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Depuis une vingtaine d’années, la notion de littérature mondiale a nourri une abondante production scientifique chez les comparatistes. Ce texte en évoque quelques éléments. Il envisage d’abord ce qu’il est convenu de nommer « le tournant global » des sciences humaines avant de s’intéresser aux circulationslittéraires puis aux constructions et aux catégorisations critiques propres à la littérature mondiale. Enfin, il aborde la question des enseignements comparatistes en ce domaine.
Over the last twenty years or so, the notion of world literature has given rise to an extensive body of scientific work among comparatists. This text describes some of these developments. It begins by considering what has come to be known as the “global turn” in the human sciences, before turning to literary circulations, and then to the constructions and critical categorizations that are specific to world literature. Finally, it addresses the question of comparative teaching in this field.
ARTICLE
Qu’un congrès comparatiste soit consacré à la mondialisation, rien de plus légitime. Aujourd’hui, les changements les plus profonds du monde littéraire et de l’enseignement des lettres concernent sans doute moins l’apparition de la dernière génération de romanciers ou de poètes à la page, que la redéfinition complète de ce que la culture littéraire signifie au cœur d’une culture électronique et mondialisée. Pour évoquer brièvement certains aspects de la littérature mondiale, j’emprunte mon titre à Vladimir Illich Oulianov dont nous célébrons en 2024 le centenaire de la disparition. Dans sa fameuse brochure, L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (avril 1917), Lénine présentait l’impérialisme comme le partage du globe par les grandes puissances occidentales. À cette époque coloniale, l’argument était convaincant ; pourtant, il n’avait sans doute pas prévu qu’existerait un jour un impérialisme soviétique. Dans le même ordre d’idée, la littérature mondiale, qui semble désigner l’extension maximale du comparatisme, serait-elle son stade suprême ? Un nouvel impérialisme théorique et critique ? Ou bien constitue-t-elle un complexe théorique et critique qu’il reste à cerner [1] ?
Nous le savons tous, depuis ses origines au XIXe siècle, la littérature comparée n’a jamais cessé de s’interroger sur elle-même. On a même pu la présenter comme une discipline définie par la recherche de ses objets (Saussy, 2006, p. 12). Son apparente fragilité conceptuelle la fait souvent ressembler à un ensemble de conventions et de pratiques plutôt qu’à une discipline intégrée. Elle s’est souvent référée à la Weltliteratur, cette notion vague, à qui Goethe a conféré une notoriété particulière. L’imprécision même de ce terme autorisait les multiples reformulations qui en ont été faites. En réalité, depuis bien longtemps, elle joue comme un simple mot d’ordre régulièrement avancé pour soutenir les multiples aggiornamentos méthodologiques de la littérature comparée (Landrin, 2010).
Après la Seconde Guerre mondiale ont ainsi émergé des entreprises de « refondation morale » au sein de la littérature comparée. Les différents appels et programmes disciplinaires des années quarante et cinquante convoquaient alors la Weltliteratur afin de promouvoir une ouverture humaniste et cosmopolite. Dans un texte resté fameux, « Philologie der Weltliteratur », Erich Auerbach expliquait que « notre patrie philologique est la terre ; ce ne peut plus être la nation » (Auerbach, 1952, p. 39). L’institutionnalisation de structures internationales – en particulier la création de l’Association Internationale de Littérature Comparée en 1954 – a fait émerger certaines oppositions mais aussi une préoccupation mondiale, dont l’article d’Étiemble, « Faut-il réviser la notion de Weltliteratur », s’est fait l’écho :
ou bien nous aurons la loyauté de ne pas enseigner la littérature générale dans nos universités, ou bien ceux qui l’enseigneront sauront traiter du roman sans blesser un Japonais, du théâtre sans agacer un Chinois, de l’épopée sans révolter un Tibétain ou un Bambara, de la nouvelle sans se ridiculiser devant le peuple à qui nous devons les sagas (Étiemble, 1988, p. 340).
Puis, à partir des années 1990, les sollicitations de la notion de Weltliteratur ont servi tantôt une critique radicale de la littérature comparée (allant parfois jusqu’à pronostiquer sa disparition : Spivak, 2003), tantôt un retour sur l’héritage de la discipline (Damrosch, 2006). Ces réinterprétations de la Weltliteratur constituent la plus récente des tentatives de redéfinition du domaine en crise perpétuelle qu’est la littérature comparée. Elles ont nourri une abondante production scientifique dont je voudrais évoquer quelques éléments. À cet effet, j’envisagerai d’abord ce qu’il est convenu de nommer « le tournant global » des sciences humaines avant de m’intéresser aux circulations littéraires puis aux constructions et aux catégorisations critiques, pour enfin aborder la question de nos enseignements comparatistes.
Un tournant global
À partir des années 1990, à la suite des travaux en science économique, il y a eu un « tournant “global” des sciences sociales : en histoire (Conrad, 2023), en géopolitique (Grataloup, 2011), en sociologie (Caillé, Dufoy, 2013) notamment. La World History Association a été fondée en 1982 et le Journal of World History paraît à partir de 1990, puis, The Asian Association of World Historians a été fondée en 2008. Ce mouvement scientifique consiste alors à contextualiser les prétentions à l’universalité et à décentrer des recherches occidentalo-centrées. Les études postcoloniales avaient commencé de souligner les apories d’une histoire de la modernisation impulsée par l’Europe ; par ailleurs, des études comme celles des économies-monde de Fernand Braudel ou du système-monde d’Immanuel Wallerstein nous avaient préparés à une analyse globale. Mais c’est au tournant du millénaire que la littérature mondiale est devenue un objet d’étude important. Désormais, plusieurs revues internationales lui sont consacrées [2] , dont le Journal of World Literature depuis 2016, ou la récente revue Migrating Minds. Journal of Cultural Cosmopolitanism, des colloques et séminaires l’analysent (Müller, 2020), voire des essais collectifs comme Migrating Minds (Coste, Kkona, Pireddu, 2023). Une collection éditoriale, Literatures as World Literature, est dirigée par Thomas O’Beebee chez Bloomsbury (une trentaine de volumes publiés à ce jour). La dynamique est remarquable.
C’est que la mondialisation de la littérature (et de sa critique) n’est pas une utopie ou un rêve ; elle est ce qui nous arrive. Nous avons accès à plus de textes écrits et oraux significatifs que n’en pourrait abriter la plus vaste des bibliothèques. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des auteurs d’ouvrages très populaires peuvent espérer voir ceux-ci traduits en vingt ou trente langues en quelques années de publication. Une librairie globale est en germe avec les GAFAM et la diffusion de textes en ligne.
Les ventes de livres attestent la diffusion internationale de la littérature : la science-fiction chinoise intéresse le public étatsunien (Alter, 2019), on connaît la vogue de la fantasy ou du thriller au plan international. Quant à la France, sur les 50 meilleures ventes de livres en France en 2023, on compte six livres japonais (dont les mangas mais pas seulement), un américain, un algérien, trois britanniques, un mexicain, un irlandais et un italo-suisse. Nombre d’auteurs sont transculturels, comme en témoignent les exemples de Salman Rushdie, Abdulrazak Gurnah, Mia Couto, Emine Sevgi Özdamar ou Leïla Sebbar. Leur précurseur est sans doute Rabindranath Tagore, premier auteur non-occidental à accéder à une notoriété mondiale.
Par ailleurs, ces archipels littéraires supranationaux et transculturels, qu’on appelle les -phonies (dont notre francophonie), jouent un rôle croissant dans les circulations de la littérature mondiale. Enfin, les lectorats sont de plus en plus multiculturels. Pour le public étudiant, voici ce qu’écrit Brian Doherty à propos de son expérience à l’université du Texas :
I’ve had Nigerian students in large classes giving lessons on the correct pronunciation of Igbo names in Achebe, Chinese students giving pointers on the shift from classical Chinese to vernacular in Lu Xun’s Diary of a Mad Man, Senegalese students reading Aimé Césaire’s Cahier with respect in French and explaining to the class what a powerful act it was to read such a text in one’s homeland. I’ve had students teach their classmates the Indian national anthem and a song by Rabindranath Tagore beautifully sung by a young Bangladeshi student1.
J’ai eu des étudiants nigérians dans de grandes classes qui donnaient des leçons sur la prononciation correcte des noms Igbo chez Achebe, des étudiants chinois qui donnaient des indications sur le glissement du chinois classique au vernaculaire dans Le Journal d’un fou de Lu Xun, des étudiants sénégalais qui lisaient avec respect le Cahier d’Aimé Césaire en français et qui expliquaient à la classe combien la lecture d’un tel texte dans sa patrie était un acte puissant. J’ai eu des étudiants qui enseignaient à leurs camarades l’hymne national indien et une chanson de Rabindranath Tagore magnifiquement chantée par un jeune étudiant bangladais (Doherty, 2014, p. 100).
C’est aussi vrai pour les universitaires européens avec une spécificité continentale plus affirmée grâce au programme Erasmus.
Bref, le mondial est un nouveau cadre interprétatif pour la littérature, la difficulté est qu’il paraît a priori démesuré. Il est en effet irréaliste de croire pouvoir rendre compte de la totalité littéraire mondiale. Chacun en est convaincu. Mais, comme le remarquait Judith Schlanger, il ne faut pas confondre le caractère mondial de la littérature comme phénomène, c’est-à-dire le recensement de la masse des textes, avec l’étude de la littérature mondiale comme discipline ou comme horizon de lecture (Schlanger, 2005).
La masse des textes est vertigineuse, mais une discipline peut avoir un objet complexe et immense sans que ses praticiens soient contraints de tout savoir d’emblée à son propos. Quel spécialiste de la littérature française ou japonaise se targuerait de connaître l’ensemble de celle-ci ? On avance en fonction des questions que l’on pose, selon les procédures d’un savoir qui se construit. Les études s’engagent ainsi dans un régime de totalisation adapté à l’accélération planétaire des échanges.
Circulations
La situation d’une littérature dans l’organisation éditoriale mondiale est d’abord fonction de l’idiome dans lequel elle est écrite. Le modèle gravitationnel, proposé par Louis-Jean Calvet, autorise une présentation synthétique des relations entre les langues du monde (Calvet, 1999, 2011) [3] . Autour d’une langue « hypercentrale », l’anglais (langue véhiculaire mondiale et langue officielle pour 59 États, certains comptant parmi les plus peuplés du monde [4] ), dont les locuteurs natifs ont une forte tendance au monolinguisme, gravitent une dizaine de langues « super-centrales » (le français, l’espagnol, l’arabe, le mandarin…). Leurs locuteurs, lorsqu’ils acquièrent une autre langue, tendent à acquérir soit l’anglais soit une langue du même niveau que la leur. À chaque niveau de ce système deux tendances se manifestent, l’une vers un bilinguisme horizontal (acquisition d’une langue de même niveau que la sienne), l’autre vers un bilinguisme vertical (acquisition d’une langue plus centrale). Le bilinguisme orienté vers une langue périphérique est plus rare. Le modèle permet d’envisager une bonne partie des langues du monde selon un mouvement gravitationnel rendant compte de leurs relations réciproques. Mais, pour la littérature, le domaine de la traduction doit être abordé.
Ici, les travaux d’Abram De Swaan (De Swaan, 1998, 2001), prolongés par Johann Heilbron (Heilbron, 2009), ont mis en évidence la formation d’un système transnational des traductions. Les flux de traduction qui les relient peuvent être analysés à partir des statistiques du livre produites depuis les années 1930. L’étude s’appuie sur l’Index Translationum (1932-1940), lancé en 1932 par la Société des Nations, et repris par l’UNESCO après la Seconde Guerre mondiale. L’Index est devenu une base de données cumulative en 1979, mais à partir de 2009, les statistiques et les informations se sont réduites avant que l’IT ne s’interrompe en 2012.
Le système est évolutif mais, pour l’heure, la langue anglaise est présente dans plus de 50% des traductions au niveau mondial et majoritaire en France, représentant les deux tiers des textes traduits. Bref, la domination de l’anglais apparaît de plus en plus comme « un règne sans partage » (Sapiro, 2008, p. 73). Or, plus une langue est centrale, plus elle fonctionne comme un intermédiaire entre différents groupes linguistiques. Le centre du système international est observé avec attention, ses choix sont pris comme exemples. L’échange inégal est une caractéristique majeure du domaine de la traduction.
Si l’on considère la traduction littéraire, les tendances sont comparables à celles que relevait Calvet dans le domaine linguistique. Les deux processus dominants sont la traduction horizontale, intéressée par une littérature ayant le même degré de centralité, et la traduction verticale, intéressée par des littératures de centralité supérieure. La littérature en anglais, hyper-centrale, est caractérisée par une forte tendance au monolinguisme et à la faible part des traductions. Des littératures super-centrales (en allemand, français, espagnol) seront plutôt attirées par des traductions de l’anglais ou de littératures du même niveau que le leur. C’est pourquoi le public français a une image de la littérature étrangère dominée (de beaucoup) par les auteurs anglophones puis par les écrivains germanophones, hispanophones et italiens – auxquels s’ajoutent les créateurs japonais de mangas [5] . Enfin, les littératures périphériques recourront surtout à la traduction « verticale » s’intéressant en premier lieu au groupe anglophone. C’est dire que quotation et cotation (rating) vont de pair : « plus une langue est cotée et plus on cite des textes écrits en elle, moins elle est cotée et moins elle est citée. » (Calvet, 2007, p. 48). À quoi l’on peut ajouter : et moins sa littérature sera étudiée.
On distingue donc des langues mondialisantes (hyper- et super-centrales) et des langues régionalisées, prises dans un système d’échange inégal dont il est difficile de s’affranchir. Mais comment les travaux académiques rendent-ils compte de cette mondialisation inégale ?
Constructions
Parler de littérature mondiale, ce n’est pas décrire une théorie unique, mais présenter des conceptions multiples, souvent rivales. Derrière une même critique de l’européocentrisme et du nationalisme méthodologique, les travaux proposent une grande diversité de corpus littéraires, de périodisations, d’échelles de travail et de statuts des traductions.
Il convient de poser une limite à l’étude concernant la pratique des langues. On compte environ 7000 langues parlées dans le monde, ce qui est inaccessible en pratique. L’étude va donc s’ouvrir aux quatre canons du comparatiste distingués par Frank Warnke : celui de sa ou de ses littératures de langue(s) première(s), celui de ses langues d’exercice professionnel, celui des autres langues de la communauté littéraire et enfin celui de la littérature mondiale au sens le plus large (Warnke, 1988). Pour la littérature mondiale, il faut tenter d’examiner équitablement ces quatre ensembles, même si nous sommes naturellement plus à l’aise avec les deux premiers. Une fois posées ces limites, quelles sont les grandes théories et pratiques concernant la littérature mondiale ?
On peut distinguer quatre types de constructions de la littérature mondiale : une approche patrimoniale ; un type d’enseignement étatsunien, la world literature ; des travaux portant sur les hiérarchies internationales conditionnant la production et les formes littéraires ; une histoire littéraire du temps présent.
L’approche patrimoniale envisage la littérature mondiale comme le patrimoine commun de l’humanité : un ensemble d’œuvres identifiées comme des « classiques » par chaque nation. Ce souci d’identification et de circulation des « grandes œuvres » a été illustré par le Programme d’œuvres représentatives de l’UNESCO (de 1948 à 2005). Il s’agissait de traduire les œuvres identifiées par chaque nation comme des chefs d’œuvre, notamment d’une langue peu répandue dans une autre langue peu répandue – par exemple Kawabata traduit en indonésien, ou le Pakistanais Ahmed Faiz (ourdou) en hongrois. Quelque 1300 titres ont ainsi été traduits et, en France, notamment dans la collection « Connaissance de l’Orient ». On visait ainsi la mise en commun, grâce à la coopération de tous les pays, d’un canon littéraire mondial incontestable. Pourtant, non seulement les objectifs des Nations Unies ont changé depuis le début de la collection, mais cette sélection internationale a été confrontée aux variations des critères idéologiques définissant la légitimité littéraire (Popescu, 2020). Les institutions, les conventions, les mécanismes de production et de reproduction, les rapports de pouvoir déterminant l’art verbal sont si différents selon les cultures que l’établissement d’un canon mondial s’est heurté à une pluralité de modèles conflictuels.
Depuis 2009, ce programme est complété par la Bibliothèque Numérique Mondiale, lancée par l’UNESCO et la Bibliothèque du Congrès, qui vise à numériser et à mettre à disposition sur Internet des documents de toute nature représentatifs d’un patrimoine mondial aux contours très flous. Tel est aussi le cas d’Europeana, la plateforme numérique européenne lancée en novembre 2008 par la Commission européenne. Mais il s’agit de documents culturels de toutes sortes, pas nécessairement littéraires. Pour l’heure donc, cette approche patrimoniale est suspendue.
Une deuxième approche, la World Literature étatsunienne, correspond à un enseignement universitaire pratiqué de longue date aux États-Unis. Conçu comme un cours d’initiation, il prend la forme de lectures de grands textes traduits, rassemblés dans des anthologies organisées chronologiquement et/ou selon diverses thématiques, dont le prototype est, depuis 1956, The Norton Anthology of World Masterpieces (Lawall, 2004). L’ouvrage, devenu un classique et passé de 400 pages environ à plus de 6000, a connu plusieurs éditions tandis que d’autres anthologies mondiales venaient le concurrencer. Appuyée sur ces ouvrages, la world literature explore un monde traduit et présenté en anglais (avec, parfois, la mention des textes originaux). Dès le début des années 2000, l’auteur le plus influent dans ce domaine a été David Damrosch. Dans What is World Literature?, il la définit ainsi :
I consider world literature to include all literary works that circulate beyond their culture of origin, either in translation or in their original language.
Je considère que la world literature comprend toutes les œuvres littéraires qui circulent au-delà de leur culture d’origine, soit en traduction soit dans leur langue originelle. (Damrosch, 2003, p. 4)
Selon cette définition, la mondialité signifie non pas l’appartenance à un quelconque canon, en droit extensible à l’infini, mais un mode de circulation et de lecture assuré par la traduction. Les œuvres les plus importantes ont une existence effective en tant que world literature seulement lorsqu’elles sont « activement présentes » dans un système littéraire situé au-delà de leur culture originelle.
L’approche s’appuie sur trois caractéristiques centrées respectivement sur le monde, le texte et le lecteur :
- World literature is an elliptical refraction of national literatures.
- World literature is writing that gains in translation.
- World literature is not a set canon of texts but a mode of reading: a form of detached engagement with worlds beyond our own place and time.
- La world literature est une réfraction elliptique des littératures nationales.
- La world literature est une écriture qui gagne en traduction.
- Elle n'est pas un canon mais un mode de lecture : une forme d'engagement détaché avec des mondes situés au-delà de notre lieu et de notre temps (Damrosch, 2003, p. 281).
Les œuvres qui entrent dans ce type de littérature mondiale continuent de porter les marques de leur origine, quoique ces traces soient de plus en plus diffuses à mesure qu’elles s’éloignent de leur contexte originel. S’ensuit une double réfraction, symbolisée par la figure de l’ellipse, avec les cultures-source et -hôtesse représentant les deux foyers qui produisent l’espace elliptique dans lequel une œuvre existe en tant que world literature. L’œuvre est reliée aux deux cultures, circonscrite par aucune exclusivement. La world literature s’intéresse donc à tous les textes qu’une communauté donnée de lecteurs considère comme de la littérature (Damrosch, 2003, p. 14). Dans What is World Literature?, Damrosch aborde ainsi des textes en allemand moderne, en allemand médiéval, en anglais, français, chinois, akkadien, nahuatl, serbe, russe, égyptien antique et ancien norvégien.
Emily Apter a synthétisé les objections à la world literature dans The Translation Zone: A New Comparative Literature (Zones de traduction) puis dans Against World Literature. Selon elle, la world literature serait coupable d’homogénéiser les différences, d’aplatir les formes, bref de minimiser l’intraduisibilité culturelle. Ses formes institutionnelles seraient trop peu radicales pour s’imposer autrement que comme des Humanités light. Incapables d’échapper à une histoire littéraire européo-centrée, elle ressemblerait à un musée global rassemblant des brassées de cultures littéraires jugées en voie d’extinction pour les préserver. Dans le domaine académique, elle transformerait la littérature mondiale en un hit-parade global pour lecteurs cultivés. Aussi, en lieu et place d’une world literature avec ses choix éclectiques, Apter prône-t-elle une littérature comparée retrouvant sa visée mondiale ou universalisante, avec, au centre, une réévaluation du statut du traducteur et des théories de la traduction.
Aujourd’hui, les débats sur la world literature et son cosmopolitisme englobant sont loin d’être clos. Damrosch a décrit avec humour sa position :
The study of world literature can very easily become culturally deracinated, philologically bankrupt and ideologically complicit with the worst tendencies of global capitalism. Other than that, we’re fine.
L’étude de la world literature peut très facilement devenir culturellement déracinée, en faillite au plan philologique et idéologiquement complice des pires tendances du capitalisme mondial. À part ça, nous allons bien (Damrosch, 2011, p. 456).
Certes ! Et c’est pourquoi une troisième approche, rivale, va chercher à mettre en évidence les structures de domination et de dépendance qui régissent la vie littéraire. Dans le cadre, par exemple, d’une « République mondiale des Lettres » (Pascale Casanova), identifiant des conditions inégales de création et, par-là, certains traits formels caractérisant les lettres modernes et contemporaines :
L’histoire (comme l’économie) de la littérature, telle qu’on l’entendra ici, est au contraire l’histoire des rivalités qui ont la littérature pour enjeu et qui ont fait – à coup de dénis, de manifestes, de coups de force, de révolutions spécifiques, de détournements, de mouvements littéraires – la littérature mondiale (Casanova, 1999, p. 24).
Les écrivains doivent inventer leur liberté, donc transformer, renier, oublier voire trahir leur héritage littéraire et linguistique national dans une quête de l’autonomie. Et la critique d’étudier les trajectoires transnationales d’auteurs tels Samuel Beckett, Henri Michaux, Franz Kafka ou encore W. B. Yeats, Juan Benet, Kateb Yacine…
Selon une vision agonistique comparable, le Collectif de Warwick (Warwick Research Collective) s’inspire de la théorie du système-monde d’Immanuel Wallerstein. Il s’agit de décrire les situations où les formes et les relations capitalistes coexistent avec des formes de vie économiques plus anciennes et des rapports de classes préexistants (Wallerstein, 2006). La littérature mondiale s’identifie ici à celle du système-monde capitaliste moderne, elle constitue l’enregistrement fictionnel (pas nécessairement critique ou contestataire) de la modernité sous le signe du développement inégal et combiné.
Une telle conception suppose une double restriction par rapport à l’approche généraliste de la world literature : la période étudiée se limite à la littérature produite depuis environ la fin du XVIIIe siècle, et le genre paradigmatique est le roman, forme littéraire où le développement inégal est manifesté avec une particulière acuité [6] . Le corpus d’étude comprend aussi bien des auteurs situés au début du romantisme (Percy Bisshe et Mary Shelley ou Friedrich Hölderlin que leurs homologues de la seconde moitié du XXe siècle (John Berger ou José Saramago). Dans son extension géopolitique, la critique s’intéresse à des auteurs de tous horizons : chinois (Lu Xun), chilienne (Gabriela Mistral) ou kényan (Ngugi wa Thiong’o), par exemple.
Le risque majeur de ces travaux serait plutôt de transformer l’étude littéraire en la recherche d’une thèse (une vision de l’histoire et des relations internationales) illustrée par les œuvres. Le danger serait alors de réduire la pluralité de styles, de thèmes et d’orientations esthétiques d’un immense ensemble.
L’opposition entre la world literature et les recherches d’une structure d’ensemble – les deux approches les plus influentes – peut se résumer ainsi : d’un côté, une conciliation omnipotente (la world literature), de l’autre, un déterminisme structurel. Ce seraient là les pôles antagonistes des travaux sur la littérature mondiale. En réalité, la souplesse et la nuance, de rigueur dans des analyses littéraires, permettent d’éviter bien des abus. Les recherches continuent.
Enfin, une quatrième et dernière approche de la littérature mondiale part du constat que la mondialisation est un phénomène purement contemporain, une rupture historique dont nous commençons à peine de mesurer les conséquences planétaires. Les chercheurs se consacrent alors à une histoire littéraire du temps présent débutant vers 1980. Ils s’intéressent à la formation d’un véritable marché mondial de l’édition et aux tentatives de certains écrivains pour créer des œuvres novatrices adaptées à la période.
De fait, depuis les années 1980, l’ambition de certains écrivains est l’invention d’un roman-monde (global novel ou world fiction) :
A new “epic” narrative that spans multiple locations, captures the simultaneous, multidirectional movements of the world’s populations and registers without being overwhelmed by new communication technologies.
Un nouveau récit « épique » qui couvre plusieurs lieux, rend compte des mouvements simultanés et multidirectionnels des populations du monde et qui raconte sans être submergé par les nouvelles technologies de la communication (Irr, 2004, p. 175).
Kazuo Ishiguro peut ainsi déclarer : « I’m committed to writing a kind of global epic novel. I imagine that many people still set out to write this type of novel/ Je m’astreins à écrire une sorte de roman épique global. J’imagine que beaucoup de gens s’astreignent toujours à écrire ce type de roman. » (Irr, 2004, p. 175) Caren Irr qualifie ce type de roman de « géopolitique » pour marquer l’ampleur internationale affichée de son intrigue. Dans ces romans, les perspectives culturelles se superposent, orientées par le regard de personnages déterritorialisés. Dans le roman Elizabeth Costello de John Maynard Coetzee, une écrivaine australienne, Elizabeth Costello, rencontre un auteur nigérian, Emmanuel Egudu, lors d’une croisière organisée pour des passagers venant d’Amérique du Nord, d’Europe, d’Australie et du Japon, voyageant vers l’Antarctique et Le Cap depuis Christchurch.
L’hétérolinguisme est volontiers affiché par des narrateurs et des personnages polyglottes. Un autre exemple est le « spanglish », entrelaçant espagnol et anglais, de Junot Díaz (Díaz, 2007). La dynamique hétérolingue prend parfois des aspects étonnants : le roman de Minae Mizumura, 私小説 (Shishosetsu) From Left to Right (« Un roman du je, de gauche à droite », 1995), est écrit en japonais avec une profusion d’expressions anglaises non traduites insérées dans le texte, manière, on supposera, d’insister sur l’hégémonie culturelle étatsunienne sur une partie de la jeunesse nippone. Par ailleurs, les œuvres ont fréquemment pour cadre les capitales financières des pays émergents, de Mumbai à Shanghai, Nairobi ou São Paulo.
L’hypothèse est ici celle de l’avènement d’un espace de création mondialisé où les écrivains, disposant d’un répertoire commun de formes, de genres et de techniques significatifs, entrent dans un dialogue, consciemment cosmopolite et plurilingue, à l’échelle mondiale. Dès lors, la littérature devient une pratique peu territorialisée qui se développe entre des auteurs pris dans des réseaux internationaux. Dans cet espace, le roman est la forme majeure, avec le roman policier ou le thriller dominant la fiction de genre (« genre fiction » en anglais) tandis que la chanson constitue l’expression poétique majeure – c’est sans doute ainsi que l’on peut interpréter l’attribution du prix Nobel de littérature à Bob Dylan.
L’histoire littéraire du temps présent mène à questionner la pertinence de la notion de littérature lorsqu’elle entre dans un réseau transmédial où convergent livre-image-film-télévision-Internet (Jenkins, 2006). Afin de rester bref, je passe sur la création numérique qui favorise la diffusion des œuvres en même temps qu’elle diversifie les modes de création. En tout cas, cet art en réseau bénéficie d’une fluidité de circulation inconnue des institutions littéraires et l’interactivité nourrit une inventivité qu’aurait perdue une grande partie de la littérature actuelle. Il est la source de questions troublantes pour les tenants de la tradition :
[Q]ui est écrivain, le romancier Gallimard publié à 400 exemplaires ou l’écrivain sur Wattpad et ses millions de vues ? Qui compte, l’auteur commenté par milliers ou l’auteur lu à l’université ? Quelle est l’œuvre importante, celle qui reçoit un prix ou celle qui est au centre d’une réécriture fanfictionnelle ? (Gefen, 2021, p. 266)
Les pratiques actuelles de création, d’édition et de lecture se reconfigurent en partie autour de formats et de supports inédits. Dans ce processus de métamorphose, l’idée du « livre » occupe toujours une place essentielle, mais ses formes, sa production, sa diffusion, son positionnement au sein du monde culturel doivent être considérés à nouveaux frais. Ce monde de « l’écriture sans écriture » (Goldsmith, 2018) engage de nouvelles définitions du sujet créateur voire du sujet tout court. L’œuvre d’un François Bon, en France, ou celle de Young-Hae Chang Heavy Industries, venue de Corée, appellent des lectures critiques inédites. Elles ouvrent un nouveau chapitre de l’histoire du livre.
Quoi qu’il en soit, ces quatre grandes approches de la littérature mondiale déterminent des modes de lecture peu compatibles.
Catégorisations
L’étude en surplomb par rapport à un niveau d’analyse national ou régional entraîne une réflexion sur les concepts de base des études littéraires. Trois grands chantiers de recherche sont particulièrement développés : des questionnements concernant l’espace et le temps, les genres et l’usage de la traduction.
Une histoire littéraire mondiale contraint à revoir nos conceptions de la chronologie. La périodisation européenne, Antiquité, Moyen Âge, temps modernes, période contemporaine, ne permet nullement de distinguer des époques littéraires au plan mondial. À l’évidence, une distinction incontournable sépare périodes anciennes, constituées d’une mosaïque de cultures séparées, locales, et périodes modernes, commençant au XVIIIe siècle avec le développement d’un marché littéraire international et présentant une homogénéité croissante. À des époques anciennes, liens et relations étaient beaucoup plus faibles et leurs effets plus atténués. Ils n’étaient pas nécessairement accessoires, même s’ils ne touchaient que les élites de quelques villes portuaires plutôt que des sociétés entières (Conrad, 2023, p. 18).
Au-delà de ce grand partage, les recherches identifient de larges segments temporels permettant de diagnostiquer un « air de famille » entre des textes venus d’horizons divers, tels la « période axiale » (800 av. n.e-200) des textes fondateurs (Vedas indiens, classiques chinois, Bible hébraïque, philosophie grecque…) (Jaspers, 1963), l’expansion européenne à partir du XVe siècle ou encore la diffusion internationale du roman à l’époque moderne et contemporaine. Le chercheur danois Mads Rosendhal Thomsen envisage, lui, des points focaux mouvants (« shifting focal points ») du canon international. Des cités comme Athènes, Alexandrie, Rome, Paris, Londres et New York ont joué le rôle de centres littéraires à diverses époques, et des centres secondaires ont aussi pu se développer, tels la Russie (la période du roman russe en 1860-1880), la Scandinavie (le théâtre et le roman en 1890-1900), les États-Unis dans les années 1920 ou l’Amérique latine du « boom » en 1960-1980. Il définit les principes d’une histoire littéraire reliée à une géographie mondiale (Thomsen, 2008).
L’image d’une écologie de la littérature mondiale, examinant les interactions entre les différentes formes littéraires à travers le temps et l’espace, prend ainsi forme, comme en témoignent notamment les travaux d’Alexander Beecroft partant de recherches sur l’étude comparée des littératures de l’Antiquité grecque et de la Chine ancienne. Il distingue six modes de relation entre la littérature (ou, parfois, l’art verbal) et son environnement, chacun étant relié à un type d’organisation sociale qui en conditionne les formes et surtout la diffusion (Beecroft, 2015).
Quant à la question, proprement littéraire, des genres, les catégories formelles traditionnelles, européennes ou pas, constituent de simples points de départ. Pour la littérature mondiale, on peut notamment partir de ce que Dominique Maingueneau appelle des hypergenres, ces modes d’organisation textuelle aux contraintes pauvres qu’on retrouve à des époques et dans des lieux très divers, et à l’intérieur desquels peuvent se développer des mises en scène de la parole très variées (Maingueneau, 2004, p. 184). Le dialogue, par exemple, de Platon à Denis Diderot ou à Roland Dubillard (Les Diablogues et autres inventions à deux voix, 1975) a structuré une multitude de textes en Occident, pendant quelque deux mille cinq cents ans. Il reste à vérifier sa pertinence au niveau mondial, tout comme celle de la relation de voyage, autre hypergenre : Hérodote mais aussi les voyageurs arabes à partir du VIIIe siècle (Ibn Battûta au XIVe siècle). On peut évoquer aussi les pèlerins coréens et japonais dès cette même époque (sur les voyages « de l’autre », voir Le Blanc, Weber, 2009).
Parfois, ce sont des catégories esthétiques, ainsi, le réalisme magique, identifié en Allemagne au début du XXesiècle (Roh, 1925) avant de migrer en Amérique Latine dans les années 1960, puis chez des écrivains anglophones (Ben Okri) francophones (Sony Labou Tansi) ou sinophones (Yan Lianke), qui se présente aujourd’hui comme une constellation littéraire mondiale. Ou bien l’on étudie des matrices génériques qui ont circulé dans divers contextes culturels (épopée, sonnet, haiku, ghazal). Pour l’âge présent, les chercheurs se réfèrent à la création de cadres éditoriaux récents (roman policier, science-fiction, fantasy…) qui viennent concurrencer les classements académiques tout en connaissant un succès mondial (Nilsson, Damrosch, D’Haen, 2017).
Enseignements
Cette dynamique de convergence appelle des pratiques nouvelles d’enseignement, de présentation et d’historiographie des littératures. Il n’est pas si facile d’introduire le monde dans une salle de cours. Problème de temps (il faut bien étudier la littérature nationale avant la littérature mondiale) ; de médium (littérature électronique, littérature et image : BD, roman graphique…), usage d’anthologie, recours obligé à la traduction. Tel est en effet le prix intellectuel à payer pour développer une approche mondiale. Bien des comparatistes s’y refusent. Pour eux, d’accord avec les traducteurs du romancier chinois Qian Zhongshu, « une traduction n’est jamais qu’un clair de lune empaillé. » (Zhongshu, 1947). Mais il y a un effet pervers à l’exclusion des traductions (bien connu à l’épreuve de littérature comparée du concours de l’agrégation de lettres modernes) : comme la majorité des comparatistes en Occident travaillent sur des régions occidentales ou s’exprimant dans une langue d’origine européenne, la règle a donné à la discipline son caractère européocentriste. L’enseignant-chercheur en littérature comparée est ainsi souvent partagé entre la volonté de se décentrer et le souci de respecter les impératifs de sa pratique disciplinaire.
Le recours à une lecture ponctuellement distante est un moyen de pallier la difficulté. Entendons par-là une lecture qui, sans renoncer à toute étude philologique, aborde certains textes en traduction au sein d’un corpus majoritairement étudié dans ses langues originales (Chaudet, Placial). Il ne s’agit pas d’un abandon de la lecture « de près » mais d’un moyen d’élargir ses possibilités grâce à des procédures comparatives. En confrontant deux textes, une traduction permet une lecture comparée, donnant ainsi l’occasion de réfléchir avec les étudiants sur les choix opérés par le traducteur.
En France, nous disposons de travaux critiques permettant d’envisager ce travail : depuis les travaux d’Yves Chevrel (2007, 2008) et la synthèse de Danielle Risterucci-Roudnicky (2008 ; voir aussi Lombez, 2012 ; Poulin, 2013). Un congrès de la SFLGC a été organisé à Bordeaux, en 2011, sur « Traduction et partage ». Une des tâches importantes est la confection de dossiers critiques sur des œuvres traduites : pensons à la collection initiée par Isabelle Poulin, « Translations. Pensées et pratiques de la traduction » (P.U. de Bordeaux) qui procure des traductions multilingues d’un passage célèbre d’œuvres canoniques : monologue de Hamlet, l’épisode des moulins de Don Quichotte, le chant des sirènes de l’Odyssée.
L’étude des traductions en français du poème « The Raven » d’Edgar Allan Poe (Charles Baudelaire, Stéphane Mallarmé, Henri Parisot) et en portugais (Fernando Pessoa, Haroldo de Campos) montre comment cette œuvre singulière a été à l’origine de textes qui, eu égard à la qualité notoire des traducteurs, constituent toutes de nouveaux « originaux », dégageant des potentialités du texte-source dérivées vers leurs options créatrices (Oseki-Dépré, 2009, p. 185-227). On identifie ainsi les postures des traducteurs pour entrer dans l’œuvre par le biais de ses métamorphoses. L’histoire des traductions du roman 1984 de George Orwell en chinois (par l’étude des paratextes présentant chaque traduction et des passages supprimés) permet de mesurer l’abîme existant entre la réception qui en a été faite en Chine continentale, à Taiwan et à Hong-Kong. La figure de Big Brother donne lieu à des appropriations radicalement distinctes selon les versions (il en existe aujourd’hui plus d’une vingtaine) (Gaffric, 2017).
C’est souvent un travail d’équipe. Avec des collègues, David Chioni Moore a confronté les traductions du roman Une vie de boy (1956) du Camerounais francophone Ferdinand Oyono en arabe, chinois, danois, néerlandais, anglais, allemand, norvégien, portugais, russe, slovène, swahili, suédois et vietnamien (Chioni Moore, 2013), sur quelque quarante années, relevant les significations nouvelles (ou négligées) par les traducteurs. Ainsi, la version anglaise de John Reed, Houseboy (la plus diffusée) (1966), atténue systématiquement le langage péjoratif que le narrateur utilise pour désigner son peuple lorsqu’il le compare aux Français. On y reconnaîtra un effet d’époque : la volonté de s’accorder aux espoirs, typiques des années 1960, nourris par l’entrée de l’Afrique indépendante sur la scène globale. Un aspect important du roman était ainsi assourdi par la traduction : le racisme auto-dirigé du narrateur africain par lequel s’exprimait l’aliénation autochtone. Grâce à la confrontation des différentes traductions, bien d’autres éléments significatifs du roman apparaissent, reflets des trajectoires inattendues d’un texte africain transféré dans des traditions différentes, souvent éloignées.
Bref, dans un contexte mondialisé, si nous ne voulons pas limiter drastiquement nos recherches au nombre de langues que nous connaissons, nous devrons apprendre à examiner méthodiquement les traductions, à les interroger et à les utiliser d’une manière judicieuse, sans renoncer à cultiver notre plurilinguisme.
Au fond, la littérature mondiale n’est ni un impérialisme théorique ni le stade suprême de la littérature comparée. Elle est un encouragement à contribuer à une histoire des littératures qui mette l’accent sur les enchevêtrements et sur l’intégration, et non plus sur la simple coexistence de littératures « étrangères » avec la littérature nationale. Il convient naturellement de préserver la modestie scientifique : on essaie, on lance un filet mais le résultat n’est pas avéré. Les propositions, les catégories envisagées doivent être considérées comme des points de départ destinés à être dépassés. La recherche est une histoire sans fin, cumulative et progressive.
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Notes
- [1]
Pour les multiples précisions méthodologiques et théoriques qu’appelle ce vaste sujet, je me permets de renvoyer à mon essai La Totalité littéraire. Théories et enjeux de la littérature mondiale (Paris, Presses Universitaires de France, 2023).
- [2]
Dans le premier numéro du Journal of World Literature, David Damrosch cite plusieurs revues consacrées à la littérature mondiale : 世界文学(Littérature mondiale), publiée à Pékin depuis 1953, Pazhuhesh-e Adabiyat-e Mo’aser-e Jahan (Recherches sur la littérature mondiale contemporaine), publiée en persan depuis 2002, Wielogłos (Polyphonie), publiée en Pologne depuis 2007, World Literature Studies publiée en Slovaquie depuis 2009, Chigujŏk segye munhak (World Literature globale), publiée en Corée depuis 2012.
- [3]
Voir aussi le Baromètre des langues du monde, proposé par Alain et Louis-Jean Calvet, fondé sur le traitement statistique de douze indicateurs d’ordres culturel, économique et démographique. Il permet d’envisager un classement international. L’édition la plus récente (2022) répertorie 634 langues : (https://www.culture.gouv.fr/Sites-thematiques/Langue-francaise-et-langues-de-France/Politiques-de-la-langue/Langues-et-numerique/La-diversite-linguistique-et-la-creation-artistique-dans-le-domaine-numerique/Barometre-des-langues-dans-le-monde-2022, consulté le 09 novembre 2024).
- [4]
En outre, l’anglais voit son statut devenir officiel dans des pays où il n’a jamais été la langue du colonisateur (Madagascar, Rwanda, Erythrée). Il est presque partout la langue étrangère la plus enseignée là où il n’est pas langue autochtone.
- [5]
Le rapport 2024 du Syndicat National de l’Editions indiquait, pour 2023 : 60,7% de titres traduits de l’anglais, 16% du japonais, 4,5% de l’allemand et de l’italien, 3,6% de l’espagnol et 10,7% des autres langues.
- [6]
Principalement due à l’association fondamentale du roman avec la montée du capitalisme et à son statut, dans les sociétés périphériques et semi-périphériques, comme une importation qui selon les termes de Jameson est « une composante de la modernisation au même titre que l’importation d’automobiles » (Warwick Research Collective, 2015, p. 16).
Pour citer cet article
Jean-Marc Moura, « La littérature mondiale, stade suprême du comparatisme ? », dans Yvan Daniel et Gaëlle Loisel (éd.), Littératures et mondialisation. Actes du 44e congrès de la SFLGC, 2026., URL : https://sflgc.org/acte/moura-jean-marc-la-litterature-mondiale-stade-supreme-du-comparatisme/, page consultée le 12 Juillet 2026.
Biographie de l'auteur
MOURA, Jean-Marc
Jean-Marc Moura est professeur émérite de littératures francophones et de littérature comparée à l’Université de Paris Nanterre. Ses travaux portent sur l’exotisme, les lettres francophones et postcoloniales, l’humour en littérature et la littérature mondiale. Il a récemment publié La Totalité littéraire. Théories et enjeux de la littérature mondiale, Presses Universitaires de France, 2023. En collaboration avec Chloé Chaudet, Stefania Cubeddu-Proux (dir.) : L’Atlantique littéraire au féminin, P.U. Blaise Pascal, 2021 ; avec Silvia Contarini (dir.) : Écrire la différence culturelle du colonial au mondial, Mimesis, 2022 ; avec Chloé Chaudet, José LuÍs Jobim (dir.) : Questions comparatistes vues du Sud, Makunaima, 2024.



