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La littérature ouvrière pendant l’entre-deux-guerres est symptomatique d’une tension entre global et local : à un moment où la politique culturelle soviétique appelle à une internationalisation de la littérature pour œuvrer à la mise en place d’une hégémonie culturelle révolutionnaire, certains auteurs proches de ces milieux se mettent au contraire à penser la littérature révolutionnaire par la communauté locale. Ces réseaux littéraires permettent de décentrer les notions de cosmopolitisme et d’internationalisme en montrant comment les marges de cette littérature réunissent une conception à la fois mondiale et locale de leurs écrits et de leurs communautés littéraires. Cette étude propose d’utiliser des archives afin d’analyser les tensions entre littérature globale et littérature locale, en prenant particulièrement l’exemple des communautés créées autour du Musée du soir d’Henry Poulaille et de la communauté du Midwest de Jack Conroy.
Working-class literature during the interwar period reveals a tension between the global and the local. While Soviet cultural policy advocated for the internationalization of literature to support revolutionary cultural hegemony, certain authors close to these circles began to conceptualize revolutionary literature through the lens of the local community. These literary networks enable a decentering of cosmopolitan and internationalist notions by illustrating how the peripheries of this literature integrate both global and local perspectives within their writings and literary communities. This study aims to analyze these tensions through archives, with a particular focus on the communities formed around Henry Poulaille’s Musée du soir and Jack Conroy’s Midwest network.
ARTICLE
Une caricature de la revue culturelle antifasciste La Bête noire datant de juillet 1935 (« Le congrès des écrivains pour la défense de la culture », 2024) présente l’Association des Écrivains pour la Défense de la Culture. Elle regroupe les « compagnons de route » culturels et politiques de l’URSS issus de plusieurs pays, comme André Gide, Mike Gold, Ilya Ehrenbourg ou Aragon, mais aussi des auteurs plus marginaux, des irréductibles qui résistent à la ligne de parti, comme Henry Poulaille ou Eugène Dabit. Cette caricature réunit donc des auteurs qui avaient des conceptions très différentes de ce que devait être la littérature à cette époque et, entre autres, en ce qui concerne son ancrage local ou international.
En ouverture de cette étude, il convient de définir les termes que nous emploierons, la terminologie entourant la notion de littérature « mondiale » étant sujette à débats :
La littérature internationale est un terme employé par le champ littéraire proche des réseaux culturels soviétiques pendant l’entre-deux-guerres pour penser une littérature qui transcende les frontières nationales, autant dans sa conception, sa diffusion que dans les sociabilités qu’elle implique. Cette conception se manifeste notamment dans la revue International Literature, lieu d’échanges transnationaux réunissant des écrivains comme Louis Aragon, Upton Sinclair, John Dos Passos ou Bruno Jasieński.
Par local, nous entendons une littérature ancrée dans un espace régional et délimitée par ses frontières, à l’image de certains écrivains du Midwest ouvrier, dont les œuvres rejoignent, par leur enracinement, les démarches régionalistes ou populistes de l’entre-deux-guerres (proches, sous certains aspects, de C.-F. Ramuz).
La littérature mondiale désigne une littérature « universelle » composée d’œuvres ayant obtenu une reconnaissance internationale. C’est le terme qu’utilise par exemple Maxim Gorki pendant l’entre-deux-guerres pour parler de ce qu’il considère être le canon littéraire mondial.
Enfin, le Proletkult (abréviation de « culture prolétarienne ») désigne un mouvement artistique et intellectuel né en Russie après la Révolution, qui visait à instaurer une culture autonome, affranchie des modèles bourgeois et au service de la classe ouvrière.
La Russie postrévolutionnaire témoigne en effet, dès ses origines, d’une sensibilité accrue concernant la question de la littérature internationale. Gorki crée dès 1918 les Éditions de la Littérature mondiale, ambitieux projet pour un pays en pleine guerre civile. Le but est d’offrir à la population les « meilleures œuvres de la littérature universelle » dans des traductions annotées et préfacées afin de lui rendre « ce qui lui revient de droit ; c’est-à-dire […] la propriété d’un patrimoine culturel universel dont il était spolié » (Epelboin, 2005, p. 41). Accompagné par des grands noms de la littérature russe comme Alexandre Blok ou Eugène Zamiatine, Gorki propose une définition « inclusive » de la littérature mondiale, allant de Shakespeare aux poètes du Parnasse en passant par les orientalistes russes. Néanmoins, les Éditions de la Littérature mondiale fusionnent avec les Éditions d’État dès 1924, lesquelles suivent un agenda politique beaucoup plus « exclusif ».
En effet, 1924 correspond à la date du Ve Congrès de l’Internationale Communiste où est explicitement demandée la création d’un groupe d’écrivains internationaux. La différence de terminologie entre Gorki qui souhaitait une littérature mondiale et le Proletkult demandant un groupe international est déjà perceptible. Ce groupe prend la forme de l’Union Internationale des Écrivains Révolutionnaires (UIER). D’autres antennes nationales se créent ensuite sur ce modèle, notamment en Allemagne (1928), au Japon (1928, utilisant l’espéranto), aux États-Unis (1929), en Chine (1930), en France (1932) ou encore en Espagne (1932). Ces associations se réunissent régulièrement : la première conférence de l’UIER se tient en 1927. Ensuite, le Congrès de Kharkov de 1930 marque une étape décisive dans l’élaboration d’une esthétique et d’une éthique soviétiques fondées sur la création d’une littérature marxiste au service de la révolution. S’y rencontrent des auteurs comme Illés, Aragon, Sadoul, Jasienski. Quelques années plus tard, en 1934, le Congrès des Écrivains Soviétiques (réunissant, entre autres, Gladkov, Ivanov, Tolstoï, Pilniak, Ehrenbourg) consacre officiellement le réalisme socialiste comme doctrine littéraire d’État en URSS.
Dans cette lignée, les antennes de l’UIER que sont l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires en France et la Unión de Escritores Revolucionarios Españoles en Espagne, toutes deux proches des milieux soviétiques, organisent respectivement à Paris (1935) et à Madrid (1937) des Congrès Internationaux des Écrivains pour la Défense de la Culture, dans l’optique d’organiser un front littéraire contre le fascisme. Ces rencontres, rassemblant, pour ne citer qu’eux, Aragon, Brecht, Gide, Gold, Sender, Ehrenbourg d’un côté, ou encore Rémy, Alberti, Arconada, Anderson de l’autre, contribuent à donner corps à un véritable espace littéraire transnational.
Pourtant, l’internationalisation du champ littéraire par l’URSS entre en contradiction avec la définition même de la littérature prolétarienne, que la politique culturelle soviétique entend promouvoir et qui demeure, elle, locale et excluante. Cette littérature, « mineure » au sens deleuzien (Deleuze, Guattari, 1975) c’est-à-dire marginale, subvertissant la langue et les formes dominantes depuis une position dominée, « mondiale par principe, se définit comme telle par l’exclusion à la fois implicite et explicite de ce qui est non-prolétarien » (Epelboin, 2005, p. 44). En effet, la définition stricto sensu de la littérature prolétarienne est celle d’une littérature réaliste, écrite par des prolétaires et inspirée par leurs vies. Le réalisme, constitutif de cette littérature, fait apparaître la variété des expériences laborieuses selon les métiers, les milieux et les pays. Par-là, cette littérature révèle le paradoxe d’un mouvement qui prétendait universaliser la voix des travailleurs tout en la ramenant à une norme dictée par l’idéologie soviétique.
En partant du paradoxe de la littérature prosoviétique durant l’entre-deux-guerres, qui se déclare internationale tout en revendiquant in fine une grande uniformisation des « prolétaires écrivains de tous les pays », il paraît nécessaire de s’interroger sur la manière dont les marges de ce champ littéraire, certaines communautés littéraires ouvrières, ont pensé le réseau et la communauté littéraires en dépassant la tension entre local et global. Elles ont ainsi développé un véritable ancrage local de solidarités littéraires tout en envisageant, par le biais des réseaux internationaux, une littérature « monde » des dominés.
Nous rappellerons tout d’abord les illusions de la littérature internationale soviétique pour ensuite développer l’exemple de deux communautés ouvrières littéraires locales qui s’inscrivent malgré tout dans une dynamique internationale.
Les illusions d’une littérature internationale
Un exemple représentatif de l’internationalisation des théories littéraires liées à l’URSS et à la culture prolétarienne est l’enquête proposée par Henri Barbusse dans Monde en 1928. Il pose la question suivante :
Croyez-vous à l’existence d’une littérature et d’un art exprimant les aspirations de la classe ouvrière ? Quels en sont, selon vous, les principaux représentants ? (Barbusse, Monde, 04 août 1928)
Cette enquête, qui comporte des réponses d’auteurs venant de France, d’URSS, des États-Unis ou d’Allemagne avec, entre autres, Victor Serge, Henry Poulaille, Pierre Hubermont, Albert Ayguesparse, Max Herrmann-Neisse, Erich Weinert, Kurt Kläber, Egon Erwin Kisch ou encore Mike Gold, est traduite dans de nombreuses revues. Pour ne citer qu’elles, Amauta, revue péruvienne, reproduit l’enquête et traduit les réponses en octobre 1928, tout comme La Gaceta Literaria, revue madrilène, en septembre 1928.
Mais l’exemple qui révèle le mieux l’illusion d’une littérature internationale est la revue Интернациональная литература - Internatsionalnaya Literatura (ou Littérature internationale ; International Literature ; Internationale Literatur) qui possède quatre comités éditoriaux pour une même publication en quatre langues (russe, français, anglais et allemand), sous le contrôle de membres du Parti Communiste.
La profession de foi de la page de garde du premier numéro français, placé sous le patronage de Louis Aragon, dévoile bien le paradoxe entre l’ouverture internationale de cette littérature et son alignement exclusif sur une ligne partisane :
Organe central de l’Union internationale des écrivains révolutionnaires paraissant en allemand, anglais, français et russe. Seule revue internationale de littérature révolutionnaire et prolétarienne. Organe de la pensée révolutionnaire militante, donnant une abondante information marxiste sur la culture des pays d’Occident et d’Orient et tout particulièrement du premier pays de la dictature du prolétariat : l’URSS, des critiques et des études littéraires marxistes. La revue paraît six fois par an. Elle publie des romans, des nouvelles, des poèmes, des essais, des correspondances d’ouvriers, une abondante chronique internationale, la critique des livres nouveaux, des notices bibliographiques. (Littérature internationale n° 1, 1933)
Cette dynamique s’accompagne d’une vision uniformisée et exclusive de la littérature qui révèle ce « monopole du monde » (Epelboin, 2005, p. 41) dont se targue l’URSS. La revue établit effectivement un réseau international mais refuse l’hétérodoxe, l’hétérogène et l’irréductible et développe surtout une opposition entre la « bonne » littérature révolutionnaire, très uniformisée, et la « mauvaise » littérature, souvent produite par des ouvriers en marge du Parti, qualifiée de « littérature de soumission ».
Cette expression vient initialement d’un article de Jean Fréville dans L’Humanité mais se retrouve chez les critiques prosoviétiques d’autres pays :
Une littérature s’est donc formée en France qui se dit prolétarienne parce qu’elle prétend décrire avec exactitude la peine des travailleurs, parce qu’elle se flatte de reproduire minutieusement les scènes les plus humbles, les aspects les plus simples et les plus médiocres, les soucis constants de la vie quotidienne des exploités. Mais cette littérature, qui vise au document humain, à la reproduction photographique des êtres et des choses est fausse. Fausse par omission […] Fausse parce qu’elle se refuse à analyser les rapports économiques et sociaux réels. Fausse parce qu’elle donne une image déformée – à l’usage de la bourgeoisie – de la vie ouvrière. (Fréville, 1932)
Les reproches adressés à ces auteurs ouvriers portent sur la prédominance du thème du travail dans leurs romans, l’absence de récits de lutte des classes (grèves ou manifestations) et la présence de personnages qui résistent à l’identification et l’uniformisation. En somme, on leur reproche un réalisme qui, par certains aspects, entre en contradiction avec les agendas politiques ou les lignes idéologiques.
Les deux communautés littéraires abordées ci-après gravitent autour de deux auteurs ouvriers assez célèbres dans les années 1930, accusés d’écrire de la « littérature de soumission » : c’est le cas de Jack Conroy, auteur ouvrier du Midwest états-unien et d’Henry Poulaille, auteur libertaire parisien. Poulaille pratique dans ses romans, selon les critiques prosoviétiques, un « ouvriérisme littéraire » (Fréville, 1934) qui ne respecte pas les théories du réalisme socialiste liées au Proletkult. Conroy subit des critiques militantes similaires lui reprochant un manque de ferveur révolutionnaire et des personnages trop originaux : crime de lèse-majesté pour les critiques prosoviétiques, le personnage principal de son roman The Disinherited, Larry, un lumpenprolétaire vagabond, aime la poésie romantique :
For the left, the publication of The Disinherited was viewed as an event important to the cultural movement, despite reservations on the part of critics disappointed by its neglect of certain proletarian conventions and the protagonist’s fondness for romantic poetry. (Wixson, 2004, p. 327)
Pour la gauche, la publication de The Disinherited a été considérée comme un événement important pour le mouvement culturel, malgré les réserves de la critique déçue par son abandon de certaines conventions prolétariennes et le penchant du personnage pour la poésie romantique.
Cette « culture prolétarienne » internationale soviétique constitue donc un paradoxe en soi, créant des « propagandistes de l’uniformisation mondiale de la littérature » (Epelboin, 2005, p. 48) qui s’opposent à l’idée d’une littérature véritablement internationale. C’est en partie contre cette uniformisation et contre ces « patriotes professionnels » (Malaquais, [1947] 1999) de l’internationalisme que se dressent les communautés ouvrières, cherchant à élaborer une littérature internationale à l’échelle locale afin de mêler spécificité communautaire et idéologie prolétarienne révolutionnaire. Contre ce cosmopolitisme patriotique, car, après tout, « rien [n’est] plus international que le jargon patriotique » (Malaquais, [1947] 1999, p. 528), qui oublie et méprise « ce cosmopolitisme des pauvres, des sans-droits, des minorités nationales et diasporiques » (Bridet et alii, 2019, p. 10), les communautés locales, parfois marquées par un certain communautarisme, proposent une « bibliothèque mondiale » (Marx, 2020), un véritable lieu sensible davantage qu’une littérature qui n’est internationale que dans ses injonctions.
Les dissidences locales d’une littérature internationale : l’expérience de Poulaille
Deux communautés hétérodoxes « à la marge de la marge » (Rottenberg, 2010) offrent, à notre sens, une troisième voie entre les deux stratégies principales de ces littératures en « lutte à l’intérieur des espaces littéraires nationaux » (Casanova, 2008, p. 258), l’assimilation et la différenciation. Exister dans le champ littéraire public est une manière de gagner en légitimité et en visibilité, mais reposant sur un double mouvement a priori antithétique : d’une part, une inscription dans les instances visibles de l’époque pour appartenir à une communauté plus large (les associations d’auteurs liées à l’URSS) dans une dynamique d’assimilation et, d’autre part, une inscription communautaire dans des associations locales ou marginales pour cultiver sa différence dans une dynamique de différenciation. La « structure du réseau selon les paramètres de taille, de densité » (Sapiro, 2006, p. 53) révèle non pas un seul réseau, mais une multitude de réseaux s’entrecroisant, formés d’une dizaine ou d’une vingtaine de membres informels. Ces réseaux communautaires existent tout d’abord grâce à la création de rencontres concrètes, qu’elles prennent la forme de conférences (officielles, liées à l’URSS, ou indépendantes) ou de « tournées » pour rencontrer des lecteurs comme dans les John Reed Club. Ces rencontres rendent le réseau visible dans l’espace public en l’inscrivant ainsi dans une voie « d’institutionnalisation ». Si un « capital » (Sapiro, 2006, p. 53 et p. 55) culturel et un capital que l’on pourrait appeler phénoménologique (dans le sens d’une communauté d’expériences) sont majeurs dans la création de ces solidarités, le capital financier joue également un rôle important : le manque de capital financier devient ainsi un signe de reconnaissance.
C’est donc une troisième voie à la fois poétique et politique, intradiégétique et sociologique, que tentent de construire Henry Poulaille à Paris et Jack Conroy dans le Midwest, aux interstices de ces deux dynamiques. Moins organisées que des réseaux semi-institutionnalisés, les communautés des auteurs du travail sont des tentatives décentrées de proposer, à partir de l’espace local, un nouveau « partage du sensible » (Rancière, 2000), c’est-à-dire une reconfiguration des formes de visibilité et de légitimité dans l’espace commun, en refusant l’universalisme et l’inclusivité.
Dès les années 1920, Henry Poulaille se tient à distance d’une complète assimilation ou d’une totale différenciation face au Proletkult et aux institutions culturelles françaises. Il se moque, par exemple, ironiquement de l’entre-soi des prix littéraires institutionnels en créant le « Prix sans nom » :
Le prix sans nom se propose de réintégrer de l’intelligence dans la littérature. Il a sa raison d’être dans l’incohérence des prix actuels et la camaraderie littéraire. Le prix sans nom se caractérisera par son indépendance ; le comité composé de lettrés n’écrivant pas et qui conserveront le plus strict anonymat […] le prix sera seulement moral. (Treioh, 1925)
Le prix est décerné en 1925 à l’auteur roumain francophone et ouvrier Panaït Istrati pour Oncle Anghel. Ce faisant, Poulaille décentre le partage du sensible du champ littéraire sans le détruire : il choisit simplement d’appliquer cette « camaraderie littéraire » à sa propre communauté.
Poulaille s’efforce également de créer des manifestations équivalentes à celles de l’URSS, mais politiquement indépendantes. En juillet 1932, il organise par exemple une exposition de littérature prolétarienne et de littérature non conformiste mettant en avant la culture internationale et qui :
[r]éunira des portraits, des autographes, des volumes, des affiches et documents divers, ainsi qu’un très grand nombre de revues étrangères. La France, la Belgique, l’Allemagne, l’Espagne, l’URSS, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, les États-Unis, le Mexique, le Pérou y seront abondamment représentés. Une salle de lecture est mise spécialement à la disposition des visiteurs pour leur permettre de consulter certains ouvrages. (Réclame de Poulaille pour « l’exposition de littérature prolétarienne et de littérature non conformiste » dans Les Nouvelles Littéraires, 02 juillet 1932)
Poulaille projette également de fonder un syndicat des écrivains prolétariens, paysans et ouvriers binational (France-Belgique) en 1931 réservé aux écrivains « non-professionnels des lettres ». Il met l’accent sur l’internationalisation de ce réseau :
Les adhérents doivent être (ou avoir été) ouvrier, paysan, ou inscrit maritime, ou employé, ou appartenir à l’enseignement (à l’exclusion des universitaires).
1° Un centre de perception des droits de reproduction et la recherche d’accords avec les éditeurs en vue de laisser percevoir par l’auteur le même pourcentage de droits que celui obtenu par l’entremise de la Société des Gens de Lettres, c’est-à-dire 90% au lieu des 50% habituellement touchés lorsque l’écrivain veut rester indépendant.
2° Un office de traduction, qui s’occupera de traiter au mieux de l’éditeur, permettant d’obtenir pour celui-ci jusqu’à 60% des droits.
3° La création de bulletin en anglais, et en allemand, groupant des textes inédits d’adhérents du Syndicat exclusivement, en vue de la publication simultanée de ces textes à Nouvel Âge, aux États-Unis, en Angleterre, en Allemagne et en Autriche. (Poulaille, 1931, p. 163)
La légitimation du statut d’auteur ouvrier, par le biais de ce que nous qualifierions aujourd’hui de mixité choisie excluante, passe par la diffusion internationale d’inédits exclusifs du syndicat en plusieurs langues. Poulaille est convaincu que pour toucher son public, même à l’échelle internationale, un auteur marginal doit appartenir à une communauté qui le protège et l’aide.
Sa tentative la plus intéressante pour créer une telle communauté est le Musée du soir, un cercle culturel prolétarien proposant bibliothèque, club, conférences et expositions, situé dans le XIVe arrondissement de Paris. Le but premier de Poulaille est de créer un lieu culturel pour les travailleurs, en dehors des querelles partisanes :
Il faut les amener par un biais, les intéresser. Leur rendre goût à la vie de groupe que les querelles intestines des comités politiques ont tuée chez eux. Il siérait de créer des clubs cinégraphiques, discographiques, des bibliothèques, des musées du soir. Qu’il n’y ait pas place à la discussion politicienne. (Poulaille, 1934, p. 9)
La construction du lieu se fait par le biais d’un réseau d’ouvriers lettrés indépendants et locaux : un « métallo » aide à trouver et aménager la salle, tandis qu’un rédacteur, un ébéniste, un commis-dessinateur, un correcteur et un charpentier en sont les bibliothécaires. En moins de quatre ans, le Musée du soir passe de quarante à sept-cent-cinquante adhérents, dont une centaine de lecteurs assidus, issus des classes populaires ou de la classe moyenne enseignante. La bibliothèque compte plus de trois mille livres, dont deux à trois cents volumes empruntés chaque mois (allant d’Eugène Dabit à Plenakov, de Jean Giono à Mike Gold, d’Upton Sinclair à Émile Zola). Les sujets des conférences sont éclectiques et internationaux. Victimes de leur succès, ces dernières font salle comble et attirent des intellectuels comme André Gide ou Victor Serge. Les thèmes abordés dépassent les frontières françaises : expositions de l’art du livre en Tchécoslovaquie, affiches espagnoles, imageries populaires ou revues péruviennes (Bonnet, [1961], 2015).
L’expérience de ce Musée du Soir permet la création d’un lieu libre proposant une culture savante et populaire, internationale et éclectique. C’est une bibliothèque mondiale qui regroupe des militants indépendants et locaux, pensant une littérature des classes défavorisées comme une littérature internationale, tout en étant ancrée dans une réalité et une solidarité communautaire locale. La question posée n’est pas de faire (ou de lire) de la « bonne » littérature révolutionnaire, mais simplement, en écrivant, en lisant, de faire un acte révolutionnaire, celui de l’appropriation par la classe populaire d’une culture mondiale.
Les dissidences locales d’une littérature internationale : l’expérience de Conroy
Le réseau de Jack Conroy est davantage décentré que celui de Poulaille puisqu’il se situe dans une périphérie des États-Unis, le Midwest. Parmi les principales communautés ouvrières de l’entre-deux-guerres, il appartient à l’une des plus excluantes, comprenant un grand nombre d’auteurs issus des classes populaires, tout en étant également l’une des plus internationales. Conroy entretient en effet, dans sa correspondance, des échanges suivis avec le Japon, l’Espagne, l’Amérique du Sud, l’Europe, le Canada et l’URSS.
Il est par exemple lié au Musée du soir par l’intermédiaire de la revue Left qui communique étroitement avec Poulaille et son Groupe d’Écrivains Prolétariens de langue française gravitant autour de Nouvel Âge Littéraire (Archives Conroy, Klein, 21 mars 1932). La revue Left permet également à Conroy d’avoir des contacts avec R. Kaltofen en Allemagne, rédacteur de la revue Sturmschritt (la « seule revue littéraire allemande en URSS ») qui, en retour, lui demande des contacts pour New Masses et The Modern Quarterly(Archives Conroy, Kaltofen, 29 mars 1931). Left lui permet également d’être mis en contact avec Masaki Fujio au Japon, qui s’enthousiasme pour The Anvil. Par le biais de la revue Front et de Masaki Ideka, mais également de Norman MacLeod qui publie dans The Anvil, la principale revue de Conroy, ce dernier est mis en contact avec Xavier Abril, en Espagne, qui aimerait écrire avec lui un « poème collectif », « un poème international de la révolution, un poème unique sur la lutte des classes, auquel devraient collaborer tous les poètes intéressés à créer l’épopée révolutionnaire de notre époque ». [To make the international revolutionary poem, a unique poem of the class-struggle, to which all the poets of the world who are interested in making and forming the revolutionary epic of our time, should collaborate […] this great collective poem.] (Archives Conroy, Abril, 02 août 1933 [1] ) En Espagne, Conroy est également en contact avec la Bibliothèque de Madrid pour que The Rebel Poet, une autre revue de l’auteur, fasse partie des collections disponibles pour le lectorat madrilène (Archives Conroy, Asenjo, 22 juillet 1932). En URSS, les contacts de Conroy le mettent en lien avec Étienne Karnot pour que The Rebel Poet participe à un « constant échange » [constant exchange] de textes (Archives Conroy, Karnot, 03 décembre 1933). Aux États-Unis, Conroy bénéficie du réseau d’Upton Sinclair qui, comme il l’avait fait quelques années auparavant pour Mike Gold, aide Conroy à trouver un éditeur par l’intermédiaire de l’éditeur John Farrar (Archives Conroy, Sinclair, 04 janvier 1933). A contrario, c’est Agnes Smedley, autrice du travail et militante communiste déjà connue, vivant en Chine, qui demande un service à Conroy : celui de proposer à son frère d’écrire pour The Anvil, afin qu’il devienne « un de ces travailleurs qui a appris à écrire » [become one of the workers on the job who learned to write] (Archives Conroy, Smedley, 17 septembre 1934) pour qu’il puisse témoigner des conditions de travail déplorables qu’il subit.
Malgré ce rayonnement international, le Midwest local de Conroy est fondamental dans sa conception de la littérature. La correspondance de Conroy montre ses liens avec « petits » auteurs, « petits » éditeurs et « petites »[2]revues, qui doivent s’entraider pour survivre, mais également pour créer et faire communauté. Le Midwest est donc surreprésenté dans les textes publiés dans ses revues. Il est associé au travail pour ces auteurs dont les nouvelles ou poèmes s’ancrent dans une communauté locale qui reconnaît des toponymes et peut contextualiser davantage le texte qu’un lecteur new-yorkais. Les auteurs de la petite revue de Conroy The Anvil sont principalement nés ou ont grandi dans le Midwest, comme H. H. Lewis (Missouri), Meridel LeSueur (Iowa), Joseph Kalar (Minnesota), Sherwood Anderson (Ohio), Paul Corey (Iowa), Ben Hagglund (Minnesota), Robert Cruden (vit dès ses douze ans à Detroit, Michigan), Warren D. Huddleston (Indiana), Josephine Herbst (Iowa), Nelson Algren (Detroit, Michigan – Chicago, Illinois) ou encore Langston Hughes (Missouri). Ces auteurs se reconnaissent entre eux par le communautarisme et le localisme de leur région natale, ce qui les pousse à se distinguer, à se sentir distincts et à être distingués des auteurs prosoviétiques new-yorkais qui appartiennent par exemple à la revue New Masses, qu’ils désignent avec mépris par le terme de « coteries » bourgeoises ne s’intéressant pas à ce qui se déroule de l’autre côté de l’Hudson (Wixson, 1994, p. 236).
C’est la diffusion, l’entraide et la solidarité des auteurs partageant des expériences similaires (laborieuses, mais aussi locales, ancrées dans un environnement et un climat particulier) qui comptent avant tout pour Conroy, par le biais de The Anvil ou The New Anvil. Il va ainsi valoriser l’ancrage local au sein de sa région mais aussi de sa diffusion internationale, puisqu’il publie ses textes sur le Midwest dans des revues comme International Literature, offrant une visibilité internationale à une spécificité locale.
Ce réseau du Midwest laborieux s’étend de simples échanges de textes, comme avec Sherwood Anderson pour des anthologies respectives (Archives Conroy, Anderson, 02 mai 1931) à des récits, comme ceux de Paul Corey, qui mettent en scène la classe laborieuse du Midwest. Corey reconnaît que son ancrage local l’éloigne des querelles partisanes : « Je termine trois saynètes sur le Midwest […] Elles ne sont pas très politisées […] Je n’appartiens à aucun parti politique, je suis simplement un observateur. » [I finishing up three middle-western sketches […] They’re not class conscious much though […] I don’t belong to any political party; I’m an observer] (Archives Conroy, Corey, 05 avril 1933) Cette déclaration l’éloigne effectivement de la profession de foi du premier numéro de la revue de La Littérature internationaleque nous avions citée précédemment.
Les communautés de lecteurs, d’auteurs, d’imprimeurs, de bibliothécaires et de libraires du Midwest témoignent de leur reconnaissance envers le travail de valorisation régionale et de classe qu’effectue Conroy en le défendant, en le diffusant et en le partageant, parfois en faisant preuve de communautarisme. Par exemple, plusieurs admirateurs de Conroy, confrontés à des bibliothèques refusant d’acheter The Disinherited, « rendent la vie impossible » à une « garce » [bitch] qui a inscrit The Disinherited sur la liste des « livres tabous », ce qui empêche son accès au public (Archives Conroy, Caplan, 26 novembre 1933). Ce genre d’anecdote est rapporté par au moins deux correspondants de Conroy, dans des États différents (Archives Conroy, Carlson, 06 décembre 1934).
Les jeunes auteurs venant des classes laborieuses du Midwest se tournent également vers Conroy. Par exemple, un jeune auteur prolétarien du Minnesota, qui a écrit un livre sur le travail des enfants, demande conseil à Conroy pour sa publication (Archives Conroy, Frank, 1er juin 1935). Quelques années après l’entre-deux-guerres, une jeune autrice cherche conseils littéraires et éditoriaux auprès de Conroy, en lui rappelant qu’elle vient de la même région que lui et que toute la communauté est fière de ce que Conroy fait pour cette dernière (Archives Conroy, Littrel, 10 mai 1949). Même de nombreuses années après la décennie 1930, Conroy continue d’être sollicité pour des articles explorant les liens entre la littérature, le travail et le Midwest. C’est le cas en 1951 pour un article intitulé « Literature and the Midwest Worker » (Archives Conroy, Ducan, 22 juin 1951) ou en 1973 pour un article sur le Midwest littéraire où on demande à Conroy :
What are the advantages and disadvantages of residence there in terms of: a sense of community shared with other writers or artists; readiness of access to agents and publishers; variety of human and physical landscape? (Archives Conroy, Baker, 30 juillet 1973)
Quels sont les avantages et les inconvénients d’écrire localement concernant : le sens de la communauté partagé avec d’autres écrivains et artistes, la disponibilité et l’accès aux agents et aux éditeurs ; la diversité du paysage, humain et physique ?
Cette question rappelle les principaux avantages que Conroy avait trouvé dans la défense d’un groupe informel d’auteurs du travail locaux : le sentiment de faire communauté.
Les réseaux qui se construisent autour de Poulaille et de Conroy représentent donc des tentatives d’agentivité qui tordent le système éditorial en cherchant des espaces « liminaux » (Rancière, 1983) du champ littéraire afin de l’adapter à leurs situations sociales et à leurs problématiques. Pour reprendre le mot de Marcel Martinet sur l’écriture autodidactique, ces communautés sont de véritables « acte[s] » (Martinet, [1935] 2004, p. 17) possédant une dimension performative grâce à la « décentralisation » (Gurko, 1968, p. 48).
L’hétérodoxie comme agentivité de la littérature internationale
La recomposition du champ littéraire, favorisée par la nouvelle visibilité accordée pendant l’entre-deux-guerres aux auteurs ouvriers, a engendré, parallèlement, un nouveau réseau d’écrivains dont le rôle était de « gérer » cette nouvelle légitimité, de la justifier ou de la parrainer (Gnocchi, 2011, p. 134). Ces auteurs privilégient l’entraide au sein d’une communauté de semblables, petits écrivains ouvriers, bibliothécaires, libraires, traducteurs, journalistes, qui se rassemblent par communauté d’expériences, plutôt que la diffusion auprès d’un large public ou l’inscription dans un agenda politique culturel lié à l’URSS. Ces réseaux communautaires permettent une véritable praxis littéraire qui fonctionne comme une communauté solidaire, reproduisant l’entraide quotidienne des prolétaires à une nouvelle échelle, culturelle et internationale. Il existe une volonté, intentionnelle pour certains, conjecturelle pour d’autres, de créer un réseau parallèle aux réseaux majoritaires, un réseau construit par les marginaux pour les marginaux : une littérature ouvrière hétérodoxe.
Ces nébuleuses communautaires hétérodoxes sont nombreuses. Pensons aux communautés japonaises prolétariennes utilisant l’espéranto autour des revues Senki ou Tanemakuhito, à celle entourant Ramón Sender et la Gaceta literaria ou encore à la communauté gravitant autour de Rafael Giménez Siles, José Antonio Balbontín et Graco Marsá, les créateurs de la maison d’édition Cenit, emprisonnés pendant la dictature de Primo de Rivera à la prison Modelo. Enfin, la revue Amauta au Pérou, avec la communauté qui se constitue autour de José Carlos Mariátegui, cherche à créer une ligne éditoriale marxiste compatible avec la révolution soviétique tout en intégrant le romantisme et l’indigénisme. Mariátegui théorise lui-même un « marxisme hétérodoxe » (Mariátegui, 2020) afin de concilier les spécificités des luttes locales avec un agenda international révolutionnaire.
Finalement, se tourner vers les petites revues et les communautés locales offre sans doute une vision plus riche de la « bibliothèque mondiale » (Marx, 2020) ouvrière et révolutionnaire de l’entre-deux-guerres. Cette approche permet une redistribution du « sensible » (Rancière, 2000) politique et poétique beaucoup plus révolutionnaire que ce qui est produit par les organes prosoviétiques où, in fine, les littératures sont uniformisées dans un but idéologique.
Bibliographie
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Notes
Pour citer cet article
Victoria Pleuchot, « Une littérature internationale à l’échelle locale : les communautés et réseaux littéraires ouvriers pendant l’entre-deux-guerres », dans Yvan Daniel et Gaëlle Loisel (éd.), Littératures et mondialisation. Actes du 44e congrès de la SFLGC, 2026, URL : https://sflgc.org/acte/pleuchot-victoria-une-litterature-internationale-a-lechelle-locale-les-communautes-et-reseaux-litteraires-ouvriers-pendant-lentre-deux-guerres/, page consultée le 12 Juillet 2026.
Biographie de l'auteur
PLEUCHOT, Victoria
Victoria Pleuchot est docteure en littérature comparée, elle étudie les littératures du travail au XXe siècle dans une perspective comparatiste. Sa recherche questionne la poétique du travail en littérature, les liens entre fiction et non-fiction, ainsi que les réseaux et sous-champs littéraires gravitant autour des revues et des correspondances de ces littératures engagées. Elle effectue également un travail sur les francophonies « oubliées » d’Europe de l’Est, de Russie et des Balkans, par exemple avec la série « Les Irréguliers » qu’elle codirige (Lettres Modernes Minard) et par la réédition du Journal de guerre suivi du Journal du Métèque de Jean Malaquais.



