercheuses et chercheurs ayant participé au congrès : outre diverses contributions portant sur les littératures d’Europe centrale et d’Europe de l’Est, l’Asie – et en particulier l’Asie orientale – a rayonné durant tout le congrès.
Cet état de fait n’est pas uniquement lié aux domaines de spécialité des professeurs appartenant à l’équipe comparatiste clermontoise. Un certain « manque d’Afrique subsaharienne » au fil du congrès, selon une formule attrapée au vol, résonne en effet avec un constat du Bureau de l’Association Internationale de Littérature Comparée, lors de son congrès de 2025, à Séoul : la pénurie actuelle de spécialistes des littératures africaines. Cette situation nous invite à nous interroger sur les conditions concrètes d’intégration à nos recherches des spécialistes des littératures subsahariennes vivant sur le continent africain ; dans certains cas, nous pourrions peut-être davantage tolérer ce pis-aller qu’est la visio-conférence. À un niveau épistémologique plus général, la moindre présence de certaines régions littéraires lors du congrès nous incite aussi à être attentifs aux corpus qui ne circulent pas ou circulent mal. Cette nécessité, pas toujours intuitive quand on travaille sur les phénomènes de mondialisation, rejoint certaines observations effectuées il y a plus de dix ans par des comparatistes intéressées par le sujet (Apter, 2013 et Le Blanc, 2014, pour n’en citer que deux).
Ce que la mondialisation fait aux langues du monde
Achevons cette (non-)conclusion en revenant à ce qui reste le centre de gravité d’une littérature générale et comparée « à la française » : le travail sur des corpus en langues originales, dont nous avons pu pointer, avec Claire Placial et d’autres collègues, le caractère parfois paradoxal lorsque l’on prend pour objet les phénomènes de mondialisation (2020). De ce point de vue, la présence de nombreuses interventions consacrées à la traduction littéraire a été d’autant plus intéressante qu’elle a permis de ne pas dissocier les considérations sur les circulations des œuvres et leur analyse philologique. On pensera en particulier à l’atelier « Les écrivains plurilingues et la traduction », qui, de même que d’autres interventions, s’est penché sur les cas d’écrivain·es d’une polyglossie impressionnante – tels Isidore Isou, Nella Nobili ou encore Yōko Tawada.
En regard du plurilinguisme caractéristique de certaines œuvres, diverses contributions ont insisté sur la menace que la mondialisation, conçue cette fois comme homogénéisation, fait peser sur des langues moins parlées et diffusées (à l’instar de l’occitan, du corse ou du catalan ; on pourrait en citer bien d’autres). C’est de fait aussi (surtout ?) à nous, comparatistes, de faire de ces langues un enjeu essentiel au sein de nos recherches. Dans une optique semblable, il nous incombe de rappeler qu’à l’aune d’une conception « vraiment générale » de la littérature (Étiemble, 1975), l’écrit n’est pas le seul canal digne d’intérêt.
Vivent donc les langues et les littératures du monde, et vive le comparatisme qui, à défaut de toutes les convoquer, reconnaît à la fois leur multiplicité, leur fragilité (pour certaines), ainsi que leur capacité à exprimer, par les voies plurielles de la création, la conscience d’appartenir à une humanité commune.
Bibliographie
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WAGNER Anne-Catherine, La Mondialisation des classes sociales, Paris, La Découverte, 2020.
Notes
- [1]
En témoigne entre autres le niveau des jeunes Français·es en langues étrangères. Je renvoie au rapport tristement célèbre coordonné il y a une vingtaine d’années par le sénateur Jacques Legendre (2003) ; pour une étude un peu plus récente, voir Beuzon, Garcia et Marchois (2015).
- [2]
Sur la comparaison des comparatismes, je renvoie notamment à deux auteur·es insistant sur les différences (parfois discutables) en jeu : Cao (2013) et Chanady (2015).
- [3]
Voir sur ce point le dernier paragraphe de l’introduction du présent volet d’actes. Le programme complet du 44e Congrès de la SFLGC est consultable à l’adresse suivante : https://celis.uca.fr/production-scientifique/manifestations-scientifiques/congres/44e-congres-de-la-societe-francaise-de-litterature-generale-et-comparee-sflgc-%C2%ABlitteratures-et-mondialisation-%C2%BB. C’est à lui dans son ensemble que ce texte se réfère. Pour éviter des énumérations de noms qui risqueraient de rendre ce texte illisible, je mentionne uniquement la teneur des interventions dont il y est question, en encourageant par ailleurs mes lecteurs et lectrices à consulter en parallèle le programme complet ainsi que les résumés qui l’accompagnent (à la même adresse).
- [4]
De ce point de vue, la perspective correspondait bien à une littérature générale et comparée « à la française », d’autant plus que les corpus « paralittéraires » et les approches inter- et transmédiales se faisaient plutôt rares. Un premier prolongement possible se dessine ainsi d’emblée, même s’il ne concerne pas spécifiquement les questions de mondialisation, ni même les comparatistes : les appels à une ouverture des recherches littéraires à l’étude des « littératures de genre » et/ou aux perspectives inter- et transmédiales sont en effet loin de se restreindre aux chercheuses et chercheurs travaillant sur des corpus internationaux.
Pour citer cet article
Chloé Chaudet, « Ouvrir d’autres mondes – Pour (ne pas) conclure », dans Yvan Daniel et Gaëlle Loisel (éd.), Littératures et mondialisation. Actes du 44e congrès de la SFLGC, 2026, URL : https://sflgc.org/acte/chaudet-chloe-ouvrir-dautres-mondes-pour-ne-pas-conclure/, page consultée le 12 Juillet 2026.
Biographie de l'auteur
CHAUDET, Chloé
Chloé Chaudet est maîtresse de conférences habilitée à diriger des recherches en littérature générale et comparée à l’Université Clermont Auvergne et membre de l’Institut Universitaire de France. Elle travaille essentiellement sur les relations entre littérature, politique et mondialisation dans l’espace atlantique (par exemple dans Écritures de l’engagement par temps de mondialisation, Paris, Classiques Garnier, 2016, ou Fictions du grand complot, Paris, Hermann, 2024). Elle est également traductrice (voir par exemple Ottmar Ette, TransArea. Une histoire littéraire de la mondialisation, trad. de l’allemand, Paris, Classiques Garnier, 2019).



