Littérature et Savoirs
ARTICLE
Le domaine « littérature et psychanalyse » de la littérature comparée s’affirme comme un champ de recherche de la littérature comparée en France depuis le début de ce siècle, mais l’impact de la psychanalyse sur les lettres a plus d’un siècle d’histoire et la littérature non plus que la critique littéraire, mais aussi la philosophie et les autres disciplines artistiques, n’ont pas encore surmonté le séisme auquel a correspondu dans les humanités l’émergence de la psychanalyse au début du vingtième siècle. Les rapports que les lettres entretiennent avec la psychanalyse demeurent plus ou moins ouvertement problématiques, se déclinant sur toute la gamme des passions les plus exacerbées jusqu’à l’indifférence. Il n’en demeure pas moins que la plupart des adhésions déclarées à la psychanalyse dans la critique littéraire constituent des formes plus ou moins rusées de résistance à la psychanalyse, très semblables à celles qui se rencontrent au sein même de la psychanalyse et de ses exercices. Ce sont le plus souvent des redescriptions de la psychanalyse freudienne qui aboutissent à former des systèmes de pensée, que l’on pourrait appeler idéologiques ou mythologiques, puisque ce sont des visions du monde constituées en modélisations d’interprétation. Quant aux diverses formes de refus frontal et d’indifférence, qui sont des aspects du refoulement, elles ne parviennent pas à se définir autrement que comme des instances de déni ou de dénégation, et se cantonnent dans la continuation d’une science littéraire (Literaturwissenschaft) héritée de la philologie du dix-neuvième siècle, augmentée des études ultérieures dans les domaines de la narratologie, des sciences du langage et des études culturelles.
Les approches psychanalytiques de la littérature ont connu un essor particulier en France dans les années 1970, avec ce qu’il est courant d’appeler la « French Theory ». Les rapports entre l’Université et la psychanalyse n’ont pas été sans difficulté, y compris dans certains des secteurs les moins traditionalistes de l’institution, comme en témoigne, entre autres, L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari, et bien qu’à l’inverse Althusser se soit appuyé sur Freud pour critiquer le concept marxiste traditionnel d’idéologie. Nous arguons ici que l’œuvre de Derrida constitue le moment historique de prise en compte fondamentale de la psychanalyse par la philosophie. Trois remarques s’imposent à cet endroit. Premièrement, comme nous le verrons, la qualité littéraire des textes philosophiques de Derrida et sa critique littéraire des textes philosophiques qu’il analyse sont une conséquence directe de ce que la déconstruction doit à la psychanalyse [1] . Deuxièmement, la réception problématique de Derrida et de sa philosophie dans les cénacles universitaires français, que ce soit en philosophie ou en littérature, est à l’image d’une certaine résistance chronique à la psychanalyse [2] , qui se confond parfois avec un certain cloisonnement disciplinaire et se justifie par le fait que la psychanalyse n’est ni une philosophie ni une discipline académique, en dépit de certains exemples historiques comme la chaire de psychanalyse qu’occupa Sándor Ferenczi au début du vingtième siècle. Troisièmement, la réception très favorable de Derrida et de sa philosophie à l’étranger tout particulièrement aux États-Unis aura eu pour conséquence d’internationaliser l’acclimatation de la psychanalyse aux humanités en général et aux études littéraires en particulier.
I - Tertium comparationis
Pour des raisons qu’il conviendrait d’étudier dans une recherche d’histoire et sociologie de la discipline, les thèses de doctorat en littérature comparée relevant du champ « littérature et psychanalyse » ne se guère développées en France avant le début du vingt-et-unième siècle. Certes, un certain nombre de thèses relevant de ce champ particulier ont été soutenues avant cela, principalement dans les dernières décennies du vingtième siècle, mais elles étaient pour l’essentiel inscrites dans d’autres disciplines, en littérature française, en littératures étrangères, en psychologie, en ethnologie, en sociologie, en théologie, etc. De même, les universitaires qui ont d’une manière ou d’une autre utilisé la psychanalyse comme grille de lecture des textes littéraires dans la seconde moitié du vingtième siècle se situaient notoirement en dehors de la littérature comparée [3] . Ainsi, Jean Bellemin-Noël, inventeur de la « textanalyse » et de l’inconscient du texte, était professeur de français, Jean-Laurent Assoun professeur de psychanalyse et psychopathologie, Julia Kristeva était psychanalyste et elle enseigna la linguistique et la sémiologie.
Les principaux auteurs qui se sont intéressés entre autres à la littérature du point de vue de Donald Winnicott, autour des notions d’espace transitionnel et de jeu, se situent également à l’extérieur de la littérature comparée du point de vue méthodologique et épistémologique. Ainsi, la philosophe Brigitte Dessain [4] consacre une place importante à la littérature dans la subjectivation, de la créativité et du processus de construction de soi. La psychologue clinicienne et psychothérapeute belge Anne Dubruille, dans son ouvrage consacré à la littérature française contemporaine [5] , voit dans l’œuvre littéraire, un espace ambigu et dynamique dans lequel le sujet invente, se transforme, et transmet la culture à travers la forme esthétique. Autre grand disciple de Winnicott, le psychiatre Daniel Widlöcher [6] considère la littérature peut être investie comme lieu privilégié de recherche sur le changement subjectif. Citons encore la psychanalyste britannique Juliet Mitchell, qui utilise la méthode psychanalytique pour interroger la représentation des femmes, des origines du patriarcat et du phallocentrisme dans les textes littéraires [7] . Les auteurs parlent de littérature au prisme de Winnicott ont en commun ce que nous pourrions appeler une approche utilitariste de la littérature, qu’ils instrumentalisent peu ou prou à une clinique ou à une cause, et en ce sens leurs travaux relèvent d’autres domaines que celui de la littérature comparée.
La même remarque vaut, d’une certaine manière, pour la plupart des critiques littéraires jungiens. C’est en particulier le cas de la psychologue et psychanalyste suisse Marie-Louise von Franz [8] et du psychanalyste austro-américain Bruno Bettelheim, dont le titre original de l’ouvrage Psychanalyse des contes de fées, The Uses of Enchantment [9] déclare très ouvertement la visée d’instrumentalisation utilitaire de la littérature à une clinique, de même que le titre de l’ouvrage d’un des principaux post-jungiens en Amérique du Nord, James Hillman, Healing Fiction [10] , qui projette un discours critique de la pathologie de l’interprétation rationaliste des textes littéraires, dans la continuation de Weltanschauung de Jung [11] . Ces auteurs ont en commun un agenda idéologique que leur idée de la psychanalyse, non freudienne en cela qu’elle est antirationnelle et hostile à la fin de la métaphysique annoncée par la psychanalyse de l’école freudienne et la philosophie de la déconstruction. Au contraire, le jungisme se présente comme une ontothéologie, se figurant le « subconscient » — à l’endroit où les freudiens parlent d’inconscient — comme un avatar de l’Esprit hégélien que Jung aurait en somme cartographié.
Le critique américain nord-américain d’inspiration le plus proche du champ disciplinaire de la littérature comparée au sens où nous l’entendons est sans conteste Northrop Frye, dont la théorie littéraire est exempte, à tout le moins explicitement, de l’idéologisme et du messianisme de l’Individuation du Soi [12] comme intégration eucharistique de l’animus et de l’anima, ou du moi et de l’ombre. Toutefois, l’Anatomie de la critique de Frye [13] conserve du jungisme un positivisme certain, qui tend à mettre la littérature en coupe réglée de catégories très aristotélicienne, à l’instar du « telling » et du « showing » qui sont des importations un peu inavouées de la διήγησις et de la μίμησις du Περὶ ποιητικῆς du Stagirite. De même, le subconscient jungien est un réservoir d’archétypes — ce ne serait donc plus un inconscient au sens d’un « insu », d’un « i » — dont les initiés auraient une connaissance hermétique, qui leur donnerait la voyance d’en percevoir le reflet dans les œuvres littéraires. En littérature comparée, la comparaison ne se fait plus guère dès lors que sur le mode du repérage des mêmes archétypes dans différentes œuvres, ce qui ne représente qu’un intérêt limité, d’où le peu d’échos que le jungisme trouve dans le champ disciplinaire de la littérature comparée à proprement parler.
Les variantes non freudiennes de la psychanalyse, s’inspirant principalement de Jung ou de Winnicott, dans la mesure où elles s’intéressent à la littérature, tendent à la considérer d’un point de vue qui s’apparente d’une manière ou d’une autre à ce que Georg Lukács appelait la « théorie du reflet [14] » (Widerspiegelungstheorie). Autrement dit, pour ces critiques, la littérature en tant qu’œuvre d’art reflète la réalité du monde, si bien qu’il est admissible d’analyser les personnages littéraires comme s’ils étaient des sujets humains, d’y lire les modalités de leurs évolutions à travers le jeu qui permet de tester des masques été des mondes imaginaires, où bien encore d’y retrouver des archétypes, et d’autres manières encore des types psychologiques et des catégories de désordres mentaux. La même remarque vaut pour certaines critiques d’inspiration freudienne, dérivant des pratiques de Freud lui-même quand il analysait Jensen à travers sa Gradiva, ou Shakespeare par le truchement de son Hamlet. Ce fut là une manière que le premier Freud devait à sa formation de médecin, à l’époque où il pensait encore que la psychanalyse pouvait se constituer en une science. Lionel Trilling, cet autre grand critique américain qu’il convient de définir comme comparatiste au sens le plus large du terme, pour ouvert à la psychanalyse qu’il fût, mettait justement en garde ses contemporains contre ces tentatives malavisées de lire la littérature au prisme de la psychanalyse [15] , qui appartiennent aujourd’hui à un passé révolu.
Pour nous, le champ « littérature et psychanalyse » ne peut se définir comme champ fructueux de la littérature comparée que d’un point de vue théorique qui admet pleinement l’inconscient comme tel. Or les discours critiques qui maintiennent ouverte l’innovation épistémologique de la découverte de l’inconscient — ce que Derrida appelle « la trouée freudienne [16] » — se ramènent d’une manière ou d’une autre à l’école freudienne de psychanalyse, c’est-à-dire à la psychanalyse lacanienne et à la philosophie de la déconstruction. La différence entre cette modalité philosophique dite « continentale », par rapport aux divers positivismes anglo-saxons et le champ « littérature et psychanalyse » est que dans ce dernier la psychanalyse n’est pas un outil ou une grille de lecture des textes, mais ce que je propose d’appeler un tertium comparationis [17] de la littérature comparée, c’est-à-dire un tierce domaine par rapport auquel divers textes littéraires peuvent être comparés. Autrement dit, c’est parce que l’inconscient est une écriture, selon la métaphore freudienne du « bloc magique » que Derrida reprend pour expliquer la différance [18] , que des textes littéraires peuvent être comparés à l’aune du travail réciproque de la lettre et de l’inconscient. De même, d’autres tertia comparationis déterminent d’autres champs du comparatisme, comme l’histoire la critique diachronique, la géographie la géocritique, la paléographie la critique génétique, etc.
Il est tout à la fois exact et erroné de considérer que la définition du champ « littérature et psychanalyse » au sens strict soit eurocentrée, voire francocentrée. Certes, les principaux théoriciens dont nous nous réclamons, Derrida et Lacan sont des penseurs de langue française, mais il est vrai également que les débats et polémiques que leurs noms continuent de susciter, de même que les diverses formes de résistances à la psychanalyse ont lieu à l’échelle internationale, tout autant et peut-être davantage encore qu’en France même. D’ailleurs, il est remarquable que le champ « littérature et psychanalyse » de la littérature comparée n’ait pas vraiment de structuration institutionnelle, à l’exception du Centro de Estudios de Literatura Comparada, rattaché à la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Buenos Aires, qui se caractérise par l’intégration officielle, durable et systématique de la psychanalyse (principalement freudienne et lacanienne) dans les recherches, séminaires et formations en littérature comparée. Ce modèle argentin s’appuie sur la forte tradition psychanalytique locale [19] , le dialogue interdisciplinaire et une mobilisation collective et visible des chercheurs autour de ces thématiques—facteur qui n’a pas vraiment d’équivalent dans le monde universitaire actuel.
Au sein de l’Université française, la littérature comparée est généralement regroupée avec la littérature française, dans des départements de lettres, à quelques rares exceptions près, comme à Paris ou à Tours [20] . Dans d’autre pays, comme aux États-Unis ou en Grande-Bretagne, la littérature comparée se trouve plutôt regroupée dans des « departments of humanities » où la mixité, voire le brassage interdisciplinaire est certainement plus fort qu’en France, où la littérature comparée se trouve aux prises entre d’une part la littérature française et d’autre part les diverses littératures étrangères relevant d’autre départements, tandis que les sciences humaines sont un autre univers, où par ailleurs la psychologie cognitiviste tend souvent à l’emporter sur la psychanalyse. De là découle sans doute une certaine susceptibilité de certains comparatistes français quant à la définition méthodologique de la discipline, dont on se préoccupe moins dans d’autres pays. Cela contribue peut-être à expliquer la relative lenteur avec laquelle le domaine de recherche « littérature et psychanalyse » s’est développé au sein du champ disciplinaire de la littérature comparée [21] .
La situation historique se complique paradoxalement du fait que la psychanalyse comprend une critique de l’esprit scientifique et se situe de ce fait à la bifurcation entre la philosophie dite « analytique » qui se fonde en réalité sur l’épochè de la psychanalyse et la philosophie dite « continentale » qui en intègre les découvertes. C’est à cet endroit que se situe la problématique principale du domaine comparatiste « littérature et psychanalyse ». C’est aussi un problème, qui tient en un sens à la définition de la métaphysique. D’un côté, dans l’héritage des philosophes « idéologues » du dix-huitième siècle, la métaphysique se définit comme tout ce qui n’est pas du domaine de la φύσις, et dans ce cas la ψυχή est l’objet d’étude de la psychologie comme la société est celui de la sociologie. D’un autre côté, celui de la philosophie dite « continentale », la métaphysique se définit comme la conviction platonicienne et aristotélicienne que la vérité est ἁ-λήθεια : sens exact qu’un langage suffisamment précis atteint, et dans ce cas la mise en cause de la métaphysique, c’est-à-dire le doute quant à la possibilité de l’exactitude du sens ébranle la certitude de l’esprit scientifique et remet au premier plan la critique littéraire des textes.
Cette crise de la vérité dont la psychanalyse est tout à la fois le constat et l’instrument dans l’histoire des idées se traduit par une crise de la littérature — expression pléonastique dans la mesure où la littérature est critique — qui aujourd’hui tend à réaffirmer le mimétisme de la fiction, à réduire le poème à la fonction poétique du schéma de Jakobson et des slogans publicitaires, et à voir l’écriture comme une technologie des industries culturelles. Telle est la problématique qui constitue le domaine « littérature et psychanalyse » en champ crucial de la Littérature générale comparée et de la théorie de la littérature aujourd’hui. L’année 2025 se prête bien à en prendre acte, puisqu’elle a vu la publication de deux textes jusqu’alors inédits, le livre XII du séminaire de Lacan, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse [22] , et le séminaire de Derrida intitulé Psychanalyse et critique littéraire [23] , qui contiennent de précieux apports théoriques à ce champ de recherche.
II — L’éloignement de la vision scientifique du monde
Dans un article précédent dont je reprendrai ici l’essentiel [24] , je revendique le champ « littérature et psychanalyse » comme un domaine à part entière de la Littérature comparée dont il faut hériter et dont il est de surcroît crucial que nous relevions l’héritage, comme Lacan en son temps releva l’héritage freudien dans le champ de la psychanalyse et comme Derrida, en dépit de la querelle entre les deux hommes, opéra dans les faits une relève, une Aufhebung de l’héritage freudien dans le champ de la philosophie. L’importance décisive de la psychanalyse pour la philosophie de la déconstruction apparaîtra encore plus clairement plus avant dans le présent article avec l’étude des séminaires de 1970 et 1971. Pour l’instant il nous suffira de relire certains textes clés de Derrida, comme « Freud ou la scène de l’écriture [25] » ou « Spéculer — sur Freud [26] » pour saisir ce que la philosophie de la différance doit à l’avènement de la psychanalyse dans l’histoire des idées. Pour une étude approfondie de ce que la philosophie de la déconstruction doit à la psychanalyse freudienne, qu’il me soit permis de rappeler que c’est la thèse principale de mon ouvrage Écriture derridienne : entre langage des rêves et critique littéraire [27] . En corollaire, il serait aisé de démontrer que la scission entre philosophie dite « continentale » et philosophie dite « analytique » a tout à voir avec le rapport (ou l’absence de rapport) entre la philosophie et la psychanalyse, que la première intègre par la déconstruction, alors que la seconde s’appuie sur une résistance à la psychanalyse que dénie d’emblée son appellation. En effet, la philosophie dite « analytique » se distingue emphatiquement comme une philosophie sans inconscient. Naturellement, cette question-là dépasse la portée du présent article, mais elle s’y rapporte fondamentalement de deux manières au moins. D’une part, cela implique que la psychanalyse a chamboulé les rapports entre philosophie et littérature. D’autre part, depuis la naissance de la psychanalyse au début du vingtième siècle, le rapport que l’on entretient avec la psychanalyse, selon qu’il se présente comme une intégration ou bien au contraire une résistance, plus ou moins masquée de dénégation, définit de manière assez clivante le rapport que l’on entretient avec la littérature. Il ne fait guère de doute que ce clivage-là ait tout à voir avec ce qui se perçoit comme une crise de la littérature depuis le siècle dernier.
De manière très schématique dans un premier temps, les approches non psychanalytiques de la littérature se caractérisent par un positivisme de fait, qui prend les textes au pied de la lettre, à partir de la conviction que le langage demeure l’instrument d’un rapport mimétique à la réalité. C’est en somme la voie préfigurée par la philosophie de Frege au temps de Freud. Cela vaut aussi en définitive pour le pragmatisme, pour qui certes, pour reprendre la métaphore de William James, les vérités ne sont jamais plus absolues que les monnaies, mais il reste qu’elles sont néanmoins prises pour argent comptant à chaque époque historique donnée. Autrement dit, du point de vue de l’histoire de la philosophique, la résistance à la psychanalyse s’apparente à une résistance de la métaphysique. Dans le domaine littéraire, cela revient à considérer en définitive que, dans le fond, la littérature décrit ou définit la vie, reflète le monde, exprime la pensée consciente d’un auteur, y compris lorsque, pour le dire dans le vocabulaire de Sartre, celui-là peut être taxé de mauvaise foi. De manière révélatrice, l’essor des approches autobiographiques de la littérature au cours des dernières décennies du siècle passé illustre bien cette optique dans laquelle on considère que le discours du texte exprime littéralement la vérité du sujet qui le produit. C’est ainsi qu’un Philippe Lejeune affirme qu’il existe un pacte autobiographique garantissant qu’il y a « identité de l’auteur (dont le nom renvoie à une personne réelle) et du narrateur [28] ». D’une manière générale, cette idée de la littérature enracinée dans la conviction, fût-elle implicite, que l’authenticité de l’expression, c’est-à-dire l’adhésion à un tel pacte constitue la valeur intrinsèque du texte littéraire, aura fortement contaminé les études littéraires au tournant du siècle, pour aboutir au présupposé, explicite ou non, que le narrateur de tout roman comme la persona de tout poème exprime d’une manière ou d’une autre l’idéologie de l’auteur. Pour le dire autrement, c’est la conséquence directe de ce que la theory war s’est soldée par la victoire des divers adversaires de la French Theory.
La résistance à la psychanalyse dans la critique littéraire — expression qui paraît plus juste que « science de la littérature » ou « études littéraires » pour désigner en français la Literaturwissenschaft — tient beaucoup à l’impasse historique qui a consisté à prendre le texte littéraire comme objet de psychanalyse. C’est une impasse épistémologique où Freud lui-même a commis l’erreur de s’engager, d’une manière qui fut ensuite accentuée par certains de ses premiers traducteurs français, à l’instar de Marie Bonaparte traduisant Der Dichter und das Phantasieren par La création littéraire et le rêve éveillé [29] . Si le rêve éveillé passe encore pour traduire das Phantasieren, il s’agit du poète, das Dichter, plutôt que de sa création ou de la création littéraire en générale. En tout état de cause, si ce titre établit une équation entre création littéraire et rêve éveillé tout indique qu’elle n’est que très partiellement vraie. Cette hypothèse ne revêt une claire pertinence que pour les œuvres littéraires de caractère autobiographique d’une part, et d’inspiration onirique d’autre part, comme le surréalisme, entre autres mouvements littéraires d’avant-garde du début du vingtième siècle et quelques œuvres romantiques comme les Chants de Maldoror de Lautréamont, le Kubla Khan de Coleridge, ou la littérature dite d’imagination comme la science-fiction. Mais s’il y a bien une erreur épistémologique fondamentale, cause d’un malentendu durable dans les rapports entre psychanalyse et littérature, ce fut celle du premier Freud, médecin et scientifique encore assez incertain du statut de sa découverte, qui se figura du moins à ses débuts que la psychanalyse émergeait dans l’histoire des idées comme une nouvelle science. Or la psychanalyse n’est ni une science ni une philosophie, et en ce sens elle n’a pas à proprement parler d’objet. Ce n’est pas non plus une τέχνη, c’est-à-dire un art ou bien une technique, elle ne produit pas non plus d’objet.
Le moment où Freud s’éloigne de l’idée de définir la psychanalyse comme une science se situe en 1933, lorsque dans les Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse il commence par considérer que c’est une « science spécialisée (Spezialwissenschaft), branche de la psychologie — psychologie des profondeurs ou psychologie de l’inconscient », mais que « en tant que telle », c’est-à-dire en tant que « science spéciale » (Spezialwissenschaft) — et tout porte à penser que c’est là sa spécialité même — « elle est tout à fait inapte (ganz ungeeignet) à construire (bilden) sa propre vision du monde (Weltanschauung), elle doit adopter celle de la science ». Le tournant de la réalisation que la psychanalyse est autre chose qu’une science parmi d’autre ou une « branche de la psychologie » s’exprime remarquablement dans la phrase immédiatement suivante : « La vision scientifique du monde (Die wissenschaftliche Weltanschauung) s’éloigne déjà sensiblement de notre définition [30] ». Or cet éloignement de la psychanalyse de « la vision scientifique du monde », qui la désigne comme relevant d’une écriture, au sens que Derrida a ensuite donné à ce mot, au même titre que la littérature, et peut-être même ne serait-il pas faux de penser la psychanalyse comme une sorte de littérature.
Cet « éloignement » (entfernung), cet écart, ce retrait par rapport à la science que Freud perçoit « déjà sensiblement » (bereits merklich) situe la psychanalyse sur la ligne de partage que T. S. Eliot nommait « dissociation de la sensibilité » (dissociation of sensibility [31] ) entre « pensée » (thought) et « sentiment » (feeling), dont le poète situait l’origine au début du XVIIe siècle, c’est-à-dire à l’orée de l’époque moderne, et dont il voyait un début de réduction, qu’il appelait « unification de la sensibilité » (unification of sensibility [32] ), dans les derniers poèmes de romantiques anglais Keats et Shelley. Il n’est pas indifférent que T. S. Eliot ait abordé cette question dans un article consacré aux Poètes métaphysiques, puis dans un autre sur Milton. Ces poètes anglais du XVIIe siècle avaient été appelés ainsi par Samuel Johnson [33] , critique littéraire typique des Lumières anglaises (English Enlightenment) qui émettait sur eux une évaluation négative parce qu’ils étaient obscurs — au sens ou T. S. Eliot disait encore que « les poètes, dans notre civilisation telle qu’elle existe à présent, doivent être difficiles [34] » — à l’opposé de l’idéal esthétique des Lumières tel que Boileau l’exprimait dans son Art poétique, selon le principe que « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement / Et les mots pour le dire viennent aisément [35] ». Autrement dit, du point de vue de Johnson ces poètes sont « métaphysiques » en cela précisément qu’ils s’éloignent de la vision scientifique du monde et se situent du côté de l’épaisseur du signifiant plutôt que de celui d’une limpidité supposée ou désirée du langage.
Or si ces poètes peuvent être qualifiés de « métaphysiques », du point de vue d’un esprit scientifique qui croit ne pas l’être, dans la mesure où ils écrivent souvent une poésie sacrée aux thématiques religieuses, paradoxalement ils sont « anti-métaphysiques » du point de vue de la philosophie dite continentale depuis Heidegger, qui voit la métaphysique comme la « question guide » (Leitfrage) qui oriente la philosophie et la science de Platon puis Aristote jusqu’à Nietzsche dans le sens de la conviction qu’il existe, au-delà du voile des apparences, une essence de la vérité à laquelle un raffinement judicieux du langage devrait nous donner accès. La poésie, tout particulièrement à l’époque moderne depuis le romantisme jusqu’à nos jours tourne le dos à la dissociation de la sensibilité comme la psychanalyse s’éloigne de la vision scientifique du monde. Cette dichotomie a tout à voir avec le débat qui perdure entre la philosophie « analytique » et philosophie continentale. Dans le domaine littéraire le différend recoupe l’alternative entre, d’une part, diverses versions d’une « science de la littérature » traditionnelle, de type classificatoire, allant des diverses formes d’une histoire se définissant comme science à se divers succédanés systématiques, y compris ceux qui se sont inspirés de la psychanalyse ou de la psychologie, et, d’autre part, la poursuite de l’héritage de la « théorie littéraire » — mais encore convient-il de repenser ce vocable pour entendre « théorie » au sens étymologique de la θεωρία comme action d’observer [36] , méditation, étude, et donc analyse — comme écoute, lecture et interprétation vivante des multiples résonances actuelles et ouvertures vers l’avenir des textes anciens et modernes.
La deuxième voie de cette alternative s’élargit davantage lorsque, comme Genette en montre la possibilité dans Fiction et diction, l’étude des textes de la littérature au sens propre c’est-à-dire des œuvres de « littérarité constitutive [37] » est étendue aux textes de « littérarité conditionnelle ». L’extension des discours constitués des autres champs aux domaines de littérarité constitutive entraîne la dissolution de la littérature dans les études culturelles au sens large et la kyrielle de toutes les sciences auxquelles elle peut toujours servir d’illustration. Inversement, la réalisation de la transférabilité de l’analyse littéraire comme euristique spécifique des littérarités constitutives, aux domaines extérieurs des littérarités conditionnelles, c’est-à-dire aux champs qui ne relève pas a priori de la littérature revient à réaffirmer toute la pertinence des études littéraires et de la création littéraire dans la vie et l’histoire de la cité.
Dans la mesure où la psychanalyse est tout autant une θεωρία qu’une πρᾶχις, et en premier lieu une pratique de l’écoute et de la lecture, elle s’apparente à la pratique de la littérature comme lecture, écriture et critique. Tant et si bien qu’au sein même des approches dites psychanalytiques de la littérature se distinguent deux grandes voies, dont l’une est la poursuite de l’optique qui prend la littérature comme objet de savoir, scientifique ou non, comme dans le cas de Bachelard qui assume la non-scientificité de son discours sur la littérature. Il est l’une de nombreuses variantes de descriptions de la littérature, pour la plupart dérivées de la psychologie de C. G. Jung, qui fit florès tout particulièrement dans le monde anglo-saxon. Ces discours littéraires ou paralittéraires sont plus psychologiques que psychanalytiques : ce sont des « logies », des discours descriptifs scientifiques ou parascientifiques, qui d’une manière ou d’une autre constituent des systèmes et tendent à construire des grilles d’interprétation des textes littéraires. À l’inverse, d’autres modes d’écriture, de lecture et de critique abordent la littérature non comme un reflet du monde, mais plutôt comme une palestre psychanalytique de la vie, de sorte que le texte littéraire est bien moins un objet que la pratique psychanalytique d’un lire/écrire où des sujets analysent et déploient leur être-dans-le-monde. Car la psychanalyse s’apparente à la littérature principalement en cela qu’elle enseigne justement que toute objectivation du sujet en un moi, un soi, une identité ou une personnalité relève de la ποίησις et de la fiction.
Pour des raisons évidentes, qui tiennent au bouleversement épistémologique qu’a provoqué l’émergence de la psychanalyse dans l’histoire des idées, les rapports de la psychanalyse avec la littérature peuvent difficilement être étudiés indépendamment de ceux qu’elles entretiennent toutes deux avec la philosophie [38] . Ainsi, pour repartir d’une anecdote que j’ai évoquée dans un précédent article [39] , il est révélateur de l’intervention cruciale de Lacan pour rappeler l’importance de l’héritage de Freud dans le champ de la psychanalyse et des humanités qu’il ait pris la parole devant la Société française de Philosophie en des termes qui ramenaient le débat littéralement dans le champ littéraire, puisqu’il insistait sur nécessité primordiale de l’explication de texte. Incidemment, le commentaire et l’explication de texte sont ces exercices communs à la critique littéraire, et la philosophie, mais aussi à l’histoire, entre autres sciences humaines, qui illustrent la littérarité — littérarité conditionnelle pour reprendre les mots de Genette — des diverses disciplines des humanités.
III — Philosophie, littérature & psychanalyse
En 1955, lors d’une conférence de la Société française de Philosophie, Jacques Lacan réagissait à une communication de Juliette Favez-Boutonier au cours de laquelle la psychanalyste évoquait ce qu’elle appelait « un malentendu ancien et persistant entre la philosophie et la psychanalyse », qui selon elle tenait à une position aporétique de Freud qui affirmait ne « rien connaître à la philosophie », tout en faisant constamment référence, plus ou moins explicitement, à des « doctrines philosophiques » de « mauvais aloi [40] ». Dans sa réponse à la conférencière, que Lacan rédigea ensuite lui-même pour publication dans le Bulletin de la Société française de philosophie, il insiste en particulier sur les deux points suivants.
Premièrement, Lacan réaffirme l’importance de Freud dans l’histoire de la philosophie : « Il est un philosophe sans aucun doute — si Sadi Carnot ou Newton le sont, si Copernic l’est – à savoir en tant qu’ils ont apporté des émergents dans l’ordre de la vérité. Révolution copernicienne, telle est bien, comme on l’a dit, en effet, la portée de la découverte freudienne [41] ». Il convient de laisser aux philosophes le soin de décider de l’opportunité d’appeler philosophes les scientifiques, mathématiciens, physiciens et astronomes que furent les inventeurs, respectivement, de la thermodynamique, de la gravitation universelle et de l’héliocentrisme. Mais le propos de Lacan est que Freud appartient à cette catégorie de génies dont les découvertes constituent ce qu’il appelle des « émergents dans l’ordre de la vérité » qui provoquent des tournants épistémologiques dans l’histoire de la pensée et par conséquent de la philosophie.
Deuxièmement, dans son intervention de Lacan rappelle la nature de la découverte freudienne : « Elle tient en ceci : le sujet qui parle n’est pas le sujet conscient », ou en tout cas pas seulement le sujet conscient. Par conséquent, cette détermination consiste en un élargissement de la notion de parole « très au-delà de tout ce que le sujet veut ou croit dire [42] ». Cela s’applique en premier lieu à la parole de Freud lui-même, et c’est justement la raison pour laquelle Lacan affirme qu’« il est nécessaire de procéder par la méthode du commentaire de texte qui n’est point de trop en une œuvre aussi profonde et aussi pleine que celle de Freud, afin d’éviter les interprétations unilatérales et bornées, les vulgarisations littérales qui la dégradent en la déformant [43] ».
Or c’est ici que se noue la problématique principale du domaine comparatiste « Littérature et psychanalyse » et cela pour différentes raisons de trois ordres au moins. Car premièrement si le sujet qui parle n’est pas [seulement] le sujet conscient, alors comme le disait Freud lui-même la psychanalyse s’éloigne de « la vision scientifique du monde » (die wissenschaftliche Weltanschauung), mais encore c’est la vision scientifique du monde, c’est la parole scientifique qui s’éloigne d’elle-même. Il est donc vain de prétendre invalider la psychanalyse en vertu du fait qu’elle ne serait pas scientifique, réflexion tout aussi absurde que l’éventuel mépris pour la littérature de quelque hypothétique « demi-savant », dont Rousseau disait qu’il, « va à l’ignorance par le chemin de la science [44] ». Deuxièmement, il y a une corrélation évidente entre ce problème et la question très débattue de l’exclusion des poètes de la cité dans la République de Platon [45] , mais il importe de noter que cela situe la psychanalyse à l’endroit de la critique de la métaphysique platonicienne et aristotélicienne opérée par d’abord par Heidegger et développé par Derrida. Troisièmement, ces considérations aboutissent à ce qui se présente comme un renversement radical de la science littéraire philologique et positiviste du XIXe siècle : ce n’est plus la science qui sert de modèle aux études littéraires, mais la critique littéraire dont la pratique du commentaire de texte devient le paradigme de l’investigation scientifique [46] .
IV— La leçon de La lettre volée
Ainsi, dans sa réponse à Juliette Favez-Boutonnier, Lacan invitait son auditoire à repartir, pour Freud et avec Freud, de l’ancienne tradition herméneutique tout en dépassant l’illusion de la fixité de la lettre immobile pour faire résonner dans le texte, la circulation et la production d’un sens qui n’est jamais univoque et qui ne saurait demeurer confiné. Parce que dans tout discours c’est toujours l’Autre qui s’invite et qui parle. Comme Lacan l’écrit dans l’ouverture des Écrits : « […] Dans le langage notre message nous vient de l’Autre, et pour l’énoncer jusqu’au bout : sous une forme inversée [47] ». La même année, le 26 avril, Lacan prononçait dans le séminaire intitulé « Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse » une conférence sur La Lettre volée d’Edgar Allan Poe. Le texte du séminaire parut en 1957 dans la revue La Psychanalyse [48] , puis en 1966 dans les Écrits [49] . En choisissant de placer le « Séminaire sur “La lettre volée” » en ouverture du recueil de ses Écrits, Lacan non seulement reste fidèle à l’enseignement de Freud quant au rapport que la psychanalyse devrait entretenir avec la littérature [50] , mais il affirme d’une certaine manière la primauté des lettres. Car la littérature n’est dès lors plus du tout un objet de la psychanalyse, mais son alliée qui lui ouvre les voies de l’euristique. Lacan inaugure ainsi, avec la lecture-commentaire de la nouvelle de Poe, une série de discours et de textes qui fondent les bases du domaine d’études que nous appelons aujourd’hui « Littérature et psychanalyse ». Depuis les années 1970, des ouvrages portant cette appellation comme titre témoignent de la validité de ce territoire de la pensée théorique et critique : parmi les plus connus, ceux de Jean Bellemin-Noël [51] et de Paul-Laurent Assoun [52] .
Bellemin-Noël, qui obtient l’agrégation de lettres classiques en 1955, découvre très tôt un intérêt pour la psychanalyse qui le conduit à la création d’une notion inaugurant une nouvelle approche critique du texte littéraire : l’« inconscient du texte ». Cette notion, d’emblée polémique, permet d’échapper en même temps à la référence à la biographie de l’auteur et à la lecture du texte comme partie signifiante de l’ensemble d’une œuvre. La définition de « l’inconscient du texte » se fonde sur un double évitement de la psychobiographie et de l’inconscient de l’œuvre, pour restreindre l’analyse au texte [53] . À la différence de la textanalyse de Bellemin-Noël qui s’inscrit dans une mouvance structuraliste, l’œuvre de Paul-Laurent Assoun est caractéristique d’une activité féconde de certains philosophes français, en particulier depuis les 1930. En effet, dès la naissance de ce domaine, ce sont des philosophes qui ont pratiqué et théorisé la confluence entre littérature et psychanalyse. Car cette rencontre advient à l’intérieur du texte philosophique et d’une écriture philosophique où elle définit un champ des études de théorie et critique de la littérature, de philosophie de la littérature et encore d’esthétique. L’un des premiers et des plus célèbres exemples de cette mouvance est l’œuvre de Gaston Bachelard [54] , qui travaille dès 1938 à une poétique en pratiquant une investigation des catalyseurs du psychisme créateur d’images, dans une perspective qui doit plus à Jung qu’à Freud.
Or il est inhérent à la réaffirmation de l’école freudienne que Lacan rapproche la psychanalyse de la littérature, précisément en cela que l’une et l’autre diffèrent de la science dans leur rapport à la connaissance et se situent « dans un registre de l’expérience où ne peut être éludée la question de l’ignorance, conçue comme fonction dialectiquement opposée au savoir [55] ». Son commentaire de La Lettre volée montre la possibilité d’une comparaison entre l’ignorance dans laquelle se développe la psychanalyse et qu’il revendiquait lui-même devant la Société française de Philosophie, et celle qui est mise en scène par la littérature, dans cette nouvelle tout particulièrement, mais aussi dans le texte littéraire, le plus souvent sous forme d’énigme dans le poème et de dévoilement progressif dans la fiction. Le propos du « séminaire sur La Lettre volée » est d’emblée paradoxal parce que cette ignorance est décrite comme un savoir, celui de « la vérité quand elle habite la fiction [56] ». Il s’agit d’un savoir feint, qui n’est pas assuré, mais qui demeure caché (« das Verborgene ») et se dérobe, comme l’« ἀλήθεια » dans le sens que rappelle Heidegger [57] , et dont la problématique n’est pas seulement que ce savoir demeure caché (« Verborgene ») et appelle au décèlement, au dévoilement, (« Unverborgenheit »), mais encore qu’il nous dépiste à l’endroit où nous le dépistons [58] .
L’enseignement que Lacan tire de la nouvelle de Poe The Purloined Letter (La lettre volée dans la traduction de Baudelaire [59] ), c’est que la lettre — à tous les sens du mot et la missive de la nouvelle est la synecdoque de la lettre au sens littéral et littéraire — est un objet qui traverse le sujet qui la cherche sans que celui-ci n’entre jamais vraiment en contact avec elle. « Car nous déchiffrons ici en la fiction de Poe, si puissante, au sens mathématique du terme, cette division où le sujet se vérifie de ce qu’un objet le traverse sans qu’ils se pénètrent en rien, laquelle est au principe de ce qui se lève à la fin de ce recueil sous le nom d’objet a (à lire : petit a) [60] ». Ce que dans sa « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache » Lacan appellera aussi « objet a du désir » relève du symbolique en ceci que son contenu manque, qu’il est inconnu et inconnaissable. Poe n’indique à aucun moment du récit le contenu de la lettre détournée. Tout ce que l’on sait, c’est que la lettre a de la valeur. L’ignorance quant à son contenu vaut tous les efforts déployés par la police pour la retrouver. Car son contenu doit en effet demeurer inconnu. Lacan y voit la métaphore, ou tout à la fois l’illustration et le symbole, « de la dominance […] du signifiant sur le sujet [61] » le caractère impossible de la pleine signification du signifiant, qui par cette impossibilité même domine le sujet. Comme il le dit dans une « Parenthèse des parenthèses » ajoutée au texte du séminaire en 1966, « l’essence » de « l’effet » de « la fiction de La Lettre volée », c’est-à-dire aussi bien ce à quoi tient sa valeur littéraire, c’est que « la lettre ait pu porter ses effets au-dedans : sur les acteurs du conte, y compris le narrateur, tout autant qu’au-dehors, sur nous, lecteurs, et aussi bien sur son auteur, sans que jamais personne ait eu à se soucier de ce qu’elle voulait dire. Ce qui de tout ce qui s’écrit est le sort ordinaire [62] ».
« Le séminaire sur La Lettre volée » est conçu comme une investigation sur le parcours de la lettre dans la nouvelle de Poe. L’histoire se déroule à Paris sous la monarchie de Juillet et raconte le détournement (ou le vol selon la traduction de Charles Baudelaire [63] ) d’une lettre adressée à la Reine. Le document, de la plus haute valeur, contient un message qui, s’il était révélé, pourrait mettre sa destinataire en péril. Ce document, la lettre, se trouve dans les mains de la Reine alors qu’elle est dans son boudoir. Surprise par l’arrivée inattendue du Roi, elle ne peut la cacher et la laisse ouverte sur une table. Survient le voleur, le ministre D. qui, ayant reconnu la calligraphie de l’adresse, produit une lettre qu’il fait semblant de lire et la pose sur la table à côté de celle de la Reine. Ainsi il la lui soustrait, en lui en substituant une autre, sous ses yeux et en présence du Roi qui ignore ce qui se joue autour de lui. L’objet volé se transforme ainsi en moyen de pression politique. La Reine ne peut la réclamer ouvertement et demande de l’aide au préfet de Police qui, dans l’espoir de la récupérer, perquisitionne l’hôtel particulier du ministre pendant trois mois sans succès. Il demande alors de l’aide au célèbre enquêteur privé C. Auguste Dupin — le même personnage de fiction de deux autres nouvelles de Poe, Double assassinat dans la rue Morgue [64] (1841) et Le Mystère de Marie Roget [65] (1842-1843) qui, les yeux protégés par des lunettes vertes, se rend au domicile de l’illustre voleur et découvre la lettre de la Reine, portant « un large sceau noir avec le chiffre de D… très en évidence [66] » dans un « misérable porte-cartes, orné de clinquant, et suspendu par un ruban bleu crasseux à un petit bouton de cuivre au-dessus du manteau de la cheminée », dans le bureau du ministre. Il revient sur les lieux le lendemain et après avoir réussi à détourner l’attention du maître de maison, substitue la lettre selon le même procédé par lequel elle avait été subtilisée dans le boudoir de la Reine.
Lacan distingue, dans l’histoire, deux scènes qui distribuent de manière inégale un savoir concernant la lettre : une première, primitive, « dont le quotient est que le ministre a dérobé à la Reine sa lettre et que […] la Reine sait que c’est lui qui la détient maintenant, et non pas innocemment [67] » ; une seconde scène, répétition de la première, qui se passe à l’hôtel du ministre, dont le quotient est que « le ministre n’a plus de lettre, mais lui n’en sait rien, loin de soupçonner que c’est Dupin qui la lui ravit [68] ». Dans ces deux opérations subsiste un reste. À chaque épisode, une autre lettre remplace l’originale. Cependant, si la Reine sait par qui la lettre a été substituée puisqu’elle a vu le ministre agir, le ministre en revanche n’en a pas conscience. Ainsi, Lacan associe la trajectoire de cette lettre à celle du regard qui l’accompagne dans son effacement. Les deux vols s’inscrivent dans une intersubjectivité structurée en trois termes : trois positions attribuées aux sujets au moment d’un regard.
Ainsi, trois temps se déploient, ordonnant trois regards portés par trois sujets, chacun incarné par des personnes distinctes. Le premier est un regard qui ne perçoit rien : c’est celui du Roi, puis de la police. Le second est un regard qui constate que le premier ne voit rien et s’illusionne en croyant avoir couvert ce qu’il dissimule : c’est celui de la Reine, puis du ministre. Le troisième regard, parmi ces deux premiers, sait qu’ils laissent au grand jour ce qui doit rester caché, accessible à quiconque souhaite s’en emparer : c’est celui du ministre, puis de Dupin enfin. Ainsi, le voir introduit au savoir que la mise en scène narrative de Poe permet d’interroger. En effet, Lacan remarque que les deux épisodes de détournement de la lettre ne sont pas racontés de la même manière. Le premier parvient au lecteur à travers un triple filtre : celui du récit que la Reine aurait fait au préfet de Police, lequel le transmet ensuite à l’ami de Dupin, véritable voix narrative de l’histoire. Le message ainsi relayé « nous assure […] qu’il appartient bien à la dimension du langage [69] ». La situation est différente pour le récit de la scène qui fait office de répétition : Dupin raconte comment il a habilement réussi à trouver la lettre et à la dérober à son tour. Ce récit marque un passage dans l’histoire vers une dimension opposée à la précédente, comparable à celle qui oppose le mot à la parole : « c’est dire, écrit Lacan, qu’on y passe de l’exactitude au registre de la vérité [70] », de ce qui est certainement su à ce qui est soupçonné comme savoir. C’est « le déferlement d’apories, d’énigmes éristiques, de paradoxes, voire de boutades [71] » qui accompagne le discours de Dupin, proprement littéraire en ce qu’il ouvre un registre de la vérité différent de celui de l’exactitude de la représentation : de l’ἀλήθεια au sens de Heidegger . Dupin chez Poe apparaît ainsi un peu comme Falstaff chez Shakespeare. Le vrai émane du discours de Poe, le prestidigitateur, qui fait prononcer à Dupin la vérité sous les apparences de l’illusion : ici le lecteur voit ce qu’il en est à travers le « mentir vrai » d’un être de fiction.
Lacan analyse également tous les effets de détournement dans l’adresse à l’Autre que Poe met en scène dès le titre du conte, The Purloined Letter. Il rappelle que le verbe anglais « to purloin », que par l’anglo-normand (moyen anglais) dérive du vieux français (se) porloigner, dérivé du latin prolongare, et qui signifiait en premier lieu retarder, ou être en retard, ajourner, d’où le sens premier du mot anglais « purloin » : éloigner, aliéner et donc dérober, voler. Il note encore que le préfixe latin « pro […] se distingue de ante par l’idée d’un mouvement allant de l’arrière vers l’avant, éventuellement pour protéger ou garantir ce devant quoi il se dirige (alors que ante se déplace vers ce qui vient à sa rencontre ) [72] », mettant ainsi l’accent sur les mouvements, déplacements et translation de la lettre, au sens propre dans la nouvelle et littéralement dans tous les sens en analyse et en critique littéraire. De manière un peu moins convaincante, il ajoute que le « vieux mot français ; loigner, verbe de l’attribut de lieu au loing (ou encore longé), il ne veut pas dire au loin, mais au long de ; il s’agit donc de mettre de côté [73] », et ce rappel des paradoxes de la mémoire et de l’oubli dont est fait l’inconscient, comme l’écriture (non) effacée du bloc magique [74] illustre comment les modalités d’écriture de la vérité dans les lettres diffèrent de l’administration de la vérité comme exactitude qui caractérise les sciences.
Les rapports entre ces considérations étymologiques sur le titre et la problématique de la nouvelle de Poe et la notion de différance se comprennent aisément, comme le confirma la publication en 1979 d’un texte dans lequel Derrida abordait le même thème de la lettre détournée, qui introduit la section des « Envois » dans un ouvrage intitulé La Carte postale : « Vous pourriez lire ces envois comme la préface d’un livre que je n’ai pas écrit. Il aurait traité de ce qui va des postes, des postes en tous genres, à la psychanalyse [75] ». La deuxième partie de cet ouvrage, « Spéculer — sur “Freud” », comprend un texte intitulé « Le facteur de la vérité » dans lequel Derrida propose une lecture du « Séminaire sur La Lettre volée ». Ce texte avait été annoncé dès 1971 lors d’un entretien dans lequel Derrida y affirmait son intérêt particulier pour la lecture que Lacan fait de la nouvelle de Poe, selon une tradition « herméneutique (sémantique) et formaliste [76] ». Cela souligne la nécessité de renverser la relation entre psychanalyse et textes littéraires par un mode de lecture qui confère à la littérature un pouvoir analytique plus étendu que celui que la psychanalyse lui attribue lorsqu’elle en fait un simple domaine d’application de ses théories. Derrida poursuit ainsi une voie de lecture des textes de Freud et des textes littéraires déjà inaugurée dans « Freud et la scène de l’écriture [77] » (1967) et dans « La Pharmacie de Platon [78] » (1972). Différemment de Lacan, mais tout en restant, comme lui, fidèle à Freud, Derrida place les textes fondateurs de la psychanalyse et la littérature à l’intérieur du texte philosophique, afin de les faire déborder selon un mode où l’interprété devient interprétant : la littérature précède ainsi la psychanalyse et la philosophie plutôt que l’inverse. Un exemple illustrant ce pouvoir de la littérature est Bartleby The Scrivener, de Melville : « Bartleby, c’est aussi le secret de la littérature. Là où peut-être elle fait parler — ou chanter la psychanalyse [79] ».
V — Résistances croisées
Les trois essais regroupés sous le titre Résistances de la psychanalyse inscrivent la déconstruction dans le mouvement de l’analyse et de la résistance à celle-ci, à l’instar de ce qui se produit dans la cinquième résistance décrite par Freud comme émanant du ça [80] , la perlaboration [81] (Durcharbeitung/Durcharbeiten [82] ) ou working through, où la compulsion de répétition (Wiederholungszwang) occupe une place essentielle. Selon Freud, on pourrait même l’appeler résistance purement inconsciente. Elle se manifeste par une répétition persistante malgré le travail analytique accompli et l’absence ou la faiblesse de la manifestation du symptôme en tant que « symbole mnésique » (Erinnerungssymbol [83] ). Dépourvue de sens, elle n’oppose aucun sens à l’analyse : ce sont des plaintes, des malaises de l’analysant. « Cette perlaboration des résistances, écrit Freud, peut dans la pratique devenir une tâche ardue pour l’analysé et une épreuve de patience pour le médecin. Mais elle est pourtant cette partie du travail qui a pour effet la plus grande modification sur le patient et qui différencie le traitement analytique de toute influence exercée par la suggestion [84] » Derrida y reconnaît une figure de la déconstruction comme « drame interminable de l’analyse [85] », puisque la perlaboration empêche la fin de la cure, ordonne son caractère toujours perfectible et en diffère la clôture. Cependant, comme souvent chez les philosophes s’intéressant à la juxtaposition « littérature et psychanalyse », la perlaboration prise comme figure de la déconstruction n’est pas tant un retour de la philosophie sur elle-même qu’une manière de décrire ce que la philosophie de la déconstruction accomplit lorsqu’elle s’attaque au texte littéraire. Son travail s’apparente à une analyse textuelle interminable. Par la référence à l’œuvre de Freud, le texte philosophique effectue une sortie de soi, de la philosophie vers la littérature. C’est un exemple hyperbolique d’une nouvelle manière de faire de la théorie littéraire, celle de la French Theory, qui place la philosophie au service de la littérature et des arts.
Le domaine d’étude « Littérature et psychanalyse » constitue un espace particulièrement riche pour les penseurs associés à la French Theory. À l’instar de Derrida, qui associe le nom de Freud à celui de la différence, Gilles Deleuze s’engage dans une lecture active de Freud dès les années 1960. Dans Différence et répétition, Freud occupe une place centrale dans le projet visant à « faire de la répétition même quelque chose de nouveau [86] » et à la différencier des lois de la Nature ou de la morale, « non seulement aux généralités de l’habitude, mais aux particularités de la mémoire [87] ». Par ailleurs, le premier volume de Capitalisme et schizophrénie, L’Anti-Œdipe, coécrit avec Félix Guattari, constitue un manifeste qui s’élève contre une certaine manière de pratiquer la psychanalyse, marquée par une fidélité excessive, paradoxalement contraire à l’esprit des enseignements de Freud et Lacan : « c’est cela, l’incurable familialisme de la psychanalyse, encadrant l’inconscient dans Œdipe, le ligaturant de part et d’autre, écrasant la production désirante, conditionnant le patient à répondre papa-maman, à consommer toujours du papa-maman [88] ». Ces deux philosophes revendiquent un rapport complexe et ambigu à la psychanalyse, soulignant qu’elle s’est toujours confrontée à une ambivalence interne, au sein même de son institution, entre théorie et pratique, et entre ses avancées théoriques et les forces qu’elle doit mobiliser pour les mettre en œuvre.
Les deux volumes de Capitalisme et schizophrénie peuvent être envisagés comme une immense source d’orientations à explorer dans le champ Littérature et Psychanalyse. De la déclaration célèbre selon laquelle Antonin Artaud serait « la mise en pièces de la psychiatrie, précisément parce qu’il est schizophrène et non parce qu’il ne l’est pas. […] L’accomplissement de la littérature, précisément parce qu’il est schizophrène et non parce qu’il ne l’est pas [89] » au concept du « devenir-intense, devenir-animal, devenir-imperceptible [90] » développé dans Mille Plateaux, Deleuze et Guattari n’ont cessé d’opposer les références à Freud et Jung à la psychanalyse, tout en suscitant une relance de l’aventure théorique promise dès lors que cette dernière se confronte à la littérature. Ainsi, concernant la relation entre la littérature et le secret, un défi est posé pour renouveler les pratiques interprétatives, car pour eux « la psychanalyse reste prisonnière d’un contenu nécessairement déguisé comme d’une forme nécessairement symbolique » et « c’est pourquoi, dans ses applications littéraires ou esthétiques, elle rate le secret chez un auteur aussi bien que le secret d’un auteur [91] . »
Camille Dumoulié est le théoricien littéraire qui a entrepris et réussit l’articulation entre les enseignements de Lacan et de Deleuze. Un ouvrage intitulé Littérature et philosophie : le gai savoir de la littérature [92] met en lumière ce que Lacan a contribué à la poétique du sujet et à l’événement du sujet dans l’écriture. Par ailleurs, un essai plus récent, Fureurs [93] , tisse de manière remarquable les notions que Lacan prête et emprunte à la littérature dans Le Séminaire, en les associant au projet critique et clinique deleuzien. Lacan revendique pour la psychanalyse une certaine ignorance. Derrida perçoit dans cette résistance à la psychanalyse qu’est la perlaboration une hyperbole de l’analyse qui constitue en définitive une résistance de la psychanalyse à elle-même. Jacques Rancière s’intéresse quant à lui à ce que les textes de Freud témoignent « de l’existence d’un certain rapport de la pensée et de la non-pensée, d’un certain mode de présence de la pensée dans la matérialité sensible, de l’involontaire dans la pensée consciente et du sens dans l’insignifiant [94] ». Rancière nomme cela l’inconscient esthétique, lequel, grâce à l’art et à la littérature, aura préparé et rendu possibles les découvertes de Freud.
Ainsi, depuis les années 1960, un groupe particulièrement représentatif de philosophes et de théoriciens français s’attache à prendre en héritage le champ « Littérature et psychanalyse ». Ce travail s’apparente à une déterritorialisation des textes littéraires et de l’œuvre de Freud au sein des écrits philosophiques et théoriques, non pas dans le but d’en faire l’exemple ou l’illustration d’une thèse ou d’un concept, mais afin que ce déplacement des textes permette de faire apparaître l’évolution de leurs interprétations en tant que processus de sédimentation, superpositions et occultations de leurs significations, non pour aboutir à l’interprétation ultime, mais au contraire pour éviter l’arrêt du jeu infini de ces interprétations. La problématique de l’interprétation demeure particulièrement fertile dans ce champ de recherche, tant pour les littéraires, les philosophes que les psychanalystes, et ce pour deux raisons au moins : d’une part, l’activité interprétative est une pratique partagée par ces trois disciplines convoquées ici, d’autre part, la question de l’interprétation ouvre la voie à une lecture renouvelée des discours que la culture occidentale aura portés sur la littérature en général et la poésie en particulier.
Dans un ouvrage intitulé Logique et poétique de l’interprétation psychanalytique ; essai sur le sens blanc, Nicolas Guérin démontre qu’il est possible de penser l’interprétation à partir d’une notion qui ne figure que deux fois dans l’œuvre de Lacan : le « sens blanc ». Cette notion permet « d’appréhender la dimension réelle, voire matérielle de l’interprétation, et donc irréductible à ses seules déterminations symboliques ou à sa valeur de sens [95] ». Dans L’Interprétation du rêve, concernant les rêves à contenu manifeste logique, Freud distingue leur sens (Sinn) de leur signification (Bedeutung) : « Ces rêves ont connu, grâce à la fonction psychique analogue au penser vigile, la plus profonde des élaborations ; ils semblent avoir un sens (Sinn), mais ce sens est le plus éloigné qui soit de la signification (Bedeutung) effective du rêve [96] ». Cette distinction, quasi fortuite dans l’œuvre de Freud, prend de l’importance dans Le Séminaire de Lacan à partir de 1965, notamment dans Le Livre XII, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse[note id="note98"][/note]. Nicolas Guérin retrace l’histoire de ces deux signifiants dans l’œuvre de Lacan, à travers « L’étourdit » et L’insu que sait de l’une bévue s’aile à mourre [97] , et montre qu’autour de cette problématique, Lacan revoit sa conception de la parole pleine et de la parole vide en la liant à l’interprétation.
Il y aurait alors une parole pleine, qui exprime le sens par élimination du double sens, ainsi qu’une parole vide, ou poésie manquée, « de n’avoir qu’une signification, d’être pur nœud d’un mot avec un autre mot [98] », et un troisième type de parole, qui noue sens et signification en les dépassant. Lacan désigne ce dernier comme le « tour de force des poètes », visant à faire résonner autre chose que du simple sens [99] . Le « sens blanc » se présente comme un « coup de sens » : « effet de sens et effet de trou (dans le sens) qui est effet de son [100] ». Par conséquent, en faisant vibrer le sens à travers le corps (le son émis par le corps), l’interprétation participe de ce « tour de force des poètes ». Elle devient ainsi une pratique poétique, elle instaure une poétique, et contribue à démontrer la pertinence des questions abordées dans le champ « Littérature et psychanalyse ».
Une question subsiste concernant le « sens blanc », qui constitue, à notre avis, une préoccupation majeure pour ceux qui étudient les liens entre la psychanalyse et la poésie, en particulier la poésie médiévale. Nicolas Guérin maintient d’ailleurs l’incertitude quant à savoir si Lacan aurait réellement considéré la poésie de Dante comme « une poésie qui n’articule que de la signification et qui donc est ratée [101] ». Il conviendrait de revenir au Séminaire XXIV, et plus précisément à la séance du 8 mars 1977, pour rire avec Lacan à propos de ce qui est écrit dans un ouvrage que lui aurait apporté son libraire, Dante Alighieri et la poésie amoureuse [102] . L’intérêt de cette séance porte moins sur ce qui n’y est pas dit à propos de la poésie de Dante que sur ce qui y est affirmé quant à ce qui la caractérise comme poésie amoureuse. Le travail dont il s’agit d’hériter consisterait à montrer que Dante, les poètes du Doux Style Nouveau ainsi que les troubadours ne représentent pas l’amour courtois par le fait d’articuler de la signification, c’est-à-dire discursivement, mais que cette lecture résulte d’une interprétation occidentale erronée qui manque le rapport particulier que la poésie médiévale entretient avec le sens. Autrement dit, Lacan propose de distinguer le qualificatif « amoureuse » qui est mis sur la poésie de Dante, c’est-à-dire la signification qu’on lui attribue, du sens du désir qu’elle exprime : l’impossibilité d’atteindre l’objet du désir et la célébration excessive de cet échappement. Il faudra donc, avec Deleuze, Guattari et Derrida, travailler à hériter de Lacan dans une fidélité qui ne va pas de soi.
Cette fidélité à la psychanalyse va d’autant moins de soi qu’elle apparaît comme une pomme de discorde, non seulement entre les traditions philosophiques dites « analytiques » et « continentales », mais encore au sein même de cette dernière, entre Derrida qui intègre l’enseignement freudien dans sa philosophie en dépit d’une querelle personnelle avec Lacan, et Deleuze et Guattari qui reprochent à la psychanalyse son œdipisation de l’inconscient, « écrasant la production désirante » en « encadrant l’inconscient dans Œdipe [103] ». Or ce reproche fondateur du jugement que portent les auteurs de L’Anti-Œdipe sur la psychanalyse ne se justifie guère que s’il s’adresse au premier Freud, qui commença par penser la psychanalyse comme une nouvelle science, fille de la psychologie et de la médecine. Ce n’est rien d’autre que le retournement de l’accusation de non-scientificité adressé à la psychanalyse, qui perd toute pertinence à partir du moment où, dans les années 1930, Freud comprend que la psychanalyse tourne décidément le dos à l’esprit scientifique — « La vision scientifique du monde (Die wissenschaftliche Weltanschauung) s’éloigne déjà sensiblement de notre définition [104] ». Or la Weltanschauung scientifique le lui rend bien et l’un des symptômes d’une certaine la relégation de la psychanalyse est la difficulté avec laquelle elle trouve sa place dans le système décimal de classification de Dewey (CDD) qui organise la plupart des bibliothèques sur un modèle inventé par et. On y trouve la « Psychanalyse » comme une lointaine branche de la médecine clinique et les « Systèmes psychanalytiques » dans les rameaux de la psychologie [105] . Mais il n’est pas surprenant que la psychanalyse peine à trouver une place bien définie dans une classification comme celle-ci, inventée par le bibliothécaire Melvil Dewey en 1876, qui reflète une vision du monde héritée du XIXe siècle, et que précisément l’émergence de la psychanalyse dans l’histoire des idées a profondément remise en question.
Les sciences humaines et sociales se sont constituées comme telles au cours de la même période historique pendant laquelle la psychanalyse se développait comme autre chose qu’une science. Force est de constater que la critique littéraire et la littérature elle-même, à l’instar des autres disciplines artistiques, sont le domaine de connaissance et de création qui a été le plus profondément bouleversé par l’avènement et l’évolution de la psychanalyse depuis le début du XXe siècle. Cela tient aussi à ce que la littérature exerçait des fonctions sociales et culturelles fort semblables à celles de la psychanalyse. Plus particulièrement, la poésie reposait sur une culture pour ainsi dire épiphanique de la vérité que la vision du monde promue par la psychanalyse invalide aussi fortement que le géocentrisme impacta la vision ptolémaïque du monde à l’orée de l’ère moderne. Ce tournant épistémologique qui renverse la littérature est bien illustré par l’histoire de l’écriture du premier roman de Joyce, A Portrait of the Artist as a Young Man [106] (1916). Le tournant se produisit à Trieste en 1905, quand Joyce décida d’abandonner la première version du roman, intitulée Stephen Hero [107] , qui ne fut publiée qu’à titre posthume en 1944. La différence la plus significative entre Stéphane le héros et le Portrait de l’artiste en jeune homme est que dans le roman publié douze ans plus tard on ne retrouve pas la théorie esthétique de l’épiphanie littéraire, basée sur les philosophies ontothéologiques d’inspiration platonicienne et aristotélicienne de saint Augustin et de saint Thomas d’Aquin. Ce retournement de l’esthétique de Joyce, marque le moment historique de bascule de la littérature, au point de rencontre entre la psychanalyse de Freud et la philosophie Nietzsche et Heidegger puis Derrida. Sous l’impulsion de Jacques Aubert, en 1975 cette question-là fit l’objet d’un séminaire important de Jacques Lacan, publié sous le titre Le sinthome[note id="note110"][/note], par un jeu de mot symptomatique sur le nom de saint Thomas.
VI — La trouée freudienne
Ainsi, la psychanalyse aura joué un rôle de premier plan dans le tournant épistémologique qui entraîne une destruction de la critique littéraire traditionnelle caractérisée par une approche biographique, historique et stylistique des œuvres littéraires. En réalité, la psychanalyse s’est intéressée aux textes plus qu’aux œuvres, la notion d’inconscient mettant en doute la maîtrise de l’auteur sur sa propre énonciation. Si elle ne fut pas étrangère à une certaine approche biographique, chère en particulier à Marie Bonaparte, ce fut en détachant la biographie de l’histoire, en vertu de l’anhistorisme et de l’achronie de l’inconscient (qui ne connaît pas le temps), pour s’intéresser à certaines idiosyncrasies des auteurs devenus sujets d’analyse, leurs productions artistiques étant considérées comme des productions de même nature que les délires des névrosés et des psychotiques. Au grand dam de nombreux lettrés, dans Totem et Tabou, Freud notait que « les névroses présentent des analogies frappantes et profondes avec les grandes productions sociales de l’art, de la religion et de la philosophie » et qu’« elles apparaissent comme des déformations de ces productions ». Il poursuivait avec cette déclaration bien connue selon laquelle « on pourrait presque dire qu’une hystérie est une œuvre d’art déformée, qu’une névrose obsessionnelle est une religion déformée et une manie paranoïaque un système philosophique déformé [108] ».
Le mot de Freud que Jankélévitch traduisit par « déformé » est « Zerrbild », la caricature — « Man könnte den Ausspruch wagen, eine Hysterie sei ein Zerrbild einer Kunstschöpfung » — « on pourrait oser dire, il semblerait presque, donc, qu’une hystérie soit une caricature d’œuvre d’art », etc. La traduction française affirme en définitive « qu’une hystérie est une œuvre d’art », et donc qu’une œuvre d’art est une hystérie, avec accessoirement une déformation entre les deux, et cela n’est peut-être pas sans rapport avec le fait que la psychanalyse a eu un impact aussi fort sur la littérature et la science littéraire en France. On pense en l’occurrence à l’importance du surréalisme dans l’histoire de la poésie française et à la kyrielle d’écoles de critique littéraire diversement inspirées de la psychanalyse depuis le début du siècle dernier. Dans le même ordre d’idées, Freud la même question, à propos de l’artiste cette fois-ci, dans un texte paru cinq ans plus tard, en 1917, et traduit également par Jankélévitch en 1922, soit un an plus tôt que Totem et Tabou ; il s’agit de l’ouvrage intitulé Introduction à la psychanalyse (Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse – Leçon d’introduction à la psychanalyse), ou le traducteur fait dire à Freud : « Avant de terminer cette leçon, je voudrais encore attirer votre attention sur un côté des plus intéressants de la vie imaginative. Il existe notamment un chemin de retour qui conduit de la fantaisie à la réalité : c’est l’art. L’artiste est en même temps un introverti qui frise la névrose [109] ». Le verbe « frise », de registre familier, est une licence de traducteur qui laisse penser que c’est en gros la même chose, à l’endroit où Freud dit que l’artiste est « un introverti qui ne se situe pas loin de la névrose » — « Der Künstler ist im Ansatze auch ein Introvertierter, der es nicht weit zur Neurose hat [110] » — dans la Standard Edition en anglais — « An artist is once more in rudiments an introvert, not far removed from neurosis [111] ». Deux pages plus haut, Freud disait qu’« Un introverti, sans être encore un névrotique, se trouve dans une situation instable [112] — Ein Introvertierter ist noch kein Neurotiker, aber er befindet sich in einer labilen Situation [113] ».
Or le point important de l’esthétique freudienne en l’occurrence, c’est cette réflexion selon laquelle « Il existe notamment un chemin de retour qui conduit de la fantaisie à la réalité : c’est l’art. — Es gibt nämlich einen Rückweg von der Phantasie zur Realität, und das ist — die Kunst [114] ». L’artiste est donc un introverti qui n’est pas loin de la névrose, mais orienté en sens contraire. La traduction de Jankélévitch a cela d’intéressant qu’elle épouse, en l’accentuant peut-être un peu, une ambiguïté qui se trouve dans le discours de Freud lui-même, qui prend en compte la spécificité de l’art, entre autres de la littérature, pour aussitôt la dénier et faire comme si elle n’existait pas : l’artiste n’est pas un névrosé, mais cela y ressemble, donc c’est la même chose.
Les quelques remarques qui précèdent illustrent la nature fondamentalement problématique des rapports entre psychanalyse et littérature, tout en mettant de surcroît l’accent sur le fait que leur pomme de discorde est précisément la lettre. « Mais cette lettre comment faut-il la prendre ici ? Tout uniment, à la lettre [115] », comme le rappelait Lacan dans un discours de 1957, « L’instance de la lettre dans l’inconscient, ou la raison depuis Freud », autrement dit encore, c’est bien la lettre qui fait problème dans ses rapports au sens (au sens littéral de ce que les mots veulent dire à la lettre), c’est-à-dire les rapports de la lettre à l’être (L apostrophe) et à l’autre, puisque ce que l’inconscient introduit dans la science littéraire c’est bien ce que comprenait déjà Rimbaud par sa formule « Je est un autre », à savoir que le rapport littéral au sens du discours de l’écrivain est dévié, déformé, au point de dire éventuellement autre chose que ce que l’auteur veut dire, puisque « ça dit ce que ça dit littéralement et dans tous les sens », comme disait encore le même Rimbaud. S’il y a bien une résistance de la littérature ou de la science littéraire à la psychanalyse, il existe également une résistance de la psychanalyse à la littérature, qui en cela que la psychanalyse s’intéresse au contenu de l’œuvre littéraire plus qu’à l’œuvre elle-même, ou pour le dire autrement encore la psychanalyse s’intéresse au sens littéral des œuvres plutôt qu’à la forme littéraire. Cette résistance « consiste […] surtout à outrepasser régulièrement l’écriture littéraire elle-même, la forme textuelle vers ce qu’elle veut dire, son contenu, son sens, son thème inconscient, sans s’interroger sur la formalité elle-même [116] ». En réalité, il s’agit d’une résistance réciproque de la littérature et de la psychanalyse dans leurs relations respectives à la lettre, qui est précisément la problématique du séminaire de Jacques Derrida pour l’année 1969-1970, intitulé Psychanalyse et critique littéraire : « De même que, du côté de la littérature, on peut résister d’autant mieux à la psychanalyse qu’on y multiplie les emprunts et références, de même, du côté de la psychanalyse, on peut très bien employer tout son intérêt et toute son activité en direction de la littérature à refouler la littérature, à annuler ou à réprimer quelque chose de très déterminé en elle [117] ».
Ce séminaire de l’année 1969-1970, publié en avril 2025, était donc resté inédit pendant plus d’un demi-siècle, après avoir été entendu par un petit groupe d’étudiants américains venus des universités de Cornell et de Johns Hopkins au Centre culturel américain de Paris. Derrida continua sur la même thématique l’année suivante à l’Université Johns Hopkins, où il donna un séminaire intitulé La psychanalyse dans le texte, texte encore inédit dont le tapuscrit, conservé à la Princeton University Library, comporte quelques pages manquantes ainsi que certains passages de la 4e séance de Psychanalyse et critique littéraire et du texte intitulé « Le facteur de vérité » publié en 1980 à la suite de « Spéculer — sur “Freud” » dans La carte postale [118] . Par ailleurs, ce texte tardivement publié du séminaire Psychanalyse et critique littéraire entre en résonance avec d’autres textes, tout particulièrement Résistances, (où Derrida déclarait à propos du roman de Melville que « Bartleby, c’est aussi le secret de la littérature. Là où peut-être elle fait parler — ou chanter la psychanalyse. “Là où” : le lieu même de la résistance. Résistance de la psychanalyse — à la psychanalyse. La psychanalyse même [119] »), mais aussi et peut-être surtout l’un des premiers textes de Derrida, « Freud et la scène de l’écriture » dans L’écriture et la différence. Car c’est à partir de ce texte de 1966, et de la réflexion sur la Note sur le bloc magique [120] de Freud qu’il contient, continuée plus tard par une étude de Au-delà du principe de plaisir [121] , que Derrida élabore sa philosophie de la différance, qui se caractérise de ne plus supposer la présence d’un sens à la lettre. Sans prendre au mot, sans croire à la lettre à ce qu’il appelle l’« incroyable mythologie » de la théorie freudienne, Derrida n’en considère pas moins que Freud se situe au moment historique d’une fin de la métaphysique, sous les espèces d’une sortie de ce que Heidegger appelait la « question guide » (die Leitfrage) qui a orienté la philosophie occidentale depuis Platon et Aristote, comme l’indique aussi le sous-titre de cette autre forme de lettre qu’est encore La carte postale : de Socrate à Freud et au-delà. « Ainsi s’annoncent peut-être, dans la trouée freudienne, l’au-delà et l’en deçà de la clôture qu’on peut appeler “platonicienne”. Dans ce moment de l’histoire du monde, tel qu’il s’“indique” sous le nom de Freud […] un rapport à soi de la scène historico-transcendantale de l’écriture s’est dit sans se dire, pensé sans s’être pensé : écrit et à la fois effacé [122] […] »
L’émergence de la psychanalyse dans l’histoire des idées, la « trouée freudienne », c’est la possibilité ouverte par la psychanalyse d’une sortie de la métaphysique que Heidegger appelle la « question guide » et que Derrida désigne ici comme « la clôture qu’on peut appeler “platonicienne” ». Pour le dire simplement, c’est la question du sens littéral comme vérité dévoilée une fois pour toutes, ce que « cela veut dire » comme essence indépassable du sens. Mais la remarque la plus pertinente de cette réflexion pour la critique littéraire, c’est que la pensée de Freud « s’indique à travers une incroyable mythologie », littéralement incroyable en ce sens que personne n’est censé y croire à la lettre, à commencer par Freud lui-même. Derrida revient sur cette question-là dans le séminaire inédit de 1971 La Psychanalyse dans le texte et plus tard dans « Spéculer — sur “Freud” », en notant que « Freud donc ne reconnaît pas seulement la nécessité du recours au mythe à certains moments déterminés d’une élaboration théorique scientifique, il admet que son langage, en tant que langage scientifique, est totalement métaphorique [123] ». En effet, dans L’Interprétation des rêves parle de « fiction théorique » (Theorische Fiktion [124] ) à propos du processus primaire, et plus tard dans Au-delà du principe de plaisir il affirme que les langages scientifiques, celui de la psychologie, comme celui de la chimie, sont des « Bildersprachen [125] », terme que Derrida traduit par « langues d’image » dans « Spéculer — sur “Freud” » et par « langues métaphoriques » dans La psychanalyse dans le texte [126] .
Cela revient à considérer que toute langue demeure nécessairement métaphorique et que le sens demeure nécessairement évoqué par métaphores ou paraboles, et que ce sont ces formes signifiantes qui peuvent être traduites d’une langue dans l’autre, qu’il s’agisse de langage scientifique ou de style littéraire. La dénotation exacte qui ferait coïncider le signifiant avec un signifié définitif et absolument référentiel est toujours différée, remise à plus tard, échappant continuellement aux tentatives toujours réitérées de reformuler ou traduire le sens d’un langage dans l’autre. La parenté entre les notions freudiennes de « langue métaphorique » et de « fiction théorique » et les notions derridiennes d’« écriture » et de « différance » se trouve ainsi schématisées. Cela permet aussi de saisir de manière simplifiée la divergence qui se produit à ce moment-là dans l’histoire des idées entre les philosophies dites « analytique » et « continentale » : quelques années auparavant, le philosophe autrichien Gottlob Frege (1848-1925), contemporain de Sigmund Freud (1856-1939), plaidait en faveur de la nécessité d’élaborer pour la science une idéographie (Begriffschrift [127] ) qui serait, pour le traduire dans le langage de Freud traduit par Derrida, une langue non métaphorique, c’est-à-dire un langage totalement formalisé qui représenterait parfaitement la logique mathématique du sens, c’est-à-dire encore une lettre absolue. L’idéographie de Frege revient à une réaffirmation de la « clôture platonicienne » dans la mesure où elle repose sur la conviction de l’accessibilité d’un sens « à la lettre », pur, propre et identique à soi-même. L’extension de la philosophie analytique dans le monde anglophone passe par la rencontre entre Ludwig Wittgenstein, disciple autrichien de Gottlob Frege, et Bertrand Russell au Trinity College de Cambridge à partir de 1912. La première édition du Tractatus Logico-Philosophicus de Wittgenstein paraissait à Londres en 1922, l’année où le disciple de Sigmund Freud James Strachey rentrait de Vienne à Londres où il allait entreprendre la traduction de la Standard Edition des œuvres de Freud.
Dans la pratique de l’écriture de Freud les choses n’ont pas été aussi simples, et il aura fallu attendre le long travail critique de Derrida pour tirer toutes les conséquences philosophiques de cette problématique, de manière rétroactive, comme par une illustration de la thèse de Hegel selon laquelle la philosophie arrive toujours après l’histoire comme la chouette de Minerve après le coucher du soleil [128] . Dans Psychanalyse et critique littéraire, Derrida remarque avec insistance que Freud s’intéresse au contenu des œuvres plutôt qu’à leur forme, à la littéralité des textes plus qu’à leur littérarité. C’est selon l’effet d’une résistance de la psychanalyse à la littérature, qui : « consiste le plus souvent à adopter sur la littérature des points de vue et préjugés les plus communs, les concepts les plus dogmatiques et surtout à outrepasser régulièrement l’écriture littéraire elle-même, la forme textuelle vers ce qu’elle veut dire, son contenu, son sens, son thème inconscient, sans s’interroger sur la formalité elle-même [129] ».
VII — Le sens tourne sur lui-même
Cette constante hésitation entre littéralité et littérarité, entre sens et forme, voire entre science et littérature revient à ce que Derrida repère comme « une certaine claudication, un certain boitement de la théorie freudienne de l’art et de la littérature [130] ». Or ce boitement discursif, dont Derrida reparle à plusieurs reprises pour l’associer à a thématique du double et à celle de la répétition et de la compulsion de répétition (Wiederholungszwang) a tout à voir avec la question de l’ambiguïté de la lettre, qui désigne tour à tour le signifié ou le sens « à la lettre » et le signifiant puisque la lettre est le support matériel, alphabétique ou postal, et donc la forme qui véhicule arbitrairement le sens. Un boitement ou un vertige comparable surgit lors de la réflexion sur l’inquiétante étrangeté (« das Unheimliche »), lorsque Freud commence par penser naturellement que c’est le contraire du familier, puisque das Unheimliche est le contraire de das Heimliche, pour s’apercevoir, à l’issue des recherches lexicographiques qu’il a confiées à son disciple Reik, que das Heimliche qui signifie le familier désigne aussi le secret et par conséquent l’étrange, c’est-à-dire le non-familier, das Unheimliche. Derrida note que « le sens a par une lente transition tourné sur lui-même, pour nous montrer son envers », et il en tire l’hypothèse de « la nécessité de recourir à quelque chose comme le paradigme très différencié d’une écriture et de passer, sous prétexte d’aller des mots aux choses, du langage à l’écriture, de la linguistique à la littérature [131] ».
Cette claudication théorique ne perdure pas plus longtemps que l’illusion d’un sens essentiel dont la forme serait le véhicule, comme du point de vue anglophone la metaphor, comparaison incluse (This [man] is [like] a lion) est constituée d’un vehicle (lion) et d’une tenor (man). Une autre manifestation caractéristique de ce boitement se trouve dans La création et le rêve éveillé / Der Dichter und das Phantasieren — où incidemment la traductrice Marie Bonaparte a transformé le poète (Dichter) en « création littéraire ». Freud y explique que le plaisir esthétique occasionné par la forme n’est qu’une « prime de séduction » ou « plaisir (Lust) préliminaire (Vorlust) » ouvrant la voie à la « véritable jouissance (Genuß, der eigentliche) » qui elle serait relative au sens.
[L]e créateur d’art […] nous séduit par un bénéfice de plaisir purement formel [rein formalen], c’est-à-dire par un bénéfice de plaisir esthétique qu’il nous offre dans la représentation de ses fantasmes. On appelle prime de séduction (Verlockungsprämie), ou plaisir préliminaire (Vorlust), un pareil bénéfice de plaisir qui nous est offert afin de permettre la libération d’une jouissance supérieure [die Entbindung größerer Lust] émanant de sources psychiques bien plus profondes. Je crois que tout plaisir esthétique produit en nous par le créateur présente ce caractère de plaisir préliminaire, mais que la véritable jouissance [der eigentliche Genuß] de l’œuvre littéraire provient de ce que notre âme se trouve par elle soulagée de certaines tensions [132] .
Derrida note ce paradoxe dans le discours de Freud que d’une part le « plaisir » esthétique est considéré comme une prime purement formelle et comme superflue, mais d’autre part le plaisir comme résolution de tensions est bien la raison d’être de l’œuvre. Je le cite : « D’un côté, on met la prime de plaisir du côté du supplément, de ce qui vient en plus d’une solution économique (apaisement d’un conflit, détente, etc.) et concerne la “forme” de l’œuvre que le psychanalyste n’a pas à connaître […]. De l’autre, le plaisir, la prime de plaisir, le supplément est au principe de l’œuvre [133] . »
Cette ambiguïté ou ce boitement du discours de Freud, dans lequel Derrida voit la cause de « [l’]ambiguïté constante de l’attitude de Freud (impérialisme/modestie) en face de l’art [134] », bénéficie d’un éclairage supplémentaire si l’idée que le plaisir (Lust) ou la jouissance (Genuß) esthétique que procure l’œuvre d’art provient de ce que « notre âme se trouve par elle soulagée de certaines tensions » est mise en regard de l’idée aristotélicienne que le propos de la tragédie est de provoquer une catharsis définie comme « purgation des passions ». Cela se trouve confirmé dans un passage de l’Interprétation des rêves où Freud commente l’Œdipe de Sophocle en disant que « la pièce n’est autre chose qu’une révélation progressive et très adroitement mesurée — comparable à [au travail d’] une psychanalyse [der Arbeit einer Psychoanalyse vergleichbar] — […] Le poète, en dévoilant la faut d’Œdipe, nous oblige à regarder en nous-mêmes et à y reconnaître ces impulsions qui, bien que refoulées, existent toujours [135] ».
Ainsi les œuvres littéraires ne sont pas exclusivement pour la psychanalyse des objets d’investigation, comme ils pourraient l’être pour une science empirique, à l’instar de la linguistique par exemple, comme la linguistique dite « générative » qui présuppose une racine fondamentale du sens au tréfond de la subdivision des énoncés en syntagmes et en lettres alphabétiques. L’une des interprétations du titre du séminaire de 1971, La psychanalyse dans le texte, est que la psychanalyse se trouve à l’intérieur du texte littéraire, au sens « de l’habitation, je dirais plutôt dans un français qui me paraît ici plus parlant, l’inhabitation de la psychanalyse dans le texte [136] ». Il existe en particulier une prédilection de la psychanalyse pour le théâtre, qu’illustre en premier lieu l’intérêt de Freud pour l’Œdipe de Sophocle et l’Hamlet de Shakespeare. En effet, comme disait André Green « le théâtre n’est-il pas la « meilleure incarnation de cette autre scène qu’est l’inconscient ? [137] » Inversement, s’il existe une attirance de la création littéraire pour la psychanalyse elle se trouve de la façon la plus évidente du côté de la poésie surréaliste, contemporaine de la naissance de la psychanalyse et particulièrement florissante an France autour d’André Breton, qui entretenait une correspondance personnelle avec Sigmund Freud. L’écriture automatique et son dérivé dans la fiction qu’est la technique du « courant de conscience », le « stream of consciousness » que James Joyce et Virginia Woolf tenaient du « courant de pensée », le « stream of thought » des Principes de psychologie de William James [138] sont les rares cas dans lesquels se vérifie sans trop d’effort l’équation entre travail du rêve et inspiration littéraire développée par Freud dans La création littéraire et le rêve éveillé (Der Dichter und das Phantasieren). Dans les formes moins spontanées d’expression littéraire, cette hypothèse freudienne ne laisse pas de paraître plus discutable, sauf à admettre que, comme le Principe de Plaisir qui la gouverne, en vertu de la domination (Herrschaft) que le Lusprinzip exerce sur toute la vie psychique dans son ensemble, l’expression littéraire ait la faculté protéenne de signifier autre chose et même le contraire que ce qu’elle semble dire.
Sans doute cette thèse de la versatilité métamorphique du sens dans l’interprétation des rêves appliquée à la littérature et la radicalité transformiste du principe de plaisir entrent-ils pour beaucoup dans le manque de force de conviction de certaines approches psychanalytiques de la littérature. Par exemple, la thèse de Freud lui-même selon laquelle le Hamlet de Shakespeare serait en somme une réécriture de l’Œdipe de Sophocle déformé par un refoulement civilisationnel pluriséculaire a de quoi susciter une légitime perplexité. Un tel exemple suivi sans discernement peut aisément aboutir à faire dire aux textes littéraires tout et n’importe quoi, et aura contribué à ouvrir la boîte de Pandore de la période « anything goes » des études littéraires vers la fin du XXe siècle.
Un certain malentendu s’insinue dans le débat sur la question des rapports entre psychanalyse et littérature du fait que dans le langage courant « littérature » désigne aussi bien l’art littéraire que la « critique littéraire », expression qui en français correspond à ce qui en allemand s’appelle Literaturwissenschaft, « science de la littérature », le terme de « critique » (de κρίνω, juger) produisant une confusion supplémentaire entre d’une part les études académiques de littérature et d’autre part la critique littéraire comme activité journalistique de recension et d’évaluation. Or dans la mesure où la psychanalyse a tendu à outrepasser le littéraire dans une quête du littéral, c’est-à-dire à négliger la forme pour le sens, à oublier le signifiant au profit du signifié, elle s’est mise ne concurrence avec la critique littéraire traditionnelle. Mais en même temps « l’existence de la psychanalyse [a] contribué […] à la transformation radicale, sinon à la destruction de la critique littéraire », puisque « toutes les valeurs de la critique traditionnelle ont partie liée avec ce que la psychanalyse met en question : et d’abord l’autorité et la maîtrise de la conscience [de l’auteur comme du lecteur], la proximité entre cette conscience et le vouloir-dire comme sens de l’œuvre [139] ».
Il y a donc une tendance manifeste de la psychanalyse à s’engager dans une quête du sens au-delà de la forme considérée comme le voile des apparences qu’il conviendrait de soulever pour accéder à une vérité platonicienne, métaphysique, dans un processus d’interprétation du texte littéraire à l’instar de l’interprétation du rêve. Et pourtant la psychanalyse, que Freud a pris soin de ne définir ni comme une science ni comme une philosophie, constitue précisément cette « trouée » par laquelle une sortie de la logique métaphysique devient historiquement possible. Cette hésitation entre les deux voies, celle de la quête du sens et celle de l’analyse de la signification et de la signifiance, c’est bien ce que Derrida repère comme le boitement de la théorie freudienne. La voie de la quête du sens qui rabat la psychanalyse dans le champ de la science, science de la littérature, psychologie, etc. : cela constitue la résistance de la psychanalyse à la psychanalyse elle-même, qui « s’est peut-être installée dès l’origine, comme un processus auto-immunitaire, au cœur de la psychanalyse [140] ». Ce tiraillement, cette claudication, s’explique par une certaine confusion entre deux des « discours » que Jacques Lacan définissait dans son séminaire de 1969-1970, intitulé l’Envers de la psychanalyse, et donné la même année que le séminaire Psychanalyse et critique littéraire de Jacques Derrida : le discours de l’universitaire et le discours de l’analyste. Très schématiquement, le discours de l’universitaire est celui pour lequel « Il est impossible de ne pas obéir au commandement qui est là, à la place de ce qui est la vérité de la science — Continue. Marche. Continue à toujours plus savoir [141] ». Par contre, le « discours de l’analyste » doit se trouver à l’opposé de toute volonté, au moins avouée, de maîtriser. Je dis au moins avouée, non pas qu’il ait à la dissimuler, mais puisque, après tout, il est facile de redéraper toujours dans le discours de la maîtrise [142] ». Pour continuer dans cette langue métaphorique, on pourrait dire que c’est ce « redérapage », ce dérapage réitéré, cette compulsion de répétition du savant qui faisait boiter parfois le discours théorique de Freud.
Dans le courant du XXe siècle, plusieurs théories de la littérature se sont efforcées de traduire le langage de la psychanalyse dans celui de la critique littéraire, constituant ce que Derrida appelle des « tentatives réductrices, non scientifiques et mythologiques », parmi lesquelles il distingue principalement « la “psychanalyse existentielle” de Sartre, la psychanalyse de l’imaginaire de Bachelard ou la psychocritique de Mauron [143] ». Chacune de ces tentatives se ramène à des formes de résistance à la psychanalyse. La « psychanalyse existentielle » de Sartre est en définitive une « psychanalyse sans inconscient » dans la mesure où l’instance de l’Autre ainsi que l’instinct (la pulsion) s’expliquent par la mauvaise foi, ramenant l’ensemble des actions du sujet à sa liberté qui préside à l’accomplissement de son projet originel. De même que la psychologie phénoménologique de Merleau-Ponty, l’existentialisme de Sartre est orienté vers la définition de la personnalité de l’auteur qui donne son sens à l’ensemble de son œuvre littéraire. C’est en cela que ces théories littéraires peuvent être qualifiées de « mythologique », dans la mesure où elles sont orientées par le mythe de la personnalité. Une visée mythologisante équivalente caractérise les écrits de Gaston Bachelard qui procèdent d’une classification des poètes selon les quatre éléments de l’alchimie chère à la psychologie analytique de Carl Gustav Jung. Le savant suisse développe lui aussi une mythologie toute poétique, avec son répertoire des archétypes et son récit de l’« individuation » par laquelle la cure psychologique permettrait au sujet de dépasser « les fausses enveloppes de la persona », en intégrant les composantes masculine et féminine du moi que sont l’animus et l’anima pour accéder enfin à l’horizon supérieur du Soi. Les mêmes remarques valent pour tant d’autres théories littéraires, comme la psychocritique de Charles Mauron, dont les principes sont exposés dans un ouvrage au titre explicite, Des métaphores obsédantes au mythe personnel (1963), mais encore Jean-Pierre Richard, dont l’ouvrage Poésie et Profondeur (1955) s’intéresse comme son nom l’indique à la psychologie des profondeurs pour retrouver le moment premier de la création littéraire, ou bien encore Gilbert Durand, dont Les Structures anthropologiques de l’imaginaire (1970) exposent les principes de la « mythanalyse ».
Ainsi la profusion des critiques littéraires intégrant une psychanalyse en définitive confondue avec la psychologie noyait la découverte freudienne dans une profusion de résistances déformantes. C’est dans ce contexte historique que se comprend toute l’importance du « retour à Freud » opéré par Jacques Lacan, tant par la publication de ses Écrits en 1966 que par la conduite sur le long terme de son séminaire, dont il faut attendre le 17e tome, soit le séminaire de 1969-1970 paru en 1993, pour que soit enfin publié un texte, L’Envers de la psychanalyse, qui distingue le discours de l’analyse du discours de l’universitaire du discours du maître et du discours de l’hystérique. Encore convient-il de remarquer l’obscurité toute littéraire, toute poétique pourrait-on dire, du discours de Lacan : une obscurité voulue, comme celle des troubadours du trobar clus, chantres du XIIe siècle ayant déjà compris, comme T. S. Eliot dans les années 1920, que les poètes aujourd’hui (quelle que soit la modernité où ils adviennent) doivent être difficiles — « Poets today must be difficult ». En effet, comme le note Derrida, « l’élaboration d’une logique du signifiant interrompt le sémantisme naïf ; et la pratique de l’écriture ou de la rhétorique par Lacan est faite pour déjouer très longtemps l’accès à un contenu isolable, à un sens univoque et déterminable au-delà de son écriture [144] » . Ce n’est pas pour rien que Lacan choisit de publier en tête de ses Écrits le « Séminaire sur “La lettre volée” », parce que la nouvelle d’Edgar Poe met en avant la lettre non pas pour son contenu (la teneur de la lettre nous demeure inconnue d’un bout à l’autre), mais pour sa pertinence et sa fonction en tant que signifiant, et purement en tant que telle [145] . C’est sous ce rapport que Lacan et Derrida, en dépit de querelles dont l’importance ne dépasse pas le niveau anecdotique de la biographie, s’accordent à penser que la naissance de la psychanalyse marque la sortie de la « clôture platonicienne » d’une littérature indexée sur le sens. Autrement dit, s’il y a une esthétique freudienne innovante, c’est une esthétique qui se libère de l’idéalisme pour préférer une éthique de l’ouverture de la vie. Si l’éthique de la psychanalyse consiste à « ne pas céder sur son désir », Freud en avait eu l’intuition en comprenant « qu’au moment où F. passe vers la voie non-linguistique non lexicographique, il n’ait encore affaire qu’à de l’écriture, et singulièrement à cette re-marque spécifique de l’écriture qu’est la littérature [146] . De même que l’artiste est un introverti qui retourne sur ses pas en empruntant le chemin de retour (Rückweg) qui tourne le dos à la névrose pour revenir à la réalité, la littérature se comprend avec la psychanalyse comme une marque sans cesse réitérée, une re-marque, qui se repasse et se récrit sans cesse, dans les commentaires infinis de la critique littéraire comme dans les lectures toujours nouvelles et les traductions sans cesse recommencées.
*
Dans l’un de ses derniers ouvrages, Foi et savoir, Derrida remarquait que « la psychanalyse […] est en récession dans l’Occident » et « n’a jamais franchi, effectivement franchi, les frontières d’une partie de la “vieille Europe ” [147] ». Il le regrette au motif qu’il paraît bien difficile, « sans mettre en œuvre au moins quelque logique de l’inconscient », d’affronter « la question du mal radical, de la réaction au mal radical qui se trouve au centre de la pensée freudienne [148] ». L’allusion à l’essai de Freud Le malaise dans la culture [149] (1930) est évidente, mais de manière plus générale cela se rapporte à la critique littéraire par le fait que l’une des fonctions historiques de la littérature a été d’exercer des formes de critique idéologique, ou pour le dire autrement d’intervenir sur ce que la critique marxiste appelle la superstructure. Ainsi le théoricien soviétique Mikhaïl Bakhtine considérait le roman comme le creuset dialogique de modification réciproque des discours. Sensiblement à la même époque son contemporain Ezra Pound évoquait avec Frobenius la paideumia, qu’il définissait comme « l’écheveau ou complexe des idées enracinées d’une époque » ou les « racines cartilagineuses des idées en action [150] ». La métaphore de Pound, pour redéfinir la παίδευμα qui en grec ancien désignait le lieu de formation, les élèves qui s’y forment ou les poissons nourrissons de la mer (d’où l’expression anglaise a school of fish pour désigner un banc de poissons) fait allusion au processus d’ossification enchondrale par lequel les cartilages se transforment en os durant la croissance des sujets avant l’âge adulte. Cette métaphore empruntée à la biologie médicale et illustrant son propos à travers les stratifications poétiques de l’étymologie offre l’avantage d’envisager le stade préconscient et de laisser ainsi la porte ouverte à une prise en compte de l’inconscient. Car si la question fondamentale du « mal radical » doit être laissée aux philosophes, pour la critique littéraire il se pourrait que le « mal radical » soit principalement de deux ordres. D’une part ce serait l’instrumentalisation de la littérature aux idéologies, qui ne verrait plus dans le texte littéraire que le vecteur d’idées objectivement définissables. D’autre part, ce serait la réduction de la critique littéraire à une étude purement formelle des textes, raffinant toujours plus les connaissances de la rhétorique et de la stylistique. Car ces deux voies se rejoindraient à terme dans la disparition de la littérature comme palestre d’analyse des forces et des ruses de l’inconscient individuel et collectif, dans les sédiments de ses formes historiques comme dans ses inventions à l’époque contemporaine. Pour ces raisons il importe de veiller à ce que la critique littéraire, à tout le moins en tant que discipline universitaire, demeure autre chose qu’une science positive de la littérature définie comme objet de description empirique. C’est le plus grand mérite de la Littérature comparée d’éviter tous les équivalents littéraires de ce que l’historien américain Jack Hexter appelait « tunnel history », c’est-à-dire une « critique littéraire en tunnels » […] « pratiquement autosuffisants en tout point et fermés au contact ou à la contamination de ce qui se passe dans les autres tunnels [151] ». Tout au contraire de cela, la Littérature comparée est par définition ouverte à l’Autre. Pour cette raison-là il importe de préserver le domaine comparatiste « littérature et psychanalyse » et de le cultiver comme le champ privilégié d’une écoute active des textes pour y entendre aussi ce qui y parle à l’insu du sujet conscient.
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Notes
- [1]
Voir Francesca Manzari, Écriture derridienne : entre langage des rêves et critique littéraire, Bern, New York, Peter Lang, 2009.
- [2]
Cette résistance institutionnelle à la psychanalyse s’illustre, par exemple par la fermeture intempestive en 2024 du master LIPS (Littérature et Psychanalyse) fondé en 2018 à l’Université d’Aix-Marseille, qui formait des art-thérapeutes immédiatement employés dans les hôpitaux et centres de soin régionaux.
- [3]
Voir ci-dessous et notre article « Littérature et Psychanalyse. Un domaine dont il faut hériter », Histoire de la recherche contemporaine, Tome X-n°1, 2021.
- [4]
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- [5]
Anne Dubruille, Le Jeu à l’œuvre. Essais sur la poétique du jeu dans la littérature française contemporaine, Paris, Hermann, 2010.
- [6]
Daniel Widlöcher, Freud et le problème du changement, Paris, Presses Universitaires de France (PUF), collection ‘Bibliothèque de psychanalyse,’ 1970.
- [7]
Juliet Mitchell, Psychoanalysis and Feminism: A Radical Reassessment of Freudian Psychoanalysis, London, Allen Lane, 1974.
- [8]
Marie-Louise von Franz, L’interprétation des contes de fées (« Die Interpretation von Märchen »), Paris, Albin Michel, 1970.
- [9]
Bruno Bettelheim, The Uses of Enchantment: The Meaning and Importance of Fairy Tales. New York, Knopf, 1976, Psychanalyse des contes de fées, trad. T. Pol, Paris, Robert Laffont, 1976.
- [10]
James Hillman, Healing Fiction. Barrytown, NY : Station Hill Press, 1983. Sur la notion de « post-jungisme », voir Andrew Samuels, Jung and the Post-Jungians. London, Routledge, 1985.
- [11]
Voir en particulier C. G. Jung, Présent et avenir, trad. R. Cahen, Paris, Buchet/Chastel, 1958, Civilisation en transition, trad. J. Chapuis-Béani et F. Gollwitzer, in : Œuvres complètes, vol. 10, Paris, Albin Michel, 1977.
- [12]
« Le mystère de l’Eucharistie transforme l’âme de l’homme empirique, qui n’est qu’une partie de lui-même, en sa totalité, symboliquement exprimée par le Christ. En ce sens, on peut parler de la messe comme du rite du processus d’individuation. » C. G. Jung, Psychologie et religion, trad. R. Cahen, in Œuvres complètes, vol. 11, Paris, Albin Michel, 1970, § 448, p. 234.
- [13]
Northrop Frye, Anatomy of Criticism: Four Essays. Princeton, NJ, Princeton University Press, 1957. Anatomie de la critique : quatre essais, trad. L. Goldmann, Paris, Éditions de Minuit, 1969.
- [14]
Georg Lukács, Die Eigenart des Ästhetischen, 1963, Berlin-Weimar, Aufbau-Verlag, L’Esthétique, La spécificité de la sphère esthétique, trad. J .-P. Morbois & G. Fondu, Paris, Éditions Critiques, t. I, 2021, t. II, 2022.
- [15]
Lionel Trilling, « Freud and Literature », in The Kenyon Review, Spring 1940, vol. 2, pp. 152–173, rep. in The Liberal Imagination: Essays on Literature and Society, New York: Viking, 1950, pp. 34–57.
- [16]
Cf. infra.
- [17]
Voir Francesca Manzari, Écriture derridienne, op. cit., p. 11, 334.
- [18]
Voir Sigmund Freud, « Note sur le “bloc magique” », in André Bourguignon, Pierre Cotet, (éds.). Œuvres complètes, XVII, éds. André Bourguignon et Pierre Cotet, PUF, 1992, p. 137‑144, et cf. infra. Jacques Derrida, « Freud et la scène de l’écriture », in L’écriture et la différence, Seuil, 1967, p. 293‑340. Jacques Derrida, « Spéculer – sur “Freud” », in La carte postale de Socrate à Freud et au-delà, Flammarion, 1999, p. 275‑437, et cf. infra.
- [19]
Cf., e. g., Anne-Dominique Correa, « Buenos Aires, capitale de la psychanalyse », Le Monde diplomatique, 1 août 2024.
- [20]
L’université de Tours a un Département de Littérature Comparée, la Sorbonne (Paris 4) a un Centre de Recherche en Littérature Comparée (CRLC), la Sorbonne Nouvelle (Paris 3) un Centre d’Études et de Recherches Comparatistes (CERC).
- [21]
Une telle réticence se lit encore dans l’article Camille Dumoullié, « Littérature comparée, philosophie et psychanalyse », Bibliothèque Comparatiste, 2006.
- [22]
Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XII : Problèmes cruciaux pour la psychanalyse [1964-1965], éd. Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2025.
- [23]
Jacques Derrida, Psychanalyse et critique littéraire (1969-1970), Paris, Seuil, 2025.
- [24]
Francesca Manzari, « Littérature et Psychanalyse. Un domaine dont il faut hériter », Histoire de la recherche contemporaine, Paris, CNRS Éditions tome X-n°1, 2021 La/les théorie(s) littéraires, p. 28-36.
- [25]
Jacques Derrida, « Freud et la scène de l’écriture », in L’écriture et la différence, Paris, Seuil, 1967, p. 293‑340.
- [26]
Jacques Derrida, « Spéculer – sur “Freud” », in La Carte postale de Socrate à Freud et au-delà, Paris, Flammarion, 1999, p. 275‑437.
- [27]
Francesca Manzari, Écriture derridienne : entre langage des rêves et critique littéraire, Bern ; New York, Peter Lang, 2009.
- [28]
Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Paris, Seuil, 1975, p. 11.
- [29]
Sigmund Freud, Der Dichter und das Phantasieren, in Gesammelte Werke. VII. Band. Werke aus den Jahren 1906-1909, Wien, Internationaler Psychoanalytischer Verlag, 1924, p. 213‑223. Sigmund Freud, La création littéraire et le rêve éveillé, tr. Bonaparte, Marie, éd. Jean-Marie Tremblay, 1908.
- [30]
“Als eine Spezialwissenschaft, ein Zweig der Psychologie, — Tiefenpsychologie oder Psychologie des Unbewußten, — ist sie ganz ungeeignet, eine eigene Weltanschauung zu bilden, sie muß die der Wissenschaft annehmen. Die wissenschaftliche Weltanschauung entfernt sich aber bereits merklich von unserer Definition”. Sigmund Freud, Neue Folge der Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, Vienne, Internationaler psychoanalytischer Verlag, 1933, p. 170. Nous traduisons.
- [31]
. S. (Thomas Stearns) Eliot, « The Metaphysical Poets (1921) », in Selected Prose of T. S. Eliot, éd. Frank Kermode, Faber & Faber, 1975, p. 59‑67, p. 64 et cf. « Milton II (1947) », in ibidem, p. 265‑274, p. 266.
- [32]
Eliot, « The Metaphysical Poets (1921) », op. cit., p. 65.
- [33]
Samuel Johnson, « Cowley », in Lives of the English Poets, vol. 1, éd. G. B. N. Hill, New York, Octagon Books, 1967, p. 1‑69, p. 19 et passim.
- [34]
« We can only say that it appears likely that poets in our civilization, as it exists at present, must be difficult. » T. S. Eliot, « The Metaphysical Poets (1921) », op. cit., p. 65.
- [35]
Nicolas Boileau-Despréaux, Art poétique (1674), éd. C.-J. Drioux, Paris, Librairie classique Eugène Belin, 1887, p. 17.
- [36]
Cette description de la théorie littéraire comme action d’observer ou observation agissante est reprise par Derrida dans sa comparaison de la théorie et de la pratique à deux « claviers », à l’instar par exemple de ceux des notes naturelles et des notes altérées qui constituent le clavier complexe du piano. « De même que le théorique de la théorie peut jouer sur un clavier allant du théorein comme regarder ou (ce n’est pas la même chose) contempler (privilégiant, comme il est trop facile aujourd’hui d’en faire état, ou affaire d’État, la métaphore du regard), donc de même que le théorique peut jouer sur un clavier allant de la puissante métaphore optique ou eidétique jusqu’à la pensée, la connaissance, le savoir, le discours, la parole et l’intention opposées à l’action, etc., de même la pratique peut jouer sur un clavier sémantique allant du très riche foyer sémantique de la praxis grecque, déjà fort énigmatique (nous le verrons), jusqu’à des valeurs comme acte, action, geste (regard ?), transformation, opération, effectuation, exécution, travail, production, technique (la technè jouant sans doute un rôle très important dans cette histoire sémantique), etc. Si l’on tient compte du fait que ces deux — ce que je viens plus ou moins heureusement d’appeler ces deux « claviers » — combinent leurs oppositions, on a affaire à une machine oppositionnelle et à une combinatoire sémantique très complexe ». Jacques Derrida, Théorie et pratique: cours de l’ENS-Ulm, 1975-1976, Éditions Galilée, 2017, p. 15‑16.
- [37]
“Mais si la poétique conditionaliste a par définition le pouvoir de rendre compte des littérarités conditionnelles au nom d’un jugement esthétique, ce pouvoir, quoi qu’en pensent spontanément ses partisans, ne peut s’étendre au domaine des littérarités constitutives.” Gérard Genette, Fiction et diction (1979), Paris, Éditions du Seuil, 1991, p. 15, et passim.
- [38]
Pour une synthèse de cette question triadique mettant principalement l’accent sur les rapports entre littérature comparée et philosophie, voir l’excellent article de Camille Dumoulié : « Littérature comparée, philosophie et psychanalyse », Bibliothèque Comparatiste, n°2, 2006.
- [39]
« Littérature et psychanalyse. Un domaine dont il faut hériter », op. cit.
- [40]
Juliette Favez-Boutonier, « Psychanalyse et philosophie », intervenants : G. Bachelard, E. Minkowski, A. Goldenson, G. Marcel, J. Lacan, Bulletin de la Société française de philosophie, vol. 49 / 1, janvier 1955, p. 1‑41, p. 1.
- [41]
Ibidem, p. 39.
- [42]
Ibidem.
- [43]
Ibidem, p. 39‑40.
- [44]
Jean-Jacques Rousseau, Collection complète des œuvres de J. J. Rousseau, citoyen de Genève, vol. 15, éds. P. A. Du Peyrou, P. & P. Moultou, Genève, Société typographique de Genève, 1782, p. 242.
- [45]
Voir en particulier à ce sujet l’article du philosophe belge Robert Muller « Platon et les poètes dans la République », Philosophie antique. Problèmes, Renaissances, Usages, Paris, Vrin, octobre 2020, p. 215‑236, https://journals.openedition.org/philosant/3911.
- [46]
Sur la question du style et par conséquent de la littérarité des discours scientifique voir en particulier Gilles-Gaston Granger, Essai d’une philosophie du style, Paris, Odile Jacob, 1988 et les commentaires que j’en fais dans Écriture derridienne, op. cit. p. 19-20, 32, 126, 317, 342, 376.
- [47]
Jacques Lacan, Écrits, Paris, Éditions du Seuil, 1966, p. 9.
- [48]
[1] Jacques Lacan, « Le séminaire sur “La Lettre volée” », La Psychanalyse, vol. 2, 1957, p. 1‑44.
- [49]
“La leçon de notre Séminaire que nous donnons ici rédigée fut prononcée le 26 avril 1955.” Jacques Lacan, « Le séminaire sur “La lettre volée” », in Écrits, Paris, Éditions du Seuil, 1966, p. 11‑61, p. 44.
- [50]
« Comment oublier en effet que Freud a maintenu constamment et jusqu’à sa fin l’exigence première de cette qualification pour la formation des analystes, et qu’il a désigné dans l’universitas litterarum de toujours le lieu idéal pour son institution ? (Die Frage der Laienanalyse, G. W., t. XIV, p. 281-283) » Jacques Lacan, « L’instance de la lettre dans l’inconscient, ou la raison depuis Freud », in Écrits, Paris, Éditions du Seuil, 1966, p. 493‑528, p. 494.
- [51]
Jean Bellemin-Noël, Psychanalyse et littérature (PUF, 2012) ; La psychanalyse du texte littéraire : Introduction aux lectures critiques inspirées de Freud (Nathan Université, 1999) ; Le texte et l’avant-texte : Les brouillons d’un poème de Milosz (Larousse) ; Vers l’inconscient du texte (PUF, 1996).
- [52]
Paul-Laurent Assoun, Littérature et psychanalyse : Freud et la création littéraire, Paris, Ellipses, 1996.
- [53]
Voir Michel Collot, « La textanalyse de Jean Bellemin-Noël », Littérature, vol. 58 / « Le savoir de l’écrit », Persée – Portail des revues scientifiques en SHS, 1985, p. 75‑90, DOI: 10.3406/litt.1985.1390.
- [54]
Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu (Gallimard, 1938) ; L’Eau et les rêves : Essai sur l’imagination de la matière (José Corti, 1941) ; L’Air et les Songes : Essai sur l’imagination du mouvement ; La Terre et les Rêveries du repos (José Corti, 1948) ; La Terre et les Rêveries de la volonté (José Corti, 1948).
- [55]
Lacan, in Favez-Boutonier, op. cit., p. 38.
- [56]
Lacan, Écrits, op. cit., p. 10.
- [57]
« […] ce que nous appelons le dévoilement [Unverrborgenheit]. Les Grecs ont pour ce dernier le nom d’ἀλήθεια, que les Romains ont traduit par veritas. Nous autres Allemands disons Wahrheit (vérité) et l’entendons habituellement comme l’exactitude de la représentation ». Martin Heidegger, « La question de la technique », in Essais et conférences [Vorträge und Aufsätze, 1954], tr. A. Préau, Paris, Gallimard, 1958, p. 9‑48, p. 17. Et cf. Martin Heidegger, Gesamtausgabe. Die Frage nach der Wahrheit II. Abteilung, Bd.21, II. Abteilung, Bd.21, Vienne, Klostermann, 1995 ; « Platons Lehre von der Wahrheit », in Wegmarken, Gesamtausgabe, vol. 9, Vittorio Klostermann, 1976, p. 203‑238, p. 203‑238, p. 219‑220 ; Questions II, Gallimard, 1968, p. 155.
- [58]
Cf. Lacan, Écrits, op. cit., p. 21‑22.
- [59]
Edgar Allan Poe, « La lettre volée », in Histoires extraordinaires, tr. C. Baudelaire, Paris, Michel Lévy Frères, 1856, p. 49‑74.
- [60]
Lacan, Écrits, op. cit., p. 10.
- [61]
Ibidem, p. 61.
- [62]
Ibidem, p. 56.
- [63]
Edgar Allan Poe, « The Purloined Letter », in The Works of Edgar Allan Poe, vol. 3, (Chicago, Stone & Kimball, 1894), p. 177-190, « La lettre volée », tr. C. Baudelaire, in Histoires extraordinaires, op. cit.
- [64]
Poe, « Double assassinat dans la rue Morgue », in Histoires extraordinaires, tr. Charles Baudelaire, Paris, Michel Lévy Frères, 1856, p. 1‑48.
- [65]
Poe, « Le Mystère de Marie Roget », in Histoires grotesques et sérieuses, tr. C. Baudelaire, Paris, Michel Lévy, 1871, p. 1‑111.
- [66]
Poe, « La lettre volée », op. cit.. cf. « At length my eyes, in going the circuit of the room, fell upon a trumpery filigree card-rack of pasteboard, that hung dangling by a dirty blue ribbon from a little brass knob just beneath the middle of the mantel-piece. […] It had a large black seal, bearing the D—— cipher very conspicuously […] » (Poe, « The Purloined Letter », op. cit., p. 187). « La question de savoir s’il le saisit sur le manteau comme Baudelaire le traduit, ou sous [beneath] le manteau de la cheminée comme le porte le texte original peut être abandonnée sans dommage aux inférences de la cuisine [footnote] Et même de la cuisinière] ». (Lacan, op. cit., p. 35).
- [67]
Lacan, op. cit., p. 13.
- [68]
Ibidem, p. 14.
- [69]
Ibidem, p. 19-19.
- [70]
Ibidem.
- [71]
Ibidem, p. 21‑22.
- [72]
Cf. supra, note 34.
- [73]
Lacan, op. cit., p. 29.
- [74]
Ibidem.
- [75]
Freud, « Note sur le “bloc magique” », in Edgar Allan Poe, Œuvres complètes, XVII, éds. A. Bourguignon et P. Cotet, PUF, 1992, p. 137‑144, et cf. Sigmund Freud, « Notiz über den “Wunderblock”, Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, XI, 1925, p. 1‑5.
- [76]
Jacques Derrida, La carte postale, de Socrate à Freud et au-delà, Paris, Flammarion, 1979, p. 7.
- [77]
Jacques Derrida, Positions, Collection Critique, Paris, Éditions de Minuit, 1972, 133 p., p. 118.
- [78]
Derrida, « Freud et la scène de l’écriture », in L’écriture et la différence, op. cit. (note 2).
- [79]
Jacques Derrida, « La Pharmacie de Platon », in La dissémination, Seuil, 1972, p. 77‑214.
- [80]
Derrida, Jacques, Résistances de la psychanalyse, Paris, Galilée, 1996, p. 38.
- [81]
Pour la complexe définition du ça, voir Jean Laplanche et Jean-Bertrand Pontalis, Vocabulaire de la psychanalyse, 1967, Presses Universitaires de France, 1981, p. 88.
- [82]
Ibidem, p. 581.
- [83]
Sigmund Freud, « Erinnern, Wiederholen und Durcharbeiten », in Gesammelte Werke. Chronologisch geordnet. X. Band. Werke aus den Jahren 1913-1917, Londres, Imago, 1946, p. 126‑136.
- [84]
« Erinnerungssymbol » in Sigmund Freud, Gesammelte Schriften Bd. 1. Studien über Hysterie. Frühe Arbeiten zur Neurosenlehre (1892-1899), Leipzig, Internationaler psychoanalytischer Verlag, 1924, p. 72. « symbole mnésique » in Névrose, psychose et perversion, tr. J. Laplanche, Paris, PUF, 1973, p. 4. « symbole mnémonique » in Études sur L’Hystérie, tr. J. Breuer, Paris, PUF, 1956.
- [85]
Derrida, Résistances, ibid., p. 43.
- [86]
Ibidem, p. 44.
- [87]
Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, PUF, 1968, p. 13.
- [88]
Ibidem, p. 15.
- [89]
Gilles Deleuze et Félix Guattari, L’Anti-Œdipe (Capitalisme et schizophrénie I), Paris, Éditions de Minuit, 1980, (« Critique »), p. 110.
- [90]
Ibidem, p. 160.
- [91]
Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille Plateaux, Capitalisme et Schizophrénie II, Éditions de Minuit, 1980, p. 284‑380.
- [92]
Ibidem, p. 355 note 63. Henry James, « The Figure in the Carpet », in Embarrassments, Londres, Heinemann, 1896, p. 3‑66. Le motif dans le tapis et onze autres nouvelles), tr. J. Pavans, Paris, La Différence, 2012.
- [93]
Camille Dumoullié, Littérature et philosophie : le gai savoir de la littérature, Paris, Armand Colin, 2002.
- [94]
Camille Dumoullié, Fureurs. De la fureur du sujet aux fureurs de l’histoire, Paris, Economica, 2012.
- [95]
Jacques Rancière, L’inconscient esthétique, Paris, Galilée, 2001, p. 11.
- [96]
Nicolas Guérin, Logique et poétique de l’interprétation psychanalytique: essai sur le sens blanc, Toulouse, Erès, 2019, p. 14.
- [97]
Sigmund Freud, L’interprétation du rêve, Œuvres complètes IV 1899-1900, tr. J. Altounian, P. Cotet, R. Lainé, A. Rauzy et F. Robert, Paris, PUF, 2003, p. 541. Dans l’original : « Diese Träume haben die tiefgehendste Bearbeitung durch die dem wachen Denken ähnliche psychische Function erfahren; sie scheinen einen Sinn zu haben, aber dieser Sinn ist von der wirklichen Bedeutung des Traumes auch am weitesten entfernt ». Sigmund Freud, Die Traumdeutung, Vienne, Franz Deuticke, 1899. Le « penser vigile » (wachen Denken), est l’activité de la conscience éveillée.
- [98]
Jacques Lacan, op. cit.
- [99]
Jacques Lacan, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre (Séminaire [XXIV] du 11 janvier 1977) », éd. J.-A. Miller, in Ornicar ? Bulletin périodique du champ freudien, n°15, été 1978.
- [100]
Ibid., séance du 15 mars 1977.
- [101]
Nicolas Guérin, op. cit., p. 203.
- [102]
Ibidem, p. 216.
- [103]
Ibidem, p. 201.
- [104]
Etienne Jean Delécluze, Dante Alighieri, ou La poésie amoureuse, Paris, Adolphe Delahays, 1854.
- [105]
Deleuze et Guattari, op. cit., p. 110.
- [106]
“Als eine Spezialwissenschaft, ein Zweig der Psychologie, — Tiefenpsychologie oder Psychologie des Unbewußten, — ist sie ganz ungeeignet, eine eigene Weltanschauung zu bilden, sie muß die der Wissenschaft annehmen. Die wissenschaftliche Weltanschauung entfernt sich aber bereits merklich von unserer Definition”. Sigmund Freud, op. cit., p. 170 Nous traduisons.
- [107]
Dans la classification décimale de Dewey « Psychanalyse » se trouve à la cote 616.8917— 6 Technologies / 61 Medicine /616 Diseases / 616.8 Diseases of nervous system and mental disorders / 616.89 Mental disorders / 616.891 / Therapy / 616.8917 Psychoanalysis. On trouve également les « Systèmes psychanalytiques » à la cote 150.195 — 1 Philosophy, Psychology / 15 Psychology / 150 Psychology / 150.1 Therapy and Instruction /150.19 Systems, schools, viewpoints / 150.195 Psychoanalytical Systems / 150.1952 Freudian system, 150.1953 Adlerian system, 150.1954 Jungian system. À la BnF (Bibliothèque nationale de France), les travaux de Lacan se trouvent à la cote 159.092 LACA qui n’a aucun intitulé — 1 Philosophy, Psychology / 15 Psychology / 159 [Unassigned]. La « Littérature » quant à elle est en 8 Literature — 80 Literature, Rhetoric and Criticism / 800 Literature (Belles Lettres) and Rhetoric, etc.
- [108]
James Joyce, A Portrait of the Artist as a Young Man, Londres, The Egoist, 1916.
- [109]
James Joyce, Stephen Hero, New York, New Directions, 1944.
- [110]
Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre XXIII, Le Sinthome [1975-1976], XXIII, Paris, Seuil, 2005. Voir également Jacques Aubert, Introduction à l’esthétique de James Joyce, Paris, Didier, 1973.
- [111]
Sigmund Freud, Totem et Tabou. Interprétation par la psychanalyse de la vie sociale des peuples primitifs, tr. S. Jankélévitch, Paris, Payot, 1924, p. 104‑105.
- [112]
Sigmund Freud, Introduction à la psychanalyse, tr. S. Jankélévitch, Paris, Payot, 1922, p. 403.
- [113]
Sigmund Freud, Gesammelte Werke. Chronologisch geordnet. XI. Band. Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, 1940, p. 390.
- [114]
Sigmund Freud, Introductory Lectures on Psychoanalysis III General Theories of the Neuroses. The Standard Edition of the Complete Psychological Works of Sigmund Freud, XVI, tr. J. Strachey, A. Freud et A. Richards, Londres, Hogarth Press & Institute of Psycho-analysis, 1981, p. 376.
- [115]
Freud, Introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 402.
- [116]
Freud, Gesammelte Werke, XI, Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, op. cit. p. 389.
- [117]
Sigmund Freud, Gesammelte Werke. Chronologisch geordnet. XI. Band. Vorlesungen zur Einführung in die Psychoanalyse, 1940, p. 390.
- [118]
Lacan, op. cit., p. 495.
- [119]
Jacques Derrida, Psychanalyse et critique littéraire (1969-1970), Paris, Seuil, 2025, p. 40.
- [120]
Ibidem.
- [121]
Derrida, op. cit. Jacques Derrida, « La psychanalyse dans le texte [MS du Séminaire 1971 à Johns Hopkins] », DERRIDA MS C01, 1971, Box 11 Folders 1-4, Jacques Derrida Papers, Special Collections and Archives, The UC Irvine Libraries, Princeton University Library, 1971. Jacques Derrida, « Le facteur de vérité », in La carte postale, de Socrate à Freud et au-delà, Flammarion, 1999, p. 439‑524. Jacques Derrida, « Spéculer – sur “Freud” », in ibidem, p. 275‑438.
- [122]
Derrida, op. cit., p. 38.
- [123]
Freud, op. cit.
- [124]
Sigmund Freud, « Au-delà du principe de plaisir », tr. S. Jankélévitch, in Essais de psychanalyse, 1920, Payot, 1968, p. 7‑82.
- [125]
Derrida, op. cit., p. 337‑338.
- [126]
Derrida, op. cit., p. 89‑90, B. 11, f. 3: ch. VII, p. 6-7.
- [127]
Sigmund Freud, Gesammelte Werke. Chronologisch geordnet. II. & III. Band. Die Traumdeutung. Über den Traum, Londres, Imago, 1942, p. 604, 609.
- [128]
« Dies rührt nur daher, daß wir genötigt sind, mit den wissenschaftlichen Terminis, das heißt mit der eigenen Bildersprache der Psychologie (richtig: der Tiefenpsychologie) zu arbeiten. » Sigmund Freud, Gesammelte Werke. Chronologisch geordnet. XIII. Band. Jenseits des Lustprinzips / Massenpsychologie und Ich-Analyse / Das Ich und das Es, Londres, Imago, 1940, p. 65.
- [129]
Derrida, « Spéculer – sur « Freud » », op. cit., p. 406. Derrida, La psychanalyse dans le texte, op. cit., p. 89‑90, b. 11, f. 3, ch. 7, p. 6-7.
- [130]
Gottlob Frege, « Über die wissenschaftliche Berechtigung einer Begriffsschrift », Zeitschrift für Philosophie und philosophische Kritik, 81 (1882), p. 48–56, tr. C. Imbert : « Que la science justifie le recours à une idéographie », in Gottlob Frege, Écrits logiques et philosophiques, Paris, Seuil, 1971, p. 63.
- [131]
« […] la philosophie vient toujours trop tard. En tant que pensée du monde, elle apparaît seulement lorsque la réalité a accompli et terminé son processus de formation. […] Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son vol ». Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Principes de la Philosophie du Droit [Grundlinien der Philosophie des Rechts (1820)], tr. J. Hippolyte, éd. A. Kaan, Paris, Gallimard, 1940, p. 45.
- [132]
Jacques Derrida, Psychanalyse et critique littéraire (1969-1970), Seuil, 2025, p. 40.
- [133]
Ibidem, p. 135.
- [134]
Derrida, op. cit., p. 96‑97 b. 11, f. 3, ch. 8, p. 3-4.
- [135]
Sigmund Freud, « Der Dichter und das Phantasieren », in Gesammelte Werke. VII. Band. Werke aus den Jahren 1906-1909, Vienne, Internationaler Psychoanalytischer Verlag, 1924, p. 213‑223, p. 222-223. Sigmund Freud, La création littéraire et le rêve éveillé, tr. M. Bonaparte, éd. J.-M. Tremblay, 1908.
- [136]
Sigmund Freud, La création littéraire et le rêve éveillé, tr. M. Bonaparte, Paris, Gallimard, 1933, p. 81, cité par Derrida, in Psychanalyse et critique littéraire, op. cit. p. 84. Entre parenthèses en romain les commentaires de Derrida ; les nôtres entre crochets en italique.
- [137]
Derrida, op. cit., p. 23‑24, 80.
- [138]
Ibidem.
- [139]
Sigmund Freud, La science des rêves [Die Traumdeutung], tr. J. Meyerson, Paris, Alcan, 1926, p. 197‑198. Freud, Gesammelte Werke II & III Die Traumdeutung, op. cit., p. 268.
- [140]
Derrida, op. cit., p. 18 b. 11, f. 1, ch. 2, p. 1.
- [141]
André Green, Un œil en trop. Le complexe d’Œdipe dans la tragédie, Paris, Minuit, 1969, p. 11.
- [142]
William James, « The Stream of Thought », The Principles of Psychology (1890), ch. IX, p. 224 sq.
- [143]
Derrida, Pychanalyse et critique littéraire, op. cit., p. 180.
- [144]
Derrida, Résistances, op. cit., p. 9, (« Avertissement »).
- [145]
Jacques Lacan, Le séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse (1969-1970), Paris, Éditions du Seuil, 1991, 245 p., p. 120.
- [146]
Ibidem, p. 79.
- [147]
Derrida, Psychanalyse et critique littéraire, op. cit., p. 54.
- [148]
Derrida, La psychanalyse dans le texte, p. 123, b. 11, f. 4, ch. 10, p. 2.
- [149]
Voir Francesca Manzari, op. cit.
- [150]
Derrida, La psychanalyse dans le texte, op. cit., p. 96.
- [151]
Jacques Derrida, Foi et savoir, suivi de Le Siècle et le Pardon (entretien avec Michel Wieviorka), Paris, Éditions du Seuil, 2001, p. 82‑83.
- [152]
Ibidem, p. 83.
- [153]
Sigmund Freud, Le malaise dans la culture, tr. P. Cotet, R. Lainé et J. Stute-Cadiot, Paris, PUF, 1995. Sigmund Freud, Das Unbehagen in der Kultur, Vienne, Internationaler Psychoanalytischer Verlag, 1930.
- [154]
« At any rate for my own use and for the duration of this treatise I shall use Paideumia for the gristly roots of ideas that are in action ». Ezra Pound, Guide to Kulchur, New York, New Directions, 1952, p. 58 Nous traduisons.
- [155]
« […] the tendency of many historians to split the past into a series of tunnels, each continuous from the remote past to the present, but practically self-contained at every point and sealed off from contact with or contamination by anything that was going on in any of the other tunnels ». Jack H. Hexter, Reappraisals in History: New Views on History and Society in Early Modern Europe (Northwestern University Press, 1961), pp. 194-95; & cf. David Hackett Fischer, Historians’ Fallacies: Toward a Logic of Historical Thought, (Harper & Row, 1970), p. 142.
Pour citer cet article
Francesca Manzari, "Littérature et psychanalyse", Bibliothèque comparatiste, n. 15, février 2026, en ligne: https://sflgc.org/wp-admin/post.php?post=6323, URL : https://sflgc.org/bibliotheque/manzari-francesca-litterature-psychanalyse-un-domaine-de-la-litterature-comparee/, page consultée le 02 Mars 2026.
Biographie de l'auteur
MANZARI, Francesca
Francesca Manzari est Professeur de Littératures Comparées à Aix-Marseille Université, Spécialiste de psychanalyse et de French Theory, Francesca Manzari a co-fondé le Master LIPS (« Littérature et Psychanalyse ») à l’Université d’Aix-Marseille.



