Actes & Volumes collectifs

Présentation : « Voir l’Océan dans la littérature pour envisager la littérature et le monde autrement »

ARTICLE

La mondialisation est une maritimisation [1] et la mondialisation de la littérature a dans une certaine mesure été pensée comme une maritimisation [2] . Cependant, la mer est entrée dans l’histoire comme espace à traverser, illustrant la définition que Philip Steinberg donne du rapport occidental à l’océan comme espace vide (Steinberg, 2001). Par voie de conséquence, l’océan est en fin de compte relativement absent. Inaugurée avec la Méditerranée (Braudel, 1949), la réflexion occidentale sur la mer comme étendue d’eau salée traversée par des routes maritimes et les transferts qui en découlent se poursuit avec l’Atlantique et l’analyse des échanges, circulations et migrations littéraires entre Europe, Amérique et Afrique [3] , mais aussi comme lieu de mémoire (Gilroy, 1993 ; Clavaron et Gasnier, 2022) ; sur les rives de l’Océan indien, le Portugal découvre son image inversée (Subrahmanyam, 2014), tandis qu’Amitav Ghosh narrativise la mondialisation à l’œuvre à travers le commerce de l’opium avec une trilogie aux titres thalassopoétiques : Un océan de feu, Un fleuve de fumée, Un déluge de feu, (Sea of Poppies [2008], River of Smoke[2011], Flood of Fire [2015]. Concomitamment, la critique sur le roman chinois se développe, de la dynastie Ming à l’époque contemporaine (Ma, 2017 ; Zhang, 1992), mettant en lumière sa dimension maritime (Wang, 2021), tandis que les recherches de Haun Saussy rappellent que la Chine a été un centre à part entière pendant des millénaires, posant des jalons pour une cartographie polycentrique (Saussy, 2022).

Réévaluer la place de l’Océan dans la littérature, en faisant toute la place à sa présence sensible dans les textes, ainsi qu’à ses usages métaphoriques et symboliques, tel est l’un des enjeux de la thalassopoétique, qui se propose de multiplier les points de vue sur la mer et tout ce qui s’y rattache pour en retour modifier notre perception de la littérature et du monde, rejoignant ainsi en partie le projet des « Blue Humanities [4]  ». À la lecture d’un poème tel que « The Sea is History », de Derek Walcott, « Mar português », de Fernando Pessoa, « The Fish », de Marianne Moore, « L’homme et la mer », de Baudelaire, ou du haïkaï de Buson, poète japonais du XVIIIe siècle :

Pluie persistante

Les algues

Reviennent à la vie

le lecteur éprouve le pouvoir de la littérature et comprend que l’Océan – terme générique par lequel nous désignons pour simplifier une réalité physico-chimique qui englobe une multitude d’entités culturelles – n’est pas seulement la figuration relativement abstraite d’un espace d’échanges au sein de divers bassins, mais qu’il incarne une diversité de relations au monde investies par une palette d’émotions, dans des contextes historiques et culturels variés que seule la littérature peut nous faire éprouver.

Nous nous réclamons d’une approche pleinement littéraire : ce sont la lecture et l’étude des œuvres littéraires en tant que littérature qui nous animent. Pour autant, loin de nous interdire d’emprunter des outils à d’autres disciplines, nous associons volontiers le télescope de l’historien au microscope littéraire de la lecture de près. Nous misons également sur la créativité méthodologique et la conceptualisation philosophique, nous inspirant en cela de la débrouillardise du marin, forme de transposition du « bricolage » lévi-straussien au monde de la mer. Les travaux en cours de Roberto Casati, philosophe et marin, sur la « vie cognitive des cartes » tracent de nouvelles routes maritimes à l’étude littéraire, sur la base de données chiffrées traduites visuellement et interprétées conceptuellement et ouvrent notre atelier littéraire, dont le travail inspire par ailleurs notre propre article qui clôt ce dossier.

Pourquoi l’histoire ? La thalassologie a précédé la thalassopoétique. Depuis Braudel, l’océan a accédé au statut d’objet de recherche en sciences humaines et sociales, avec notamment le travail d’Alain Corbin sur les transformations du littoral au tournant du XIXe et du XXe siècle (Le Territoire du vide : l'Occident et le désir du rivage, 1750-1840) et les ouvrages de David Abulafia sur la Méditerranée (The Great Sea) et sur l’Océan (The Boundless Sea). Dans le domaine littéraire, les quatre dernières décennies ont vu l’essor de la géopoétique, avec Kenneth White, et de la géocritique, avec Bertrand Westphal, consacrant la fécondité des relations entre littérature et géographie, mais aussi entre littérature et sciences humaines et sociales au sens large, voire entre littérature et sciences dures.

Enfin, la dernière décennie est celle de l’émergence des « Blue Humanities ». Rendu possible par la dynamique d’ensemble à l’œuvre dans les sciences humaines et sociales, dès 1861 avec La mer, de Michelet, qui fait figure d’isolat précurseur, ce courant place l’eau — douce ou salée — au cœur de ses enquêtes. Le personnage d’Ulysse est couramment invoqué et la référence à Glissant et à Bachelard est fréquente, quel que soit le corpus. Des lectures particulièrement sensibles aux enjeux écologiques se sont développées, déployant une vaste palette de sujets liés à la mer dans le roman. L’Introduction parue récemment dresse un panorama des « Blue Humanities » (Mentz, 2023). Parallèlement au courant écocritique qui tend à occuper une large portion des « Blue Humanities », une réflexion sur d’autres aspects de la relation de l’homme à l’océan se fait jour, comme les navires, à partir de la pensée de Foucault (Gay,  Tilliette, 2023), ou le combat naval (Raymaekers Lieven, Rys Michiel, Philipsen Bart, 2022).

Depuis le XIXe siècle et le succès états-unien et européen des romans maritimes de Fenimore Cooper (The Red Rover, 1827), suivi par ceux d’Eugène Sue en France (Atar-Gull, 1831), notre compréhension de la place de l’Océan dans la littérature occidentale s’est concentrée sur le genre du roman d’aventures maritimes, comme si, pour être signifiante, la mer avait besoin d’occuper toute la place et comme s’il était nécessaire que les personnages soient marins. Dans cette généalogie, Smollett fait figure de lointain ancêtre avec The Adventures of Roderick Random (1748). Rappelons mutatis mutandis qu’Ulysse n’est pas essentiellement un marin et que la part maritime de L’Odyssée n’occupe pas plus de 8 chants sur 24. Il n’en demeure pas moins qu’on associe spontanément L’Odyssée au récit d’une longue navigation en mer et que le nom d’odyssée, passé dans la langue courante, désigne tout déplacement jalonné de complications. Cela montre, si besoin était, que la quantité n’est pas un critère pertinent pour évaluer l’importance du motif maritime dans une œuvre, ni pour prévoir l’extension de ce même motif sur la terre ferme. Le genre du roman maritime, historiquement lié à l’émergence des empires et à l’essor du commerce maritime, dont l’histoire a été retracée par Odile Gannier (Gannier, 2011), genre lui-même pratiquement inépuisable et source continue d’inspiration jusque dans la littérature contemporaine, n’épuise pas le sujet de la place de l’Océan dans la  prose, pas plus que les métaphores océaniques de l’infini ne l’épuisent dans la poésie romantique ou au-delà. Avec Melville et Conrad, tous deux marins, le cadre relativement normé du roman d’aventures maritimes qui avait été investi par la littérature populaire explose, pour atteindre une dimension métaphysique inédite et transfigurer tout le champ du genre romanesque (Tadié, 1996). Transcendance et sublime maritime inaugurés par le Romantisme anglais, Byron en tête, confinent alors à l’irreprésentable et à l’indicible.

Prenant acte du développement des « Ocean studies », Jean-Marc Moura note que « [Les] études maritimes, abordant les océans, les îles, les archipels et les littoraux aussi bien que les navires, rendent leur importance aux romans d’aventures en mer comme aux circulations littéraires intercontinentales, de Daniel Defoe à Tobias Smollett, d’Eugène Sue à Joseph Conrad ou Hermann Melville, pour prendre l’exemple de quelques œuvres occidentales. Elles concernent aussi bien la Méditerranée que l’océan Indien, le Pacifique ou l’Atlantique. » (Moura, 2023, p. 142-143) Mais les étendues pélagiques de la fiction sont plus vastes encore, et notamment dans le temps. Que l’on songe à la place de la mer dans le roman grec avant notre ère ou dans la littérature scandinave (Frank, 2022) ; ce rôle pourrait être ressaisi au moyen des outils de la poétique et de la rhétorique hérités de l’Antiquité gréco-latine et enrichis jusqu’à constituer l’imposant arsenal critique en usage aujourd’hui dans les universités, mais aussi grâce à de nouveaux instruments forgés sur le modèle des instruments de navigation occidentaux comme le rêvait Michel Serres — « J’en appelle aux marins : tenir la route, faire le point. Cela se calcule, il est vrai, comme toute autre chose. Combien de capitaines, combien de timoniers ont rêvé là-dessus ? » (Serres, 1983, p. 83) — et extra-occidentaux — le rebbelith des peuples du Pacifique.

Reprenant le mot d’ordre deleuzien « N’interprétez plus, expérimentez [5]  ! », Franco Moretti estime qu’il faut oublier la théorie au nom de la théorie et se tourner vers la diversité et la richesse des sciences humaines et sociales, de l’histoire quantitative aux sciences naturelles. Odile Gannier, comparatiste et navigatrice, nous emmène dans le deuxième article sur les traces des lignes abstraites que les marins calculent pour suivre une route en mer et des rencontres faites en mer, fruits de la fatalité ou du hasard [6] . Sur ces chemins poissonneux, rappelons qu’un des mots pour dire « mer » en grec, « πόντος », a donné « pont » en français et « path » en anglais. La pratique de ces voies crée une double appartenance : celle du pavillon de nationalité et celle de la communauté des « gens de mer », marginale ou autrement centrale, comme peut l’être une communauté de gens de lettres.

Rappelant la multitude de propositions théoriques inspirées par l’espace maritime pour exprimer l’envers de la modernité et les affres du monde contemporain – « gouffre de l’Atlantique » et « Méditerranée Caraïbe » (Bertin-Elizabeth et Collin, 2022) – Cécile Chapon, dans l’avant-dernier article, nous invite à épouser le mouvement circulaire et onduleux des marées et la Tidalectics de Kamau Brathwaite. Enfin, à partir du commentaire que fait Auerbach de la phrase d’Hugues de Saint-Victor  – « ‘C’est encore un voluptueux, celui pour qui la patrie est douce. C’est déjà un courageux, celui pour qui tout sol est une patrie. Mais il est parfait, celui pour qui le monde entier est un exil.’ » – nous souhaitons montrer comment les figures d’Ulysse, du cosmopolite et du marin – trois avatars possibles du philologue contemporain – se croisent, ou même s’ajoutent les unes aux autres, pour proposer des variations sur le rapport entre nation et littérature et interroger le concept de littérature mondiale.

Si l’Océan est au centre de nos recherches, en tant que motif au cœur des textes, source d’inspiration méthodologique et principe d’organisation des littératures [7] , il est aussi image de la littérature elle-même et de ses innombrables métamorphoses. Nous espérons que ce premier collectif expérimental, de dimensions réduites, donnera un aperçu de ce que la thalassopoétique propose.

Bibliographie

  • BERTIN-ELIZABETH Cécile et COLLIN Franck (dir.), Méditerranée-Caraïbe : deux archipélités de la pensée ?, Paris, Classiques Garnier, 2022.

  • BRAUDEL Fernand, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, Paris, Armand Colin, 1949.

  • BLUM Hester, The News at the Ends of the Earth : The Print Culture of Polar Exploration, Durham, Duke University Press, 2019.

  • CLAVARON Yves et GANNIER Odile (dir.), Lieux de mémoire et océan. Géographie littéraire de la mémoire transatlantique aux XXe et XXIe siècles, Paris, Honoré Champion, 2022.

  • COHEN Margaret,  The Novel and the Sea, Princeton and Oxford: Princeton University Press, 2010.

  • FRANK Søren, A Poetic History of the Ocean. Literature and Maritime Modernity, Leide, BRIL, 2022.

  • GANNIER Odile, Le roman d’aventures maritimes. Emergence d’un genre en Occident, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, coll. « Imago Mundi », 2011.

  • GILROY Paul , The Black Atlantic. Modernity and Double Consciousness, 1993.

  • GRATALOUP Christian , Géohistoire de la mondialisation. Le temps long du monde [2007], Paris, Armand Colin, 2015.

  • LOUGHREY Elizabeth (de), Allegories of the Anthropocene, Durham, Duke University Press, 2019.

  • MA Ning, The Age of Silver : the Rise of the Novel East and West, Oxford, Oxford University Press, 2017.

  • MENTZ Steve, Shipwreck Modernity, Ecologies of Globalization, 1550-1719, Minneapolis, University of Minnesota Press, 2015.

  • MORETTI Franco, Graphes, cartes et arbres. Modèles abstraits pour une autre histoire de la littérature, trad. de l’anglais par Etienne Dobenesque, Les Prairies ordinaires, Einaudi, 2008.

  • MOURA Jean-Marc, La totalité littéraire, théorie et enjeux de la littérature mondiale, Paris, PUF, 2023.

  • MOURA, Jean-Marc et PORRA Véronique (dir.), L’Atlantique littéraire : perspectives théoriques sur la constitution d’un espace translinguistique, Hildesheim, Georg Olms Verlag, 2015.

  • SAUSSY Haun, The Making of Barbarians, Chinese Literature and Translation in Multilingual Asia, Princeton University Press, 2022.

  • SERRES Michel, Jouvences sur Jules Verne, Paris, Minuit, 1974.

  • STEINBERG Philip, The Social Construction of the Ocean, Cambridge, Cambridge University Press, 2001.

  • SUBRAHMANYAM Sanjay , Vasco de Gama. Légendes et tribulations du vice-roi des Indes, traduit par Myriam Dennehy, Paris, Seuil, coll. « Points », 2014.

  • TADIÉ Jean-Yves, Le roman d’aventures, [1982], Paris, Presses universitaires de France, 1996.

  • WANG Yuanfei, Writing Pirates : Vernacular Fiction and Oceans in Late Ming China, University of Michigan Press, Ann Arbor, 2021.

  • ZHANG Yinde, Le roman chinois moderne, 1918-1949, Paris, Presses Universitaires de France, 1992.

Notes

  • [1]

    C’est par les routes maritimes que le monde actuel s’est construit. Voir Grataloup, 2015.

  • [2]

    Dans le cadre de la réflexion sur la littérature mondiale, Jean-Marc Moura analyse la constitution en cours de l’Atlantique comme espace littéraire translinguistique. Il estime que « (l’)étude de l’Atlantique, intermédiaire entre la littérature mondiale et concerné par les deux paradigmes que sont la littérature comparée et le postcolonialisme, autorise l’approche d’un ensemble littéraire à construire et à penser en tenant compte des enseignements mais aussi des limites de ces approches. » (Moura et Porra, 2015, p. 214-215).

  • [3]

    On lira les travaux de Jean-Marc Moura et Chloé Chaudet.

  • [4]

    On lira notamment Cohen, 2010 ;  Blum, 2019 ; Loughrey, 2019 et Mentz, 2015.

  • [5]

    Franco Moretti nous invite à « interroger les impensés de la critique littéraire occidentale » (Moretti, 2008, p. 7).

  • [6]

    Dans la préface à Atar-Gull, Eugène Sue avait même imaginé renouveler l’art de la narration en faisant de la succession de personnages principaux distincts la trame d’un récit se déroulant sur le mode d’une navigation rythmée par des escales et non plus par une intrigue unifiée.

  • [7]

    Voir le travail en cours autour de la notion d’ « Arctique littéraire », mené par Sylvain Briens (Paris 4-Sorbonne) et Alessia Bauer (EHESS).

Pour citer cet article

Isabelle de Vendeuvre, « Voir l’Océan dans la littérature pour envisager la littérature et le monde autrement : présentation de l'atelier Thalassopoétique », dans Yvan Daniel et Gaëlle Loisel (éd.), Littératures et mondialisation. Actes du 44e congrès de la SFLGC, 2026, URL : https://sflgc.org/acte/vendeuvre-isabelle-de-presentation-voir-locean-dans-la-litterature-pour-envisager-la-litterature-et-le-monde-autrement/, page consultée le 12 Juillet 2026.

Biographie de l'auteur

VENDEUVRE, Isabelle de

Ancienne élève de l’Ecole normale supérieure, agrégée d’anglais et docteur en littérature générale et comparée, Isabelle de Vendeuvre enseigne à l’Ecole normale supérieure, où elle a été directrice des relations internationales de 2009 à 2015, ainsi qu’à l’Ecole Polytechnique. Elle a publié un ouvrage sur les satires proustienne et jamesienne (Satire et fiction dans les œuvres de Marcel Proust et de Henry James, « Perspectives comparatistes », Paris, Classiques Garnier, 2016), divers articles, notamment sur Machado de Assis et Guimarães Rosa, et dirigé le collectif Naïvetés, préfacé par Thomas Pavel, avec des contributions de Marion Alluchon, Jean Balsamo, Christine Baron, Jean Boutan, Vincent Déroche, Laurent Dubreuil, Fériel Kaddour, Déborah Lévy-Bertherat, Delphine Louis-Dimitrov, Guillaume Métayer,  Isabelle Poulin, Lina Steiner, collection « Des morales et des œuvres », Paris, Hermann, 2022.

Ses recherches portent depuis quelques années sur la thalassopoétique, notion qu’elle a proposée au XXIIIe congrès de l’AILC-ICLA, « Réimaginer les littératures du monde : mondial et local, grands courants et marges » (Géorgie, 2022) sous le titre « The Sea and Seafarers – Looking at the literatures of the world from a maritime perspective » et à l’Atelier de Théorie littéraire de Fabula (Paris, juin 2023).