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Cet article, convoquant les catégories de la sémiotique peircienne, étudie dans la robinsonnade de Patrick Chamoiseau, L’empreinte à Crusoé, le motif de l’empreinte comme un signe pivot pour l’individuation du personnage. Se présentant d’abord comme indice, l’empreinte est d’abord le signe de l’autre. Elle initie une traque hostile, digne de Robinson colon, afin de faire régner le « Même » . Se transfigurant et devenant symbolique, nous constatons que l’empreinte devient ensuite le signe de soi, pour s’affirmer finalement comme le signe de la relation et de l’impensable, selon la pensée de Pigeard de Gurbert.
This article, drawing on Peircean semiotics, examines Patrick Chamoiseau's Robinsonade, L'empreinte à Crusoé (The Imprint on Crusoe), and explores the motif of the imprint as a pivotal sign for the character's individuation. Initially presented as a clue, the imprint is first the sign of the other. It initiates a hostile pursuit, as Robinson the colonist does, in order to establish the reign of the “Same.” Transforming itself and becoming symbolic, we see that it then becomes the sign of the self, ultimately asserting itself as the sign of the « relation » and the unthinkable, according to the thinking of Pigeard de Gurbert.
ARTICLE
L’Empreinte à Crusoé de Patrick Chamoiseau est une réécriture, parue en 2012, de l’œuvre bien connue de Defoe, Robinson Crusoé, parue en 1719. À la suite de Michel Tournier ou de John Maxwell Coetzee, Patrick Chamoiseau choisit dans sa robinsonnade de mettre en avant l’identité de Robinson Crusoé, « négrier [1] » (Chamoiseau, 2013, p. 149), interrogeant l’ancrage du mythe dans une histoire coloniale. Il ne s’agit pas néanmoins, comme chez Tournier de mettre en avant Vendredi comme le contre-Robinson désirable, ou comme chez Coetzee de représenter un Vendredi victime de sa situation d’esclave, mais plutôt de faire se rejoindre en Robinson, Vendredi, Robinson et l’artiste. Une volonté s’exprime dans l’œuvre de Patrick Chamoiseau de représenter un processus d’individuation créole, dans le sens d’une mise en conscience des héritages permettant de trouver sa place au sein d’un espace mondialisé que les découvertes et conquêtes européennes ont agencées à partir du XVe siècle. La mondialisation, constitue effectivement, selon Patrick Chamoiseau, la « matrice d’imaginaires » (Chamoiseau, 2014, p. 93) pour les auteurs et autrices contemporain.es, leur contexte premier d’écriture :
Pour l’écrivain d’aujourd’hui, le contexte du cheminement est celui d’une mondialisation. Le paysage dans lequel [l’écrivain] chemine, ce n’est pas sa seule langue, sa société de référence, sa seule urgence localisée, même si tout cela peut constituer (comme le dit avec raison M. Kundera) un « petit contexte ». Il se trouve désormais en face du monde, comme au débouché d’un immense paysage. Un paysage indéchiffrable, avec ses impossibles, ses écrasements, ses vertiges de souffles et de possibles à définir. (Chamoiseau, 2014, p. 93)
Mobilisant le mythe de Robinson Crusoé, L’Empreinte à Crusoé interroge alors la constitution de ce vertigineux mais enthousiasmant paysage mondial. L’œuvre offre une réponse particulière à la question fondamentale que pose ce mythe du XVIIIe siècle selon Ann Marie Fallon : « Qu’est-ce que cela signifie être chez soi dans le monde [2] ? » [« What does it mean to be at home in the world? »] (Fallon, 2011, p. 3). Le parcours initiatique du personnage qui a pour objectif son « individuation » ne s’entend pas dans l’œuvre comme une construction close et indivisible, comme un état qui puisse rejeter les troubles du monde après avoir trouvé une forme stable. L’Empreinte à Crusoé illustre plutôt l’achèvement d’une « mise en relation », suivant l’expression d’Édouard Glissant, privilégiant la constitution d’une « identité-rhizome » à une « identité-racine-unique » (Glissant, 1997, p. 21), une identité qui s’ancrant dans l’ici se nourrit de l’ailleurs, devenant proprement transculturelle. La Relation, chez Glissant, qui en appelle aux ressources de l’imagination et de la poétique en littérature pour penser la connexion mondiale des lieux, des humain.es et du vivant cherche à lutter contre l’imposition d’un modèle culturel, économique et politique compris comme totalité uniformisante.
L’individuation du personnage dans L’Empreinte à Crusoé est médiatisée et permise par un signe, celui de l’empreinte ; il est le pivot de l’aventure mentale du personnage. Lorsque le récit commence, Robinson est sur l’île depuis vingt ans. La première partie de l’œuvre est l’occasion de raconter de manière rétrospective ce qui s’est déroulé depuis le naufrage sur l’île mais ce qui marque le début de la robinsonnade est la découverte d’une empreinte de pied sur le sable. Dans Robinson Crusoe de Defoe, la découverte d’une seule empreinte de pied humain sur la plage est une scène majeure dans l’œuvre, qui tire le personnage de quinze années de solitude. Nous avons ici une manière similaire de présenter la découverte du signe sur la plage ; il s’agit d’une unique empreinte et cette dernière va considérablement perturber le personnage, déclenchant un parcours initiatique.
Nous appuyant sur la définition peircienne du signe, nous observerons de quelle manière la transfiguration de l’empreinte pour l’interprète Robinson permet à ce dernier de progresser suivant trois états comme les parties du livre l’indiquent : d’un idiot, il deviendra « petite personne » – il s’agit de l’expression qui renvoie à l’enfant en créole martiniquais – pour accéder finalement au statut d’artiste. Nous analyserons trois statuts du signe qui correspondent à trois stades d’évolution pour le personnage :
- l’empreinte comme indice, signe d’un autre.
- l’empreinte comme symbole, signe de soi.
- l’empreinte comme symbole, signe de la relation et de l’impensable.
Robinson, l’idiot. En quête de l’autre
Il nous apparaît que l’empreinte s’affirme, d’abord, pour Robinson dans sa pleine valeur d’indice et qu’elle révèle la qualité d’« idiot » du personnage. Voici l’extrait qui relate la découverte de l’empreinte sur le sable par le personnage de L’Empreinte à Crusoé :
Une forme, insolite, faisant partie du sable mais solidifiée comme si on avait voulu la préserver : avant même que je ne comprenne de quoi il s’agissait, mon cœur sombra dans un branle-bas de déroute ; mes jambes disparurent ; je tombai à genoux ; c’est presque en rampant que je me dirigeai vers cette forme troublante ; je me mis à l’observer comme on regarderait un monde en son entier ; ce n’était pas un glissé de tortue, ni la marque d’une sieste de petit lamantin ; je voulus me persuader qu’un gros oiseau s’était posé-là, avait dérapé à cause de je ne sais quoi, et qu’il avait provoqué cette forme singulière ; je pensai aussi à la légende de ces diablesses qui pour tromper les gens modifient l’impact de leur sabot afin qu’il reste indéchiffrable ; en quelques mi-secondes, je passai en revue des millions de possibles ; ils défilaient dans mon esprit avec la force visqueuse d’une marée de méduses ; puis, tandis que mon pauvre cœur hoquetait de déroute, que des sueurs verglacés me labouraient la peau, je finis par y voir… un talon… la courbure d’une voûte plantaire… la répartition caractéristique d’un ensemble d’orteils… et chaque orteil ruait dedans mon entendement comme autant d’alarmes, de haines, de colères, de menaces, le tout pourtant mêlé à la bouffée inexplicable d’un enthousiasme terrifiant : c’était une empreinte d’homme ; (Chamoiseau, 2013, p. 47-48)
C’est, premièrement, le rapport de contiguïté avec l’objet auquel l’empreinte renvoie qui permet de lire l’empreinte dans le dernier passage comme un indice : « Un indice est un signe qui renvoie à l’objet qu’il dénote parce qu’il est réellement affecté par cet objet. » déclare Peirce (Peirce, 1978, p. 140). Selon la sémiotique peircienne, la perspective qui considère le signe (l’interprétant) conditionne la manière dont le signe est envisagé (sa relation à l’objet). Les relations entre le signe et son objet se déclinent de trois manières : une relative à l’icône, soulignant une relation analogique entre le signe et l’objet, une à l’indice, soulignant une relation de contiguïté, et une au symbole, soulignant une relation conventionnelle. L’empreinte, comme la fumée ou le trou laissé par la balle d’une arme, comporte donc une « adhérence naturelle !» avec son objet comme le précise Véronique Mauron dans son analyse proche d’un autre indice qu’est l’ombre (Mauron, 2001, p. 58). L’empreinte dans l’extrait cité est effectivement reconnue comme la trace laissée par un corps, liée intrinsèquement à ce qui l’a laissé. L’empreinte constitue par ailleurs un exemple efficace pour expliquer la nature indicielle du signe dans la théorie sémiotique de Peirce. Elle est selon le sémioticien Bertrand Gervais un « [exemple idoine d’indice] [3] ». L’indice, à la différence de l’icône ou du symbole implique d’éclairer la relation de consubstantialité qui existe entre le signe et son objet. Il s’agit alors d’identifier le corps à l’origine de l’indice et de reconstituer ensuite, éventuellement, les événements qui expliquent son existence. Ainsi, le personnage de L’Empreinte à Crusoé se demande à la découverte de l’empreinte quel agent et quelle action sont responsables du surgissement du signe. Est-ce un lamantin qui se serait allongé sur le sable, une tortue qui se serait glissée dans le coin de cette plage, ou encore une diablesse à sabot qui se serait aventurée sur l’île de Robinson ? Le personnage parvient ici à identifier à quel type de corps l’empreinte appartient. C’est la marque reconnaissable du talon et des orteils – il est question de « la répartition caractéristique d’un ensemble d’orteils » – qui permet à Robinson d’identifier une trace d’un être humain.
Nous pouvons, deuxièmement, reconnaître dans l’extrait cité l’empreinte comme indice en raison de sa qualité d’anomalie. Peirce, à propos de l’indice dans Écrits sur le signe déclare également : « Tout ce qui attire l’attention est un indice. Tout ce qui nous surprend est un indice, dans la mesure où il marque la jonction entre deux positions de l’expérience. » (Peirce, 1978, p. 154). Est un indice donc ce qui permet de distinguer un objet dans le réel par rapport à d’autres ; si l’empreinte apparaît ici premièrement comme telle, c’est parce qu’elle se distingue d’autres éléments. L’attention de Robinson est attirée par l’empreinte parce qu’elle est effectivement anormale sur la plage qu’il connaît et parce qu’elle renvoie à un potentiel danger pour lui. L’enthousiasme que la découverte de ce signe peut représenter pour le personnage seul depuis vingt ans est qualifié au sein d’une expression oxymorique de « terrifiant ». L’intrusion d’un autre être humain sur son île peut en effet menacer autant l’intégrité physique du personnage que la possession de son territoire.
Consacrant la forme sur le sable comme l’empreinte anormale d’un être humain, comme l’indice d’un autre dangereux, Robinson commence donc une longue traque de l’intrus sur son île. Nous devons par ailleurs souligner que le naufragé dans le récit de Chamoiseau est amnésique. « Robinson Crusoé » est une identité que le personnage s’est accaparée parce qu’il a trouvé ce nom sur un baudrier ; il l’a, de surcroît, compris comme un « vœu d’existence » (Chamoiseau, 2013, p. 12). À ce moment de l’œuvre, le personnage s’imagine donc être un navigateur occidental et il s’invente même gouverneur d’une île qu’il assimile à une colonie. Robinson, l’idiot, est donc fondamentalement, Robinson colon, comme le précise Pigeard de Gurbert dans sa postface du livre :
Et son œuvre ne pourra être considérée comme achevée qu’une fois qu’il aura réduit l’Autre au statut d’ustensile, c’est-à-dire une fois ramené au Même. C’est lui ou moi, pense l’idiot : ou je me pose comme sujet en faisant de l’Autre mon objet, ou bien c’est l’Autre qui fera de moi son objet (son repas aussi bien). L’idiot consiste tout entier dans cet héroïsme guerrier du Même dont l’autre nom est « colonisation ». (Chamoiseau, 2014, p. 160)
Robinson chercherait ainsi dans son premier rapport à l’autre, auquel renvoie la qualité de l’empreinte comme indice d’une intrusion, une manière de l’intégrer à son propre rapport au monde. Robinson, dans sa traque, refuse de voir l’autre comme un autre proche, comportant autant de parenté que de différence, mais le considère bel et bien comme un pur antagoniste dont il faut réduire le potentiel de menace pour un système.
Robinson, la petite personne. L’autre c’est moi.
Si l’empreinte considérée comme l’indice d’une présence antagoniste encourage le comportement vindicatif d’un traqueur qui refuse de céder du terrain à une altérité, cette première confrontation au signe initie le début d’un mouvement de la conscience qui met fin à vingt ans d’immobilité. Le sentiment d’existence de Robinson qui, étant en position de défense et s’animant pour se protéger d’une menace mortelle, semble se révéler à travers cette expérience : « j’attendais pour le tuer et pour rester vivant » (Chamoiseau, 2013, p. 34) déclare le personnage. La découverte de l’empreinte amène également Robinson à se décentrer et à prendre conscience de son évolution depuis qu’il a atterri sur l’île :
moi qui, au bout de ces vingt ans, me situais au centre de tout, au principe même de l’achèvement de cet endroit, j’avais le sentiment d’être devenu vieillot, poussiéreux, usé, coincé, coupé de tout, immobile en moi-même ; (Chamoiseau, 2013, p. 39)
L’événement que constitue cette découverte rompt le cours du temps et de l’espace. Il amène le personnage à réaliser de manière rétrospective une durée qui s’est écoulée, et à mesurer, un isolement spatial. La traque se transforme également petit à petit en une enquête moins guerrière que curieuse envers la personne qui se serait introduite. Une fois l’urgence défensive passée, Robinson cherche à identifier avec plus de netteté la personne qui aurait apposé son pied : Serait-ce un géant d’après la taille de l’empreinte (Chamoiseau, 2013, p. 78) ? « Un de ces Français qui se croit toujours maitre des petites îles... » (Chamoiseau, 2013, p. 80) ? Un pirate avec un crochet à la place d’une main, tel qu’on les attend dans les Caraïbes (Chamoiseau, 2013, p. 80) ? Autant l’observation de l’empreinte qu’un savoir collatéral permettent au personnage de multiplier les hypothèses sur l’identité de l’intrus. Il se trouve là au sein d’un « parcours inférentiel » (Gervais, 2010, p. 141), selon l’expression du sémioticien Bertrand Gervais, consistant à formuler une hypothèse narrative la plus probable possible pour expliquer le dépôt de l’indice.
Le mouvement de décentrement pour le personnage l’éloignant de son refus du monde originel, de son idiotie, va se développer plus encore grâce à un nouvel événement sémiotique. Robinson découvre, un beau jour, que l’empreinte n’est pas celle d’un autre être humain mais qu’il s’agit en réalité de la sienne. Son pied rentre parfaitement dans la forme imprimée, constate-t-il, chamboulé :
c’est en tremblant que j’avançai mon pied, seigneur, que je l’y posai, tandis que mon cœur se liquéfiait, que des larmes débordant de mon cœur s’apprêtaient à jaillir par mes yeux et mes oreilles ; je me sentis mourir quand mon pied se posa sur la forme ; il s’y ajustait si bien que je ne pouvais plus rejeter l’idée que cette empreinte mystérieuse n’était autre que la mienne ; (EMP, p. 163)
Le signe de l’empreinte, à la suite de cet événement, perd alors sa qualité indiciaire au profit d’une valeur plus symbolique ; son aspect surprenant, déclenchant une enquête, n’a plus de raison d’être. Une fois l’enquête achevée, il n’y a en effet plus d’intérêt pour le personnage ni à traquer ni à résoudre l’énigme métonymique. Le signe subit une transfiguration, d’une qualité indiciaire à symbolique. Le rapport entre le signe et l’objet est à présent un rapport conventionnel.
La dimension symbolique du signe constitue, d’abord, pour Robinson la marque d’un certain rapport à l’île. L’empreinte se révèle comme un emblème de possession. Nous entendons ici « emblème » comme une image codée, reliant le signe à son objet non pas uniquement du fait d’une ressemblance ou d’une seule contiguïté mais du fait d’une règle de correspondance. Produit d’un corps, la trace naturelle devient, lorsqu’elle se fait emblème, un signe indépendant qui fait figure et vaut pour, ou l’humanité dans son entier, ou un groupe humain bien déterminé, ou encore un individu seul. Elle n’intéresse plus, à la différence de l’indice, pour le processus historique du dépôt d’un corps qu’elle permet de retracer mais pour la relation symbolique, et en cela intemporelle, qu’elle exprime. L’empreinte apparaît donc dans le robinsonnade de Patrick Chamoiseau comme un emblème de possession au même titre que d’autres signes que Robinson a laissés sur l’île pour marquer son appropriation. Elle rejoint alors, comme le narrateur le déclare lui-même « un fatras de petits symboles qui [l]’instituaient chacun maitre de ce quignon de terre », tels que diverses reliques tirées de la frégate, « effigies d’ancêtres, objets “de famille” » (Chamoiseau, 2013, p. 206) ou les multiples inscriptions qu’il place sur des drapeaux (Chamoiseau, 2013, p. 40) ; la liste qui en est faite, courant sur plusieurs lignes, marque l’abondance des drapeaux que le personnage a dû installer. Patrick Chamoiseau lui-même nous confiait dans un entretien avoir entrepris l’écriture du livre avec l’image d’un film dans lequel était représenté le premier pas de Christophe Colomb aux Amériques [4] . Geste fondateur de la colonisation du Nouveau Monde, l’apposition du pied est le symbole d’une présence forte et oppressante faisant table rase où elle s’impose. Dans Écrire en pays dominé, Patrick Chamoiseau évoque également l’« écho sépulcral » que ce premier pas de Christophe Colomb a laissé dans son imaginaire :
J’entends ce premier impact de ma botte sur le sable ; il prolonge l’écho sépulcral de celui de Colomb. [...] J’ai erré dans ses gestes. Fouler la plage de St-Pierre, empiler des pierres pour la muraille d’un fort, défricher des terres au pied de la montagne. (Chamoiseau, 2002, p. 114)
L’empreinte, qui est finalement celle du personnage, impose, ensuite, à Robinson un véritable face-à-face avec lui-même. « Je passais des jours et des jours à me familiariser avec ma face, à la tâter sans fin, à me l’imaginer sans fin » (Chamoiseau, 2013, p. 174) déclare-t-il après la révélation qui lui est apparue. Être une personne, c’est avoir un masque au sens étymologique du terme. Robinson en a redécouvert un. L’empreinte devenant signe de soi amorce alors une véritable entrée dans le processus d’individuation. Patrick Chamoiseau décrit ce dernier terme comme un processus particulièrement caractéristique de l’avènement du Monde et qui consiste à se construire individu en dehors d’une structure communautaire. Les constructions sociales, ébranlées par le processus de mondialisation, ont encouragé ce processus, demandant que soit construit une nouvelle « architecture de principes et de valeur » dans la « grande scène du monde » (Chamoiseau, 2013, p. 174). Patrick Chamoiseau déclare que « la “situation Robinson” est un archétype de l’individuation, c’est en cela qu’elle est toujours fascinante pour nous, toujours inépuisable. » (Chamoiseau, 2013, p. 289). Le personnage de Robinson, amnésique dans L’Empreinte à Crusoé, qui s’avère en réalité être un ancien esclave dogon, permet ainsi d’envisager, de manière plus forte encore, la « situation Robinson » déjà présente chez Defoe – il s’agissait dans cette dernière œuvre de la confrontation caractéristique d’un individu Européen au monde alors qu’il s’est détourné de son cadre communautaire pour faire fortune. Le personnage est, par ailleurs, puni dans l’œuvre originelle par le naufrage de son navire pour avoir désobéi aux recommandations raisonnables de son père en Angleterre, lui sommant de ne pas « courir les mers » ; Robinson a décidé de quitter son milieu familial en Angleterre pour partir sur les mers [5] .
L’auteur de L’Empreinte à Crusoé souhaite, néanmoins, éviter pour son personnage ce qu’il nomme lui-même dans « L’Atelier de l’empreinte. Chutes et notes » à la fin de l’ouvrage les « maladies de l’individuation », à savoir l’« égoïsme, le non-solidaire, le chacun pour soi » (Chamoiseau, 2013, p. 291), quand l’individuation est une chance dans le contexte de la mondialisation car elle permet la constitution de liens transculturels inouïs. Le face-à-face déclenché par la découverte d’une empreinte encourage alors le personnage non pas à affermir sa position dominante sur l’île et face au monde, mais à la minorer. Il n’est plus dans une démarche de « conquête de l’ailleurs » mais il décide enfin d’être là (Bataillé, Charrié, 2017).
Robinson défait alors ces emprises sur l’île, en détruisant ce qu’il a bâti et installé depuis son arrivée – enclos, habitations, endroits de réserve, symboles de sa présence – et en se délestant également des multiples institutions qui étaient chargées de maitriser la « sauvagerie » de l’île (bureau de police, service des douanes, cabinet des poids et mesures, agence des hypothèques, etc.). Ce faisant, il se pose comme personne rénovée, s’ouvrant aux « temps des présences », ceux de l’accueil et de la contemplation des dynamiques vivantes qui l’entourent. Il a découvert que l’autre était finalement lui, ce qui le met à distance d’une volonté de chercher le Même, de réduire l’autre à un statut d’objet.
L’artiste
Nous avons ainsi constaté dans ce second mouvement que l’empreinte perdant pour le personnage sa valeur première d’indice (car Robinson semble avoir résolu l’énigme en constatant qu’elle lui appartenait) lui permet d’évoluer dans son processus d’individuation ; il trouve ainsi l’autre, les autres en lui, réalisant qu’il est finalement l’intrus qu’il recherchait. Il perd ainsi peu à peu sa condition d’amnésique pour saisir une identité composite, qui ne lui en est pas moins propre. Nous allons à présent constater un troisième et dernier mouvement provoqué par l’empreinte.
Le personnage fait effectivement au seuil de la troisième partie une dernière étrange découverte, lorsqu’il revient sur la plage de l’empreinte : « Je m’aperçus que mon talon, ma voûte plantaire et mes orteils n’épousaient pas l’empreinte d’une manière impeccable […] et le pire, c’est que maintenant soumise à ma placide lucidité, elle avait tout autant de raisons de ne pas être humaine. » (Chamoiseau, 2013, p. 122) L’empreinte n’a plus la qualité ici ni d’un indice, ni, comme symbole, d’un signe de soi, mais celle autrement symbolique du signe qui ouvre le personnage à la Relation selon la pensée d’Édouard Glissant mais également au principe de la contre-philosophie de Guillaume Pigeard de Gurbert (philosophe à qui l’œuvre est dédiée). L’âge de la « petite personne » (qui désigne l’enfant en créole) restait, comme le précise Pigeard de Gurbert, un âge imparfait « […] où imagination et perception ne [faisaient] qu’un » (EMP, p. 162). La « chose impavide [6] » (EMP, p. 155), l’état dans lequel est à présent l’artiste, l’éloigne du trouble.
L’empreinte se révèle alors pleinement comme le choc qu’elle constitue sur la conscience, à la manière de la « griffure » (Pigeard de Gurbert, 2010, p. 93) conceptualisée par Pigeard de Gurbert. Elle constitue le signe transitionnel qui permet d’accéder au sens, véritablement. La philosophie, selon Pigeard de Gurbert, ne peut naitre que d’une rencontre stupéfiante et non-intentionnelle de l’en-dehors avec la pensée. Le surgissement de l’empreinte sur la plage dans l’œuvre originelle de Daniel Defoe est une image, selon le philosophe, de ce mouvement essentiel. L’Empreinte à Crusoé mettrait alors en récit le principe contre-philosophique de Gurbert, sans pour autant se défaire de la théorie de la Relation d’Édouard Glissant. Robinson, ayant retrouvé en partie la mémoire et son prénom dogon Ogomtemmêli, étant relié à la diversité des espaces mondiaux peuplés par l’humanité mais aussi au foisonnement d’un vivant auquel il se sent appartenir selon un principe d’horizontalité sans pour autant s’y identifier – Robinson se déclare « de même feu que les fleurs », de « même frisson que les herbes coupantes » (Chamoiseau, 2013, p. 128) –, est effectivement mis en relation. Ainsi le personnage délaisse la compréhension du monde comme un espace dominé par la guerre des peuples et un modèle économique capitalistique pour faire l’expérience de la « mondialité » (Chamoiseau, 2014), celle qui ouvre aux solidarités avec l’ensemble des existences. L’île de Robinson ne fait, par conséquent, plus figure d’ailleurs exotique, d’ « imaginaire colonisé » (Bataillé, Charrié, 2017, p. 122), comme cela était le cas dans le mythe originel de Defoe et dans nombre de réécritures, mais en elle s’imagine et se trouve le monde, un monde qui comprend, qui plus est, la terre.
Ainsi, Patrick Chamoiseau formule-t-il ce à quoi Robinson est finalement confronté dans le troisième mouvement de son initiation comme relevant de l’« impensable ». L’impensable est compris, selon lui, comme « l’altérité la plus extrême » (Chamoiseau et De Vriese, 2015, p. 128). L’auteur termine ainsi par cette remarque dans « L’Atelier de l’empreinte. Chutes et notes » en annexe de L’Empreinte à Crusoé :
Je découvre le dernier mot de mon Robinson : rencontre.
Toute individuation pleine mène à ce lieu fondateur. La rencontre. (Chamoiseau, 2013, p. 156)
Nous avons ainsi pu étudier le cheminement d’un personnage face au signe de l’empreinte. Se déplaçant d’une qualité indiciaire à symbolique, le signe constitue pour Robinson le moyen de son individuation. Cette dernière ne se pense donc pas comme la captation fixe d’une identité mais plutôt comme ouverture à une « identité qui chemine », selon Glissant « qui ne va pas à l’unique, elle renforce les uns et les autres, et l’ici par l’ailleurs » (Glissant, 1990, p. 80). L’œuvre illustre par ailleurs un parcours sémiotique achevé puisqu’à la fin de celle-là lorsqu’un capitaine de navire, le véritable Robinson, en vient à prendre la place du personnage sur l’île, il ne trouve plus l’empreinte. Le personnage serait ainsi parvenu à dégager le representamen derrière l’empreinte, un centre ouvert à tous les vents, le nœud vivant de la Relation, l’ombilic d’un archipel. Didi-Huberman dans La Ressemblance par contact, archéologie, anachronisme et modernité de l’empreinte, déclare au sujet de l’empreinte : « Leur pouvoir, leur magie tiennent précisément à cette capacité qu’elles ont d’imposer quelque chose de l’ordre du lien, de l’emprise et du contact, alors même qu’elles ne présentent qu’un aspect évidé, un écart, une trace de disparition. » (Didi-Huberman, 2008, p. 50-51). On peut ainsi dire que l’empreinte interprétée par Robinson a accompli le destin propre à sa forme, celle d’être une forme ouverte du contact.
Bibliographie
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CHAMOISEAU Patrick et DE VRIESE Hannes, « L’écriture de la nature ou le texte vivant », Revue critique de fixxion française contemporaine, vol. 11, septembre 2015, p. 128‑132, https://doi.org/10.4000/fixxion.8885.
CHAMOISEAU Patrick, « Mondialisation, mondialité, pierre-monde », Littérature, vol. 174 / 2, Paris, Armand Colin, 2014, p. 92‑103, https://doi.org/10.3917/litt.174.0092.
CHAMOISEAU Patrick, L’empreinte à Crusoé, Paris, Gallimard, 2013.
DIDI-HUBERMAN Georges, La ressemblance par contact : archéologie, anachronisme et modernité de l’empreinte, Paris, Minuit, 2008.
FALLON Ann Marie, Global Crusoe: comparative literature, postcolonial theory and transnational aesthetics, Farnham, Surrey Burlington, Vt, Ashgate, 2011.
GERVAIS Bertrand, « D’une étonnante dextérité dans l’art de l’enquête », Recherches sémiotiques / Semiotic Inquiry, vol. 30 / 1-2‑3, Association canadienne de sémiotique / Canadian Semiotic Association, 2010, p. 137‑146, https://doi.org/10.7202/1025929ar.
GLISSANT Édouard, Traité du tout-monde, Paris, Gallimard, 1997.
GLISSANT Édouard, Poétique de la relation, Paris, Gallimard, 1990.
MAURON Véronique, « La ressemblance indiciaire » in Le signe incarné : ombres et reflets dans l’art contemporain, Paris, Hazan, 2001, p. 46-73.
PEIRCE Charles Sanders et DELEDALLE Gérard, Écrits sur le signe, Paris, Seuil, coll. « L’Ordre philosophique », 1978.
PIGEARD DE GURBERT Guillaume, Contre la philosophie, Arles, France, Actes Sud, 2010.
Notes
- [1]
Il s’agit d’une remarque qui figure dans l’annexe écrite par l’auteur « L’atelier de l’empreinte. Chutes et notes ».
- [2]
Notre traduction.
- [3]
« Les exemples idoines d’indices sont les empreintes laissées par un animal, l’aiguille d’une boussole, l’orientation d’une rose des vents, le trou laissé dans une cloison par le passage d’une balle. Bertrand Gervais, « D’une étonnante dextérité dans l’art de l’enquête », Recherches sémiotiques / Semiotic Inquiry, vol. 30 / 1-2‑3, Association canadienne de sémiotique / Canadian Semiotic Association, 2010, p. 139.
- [4]
« Quand Christophe Colomb débarque, il pose le pied sur la plage et le réalisateur fait un ralenti à ce moment-là. J’ai trouvé cette idée géniale puisque, effectivement, l’arrivée de Colomb c’est le commencement des génocides, des maladies, des massacres. C’est pas mal vu, ce choc du pied de Colomb. » Marie Bouchereau, Entretien réalisé avec Patrick Chamoiseau le 5 octobre 2019 à St-Dié-des-Vosges.
- [5]
L’Occident a répandu l’individuation sur le monde parce que ses aventuriers, ses découvreurs, ses marchands, ses bannis, qui opérèrent le contact avec le reste du monde, étaient des individus largement dépris des ordonnances qui maintenaient leurs compatriotes dans des enracinements territoriaux. Affronter les espaces et les mers, sans nécessité vitale, était déjà une poétique de déterritorialisation intime dont peu d’audaces, strictement communautaires, pouvaient se rendre capables. (Chamoiseau, 2014, p. 99)
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… pourtant dans cette chose impavide, je percevais le parfum et la beauté des fleurs, le saisissement des nuits de lune, je goûtais encore aux succulences des fruits, mes sens organisaient le monde à leur manière pour me le restituer intelligible, et me permettre de le vivre ; la différence était infime mais néanmoins considérable : j’étais désormais capable de les mettre à distance et de les regarder faire…- chute. (Chamoiseau, 2013, p. 155)
Pour citer cet article
Marie Bouchereau, « Empreinte, signe errant, et mise en relation : du processus d'individuation dans L'Empreinte à Crusoé », dans Yvan Daniel et Gaëlle Loisel (éd.), Littératures et mondialisation. Actes du 44e congrès de la SFLGC, 2026, URL : https://sflgc.org/acte/bouchereau-marie-empreinte-signe-errant-et-mise-en-relation-du-processus-dindividuation-dans-lempreinte-a-crusoe/, page consultée le 12 Juillet 2026.
Biographie de l'auteur
BOUCHEREAU, Marie
Docteure en littérature comparée, Marie Bouchereau a soutenu une thèse intitulée « L’empreinte dans la littérature contemporaine de langue française : une enquête écocritique des directions créatives ». Ses travaux de recherche s’inscrivent dans le cadre des études écocritiques et postcoloniales.



