appel

Représenter le handicap dans les arts, les lettres et les médias : esthétiques, récits et politiques du visible
: 10/06/2026
: Université Sorbonne Nouvelle
: Barbara Laborde et Yen-Mai Tran-Gervat
: colloque-handicap@sorbonne-nouvelle.fr
: 8 avenue de Saint-Mandé 75012 Paris
: https://www.sorbonne-nouvelle.fr/representer-le-handicap-dans-les-arts-les-lettres-et-les-medias-esthetiques-recits-et-politiques-du-visibl-933453.kjsp?RH=1236178100008
Appel à communications
Colloque international
Représenter le handicap dans les arts, les lettres et les médias : esthétiques, récits et politiques du visible

 

Date : 3 et 4 décembre 2026
Lieu : Université Sorbonne Nouvelle, 8 avenue de Saint-Mandé, 75012 Paris

Argumentaire


La représentation du handicap dans les champs de la création et de la communication ne constitue pas un simple objet d'étude thématique, mais s'inscrit au cœur d'une mutation profonde des paradigmes épistémologiques en sciences humaines et sociales. Depuis les années 1970, le passage d’une lecture strictement clinique à une analyse socioculturelle a permis de dévoiler les mécanismes par lesquels les sociétés modernes produisent, classent et marginalisent les corps jugés non conformes : il s’agit d’envisager le handicap comme le produit d’environnements matériels, de normes sociales et de représentations culturelles qui assignent certaines formes corporelles ou cognitives à l’anormalité ou à l’infériorité. Dans cette perspective, le handicap apparaît comme une catégorie historiquement construite, liée à l’émergence de normes du corps « valide » dans les sociétés modernes, notamment à travers les dispositifs médicaux, juridiques et administratifs analysés dans le sillage des travaux pionniers de Georges Canguilhem dans sa thèse de doctorat Le normal et le pathologique en 1943, de Michel Foucault sur « l’anormalité » (Foucault, Michel, cours au Collège de France, 1975) ou d’Erving Goffman sur les « usages sociaux du handicap », (Goffman, Erving, Stigmates, 1975). En France, les travaux de Henri-Jacques Stiker complètent cette généalogie d’un point de vue anthropologique, en montrant que l'histoire du handicap est marquée par une volonté d'intégration paradoxale : la société n'accepte le handicap qu'à condition de le rééduquer ou de le « positiver » à tout prix, de le « réparer » ou de le rendre le plus invisible possible. Dans les arts, les figures du « double » ou de « l’inquiétante étrangeté » assimilent le handicap ou la déficience au rappel anthropologique de la finitude.

Les études culturelles du handicap ont ainsi montré que les représentations artistiques, littéraires et médiatiques jouent un rôle central dans la production de ces normes. Le handicap y apparaît fréquemment comme métaphore morale, signe de déviance, ressort narratif ou spectacle plus ou moins voyeuriste du corps « extraordinaire ». C’est ce que mettent en évidence les travaux fondateurs de Rosemarie Garland-Thomson (Garland-Thomson, Rosemarie, 1997). Elle analyse comment la culture visuelle, des foires aux monstres (freak shows) du XIXe siècle jusqu'aux blockbusters contemporains, oscille entre la fascination spectaculaire pour le corps atypique et le désir de le discipliner par le regard médical. Dans le domaine de la littérature et du cinéma, David T. Mitchell et Sharon L. Snyder ont quant à eux forgé le concept de « prothèse narrative » (narrative prosthesis), le handicap servant la "dynamique narrative", au prix d'une réduction du personnage à sa fonction symbolique.

Plus récemment, les travaux d’Anne Waldschmidt ont insisté sur la nécessité d’un « modèle culturel » du handicap, analysant le handicap comme un « signifiant » produit par des ordres symboliques, des pratiques corporelles et des institutions sociales. Dans son approfondissement de ce modèle culturel du handicap, elle propose le concept de dis/ability (d/efficience) pour souligner que non seulement la déficience et le handicap, mais encore la normalité sont des « effets générés par un savoir académique, les médias de masse et la vie quotidienne » et sont, à ce titre, des « signifiants vides ». R. Garland-Thomson parle quant à elle du handicap comme d’un « trope culturel ».

Les critical disability studies (CDS) marquent, dans les années 2000, une nouvelle étape, en intégrant les apports de la déconstruction, du poststructuralisme et des théories féministes ou queer. Elles s’inscrivent, dans le monde anglophone, dans la continuité des propositions théoriques formulées par Angela Woods au sujet des Critical Medical Humanities. Les critical race theory et les perspectives décoloniales permettent, de manière intersectionnelle, d'analyser le handicap comme un « construit colonial » et d’interroger les manières dont des paradigmes occidentaux infiltrent le Sud Global (Gresh, Shaun, 2016). Les Environnemental Disability Studies, et le livre de Sarah Jaquette Ray et Jay Sibara (2017) ouvrent ainsi un champ de recherches qui interroge les liens entre discours écologiques, justice climatique et handicap. Toutes ces approches montrent comment les crises écologiques et les normes de la "nature" impactent plus particulièrement les corps en marge et soulignent les enjeux d’une justice globale allant de pair avec la décolonisation des subjectivités.

Car le handicap ne peut être pensé isolément. Il se trouve aux croisements des approches théoriques sur la race, le genre et les classes sociales. L'enjeu n'est plus seulement l'accès ou l'inclusion, mais la critique radicale du validisme/capacitisme (ableism), cet ensemble de croyances et de pratiques qui dévaluent les vies handicapées au nom d'un récit utopique de perfection corporelle et cognitive. Robert McRuer, à travers la notion de « compulsory able-bodiedness » (McRuer, Robert, 2006) montre comment les régimes culturels dominants imposent un idéal de validité corporelle étroitement lié à d’autres rapports de pouvoir, notamment de genre et de sexualité. Il démontre que la société néolibérale impose un idéal de corps flexible, autonome et performant, étroitement lié aux normes de l'hétérosexualité et du capitalisme productiviste. La théorie crip propose de critiquer ces normes (Sandahl, Carrie, 2003 ; Kafer, Alison, 2013). Être « crip » consiste à revendiquer une position de résistance radicale, un refus de l’assimilation et de la normalisation. C’est transformer le handicap en capacité de désir et de création. C’est produire des formes de savoir uniques et précieuses qui permettent de critiquer l’organisation du monde à partir de sa marge. Dans les arts, cela se traduit par un refus de l'esthétique lisse et académique au profit de formes fragmentées, dissonantes ou imprévisibles, qui reflètent l’autre vécu des corps dissidents.

Dans cette perspective, les représentations du handicap ne constituent pas un simple reflet de la réalité sociale, mais participent activement à la production de normes, d’imaginaires et de hiérarchies corporelles. Les médias et les œuvres culturelles façonnent ainsi les croyances collectives et les valeurs sociales associées au handicap, contribuant soit à la reproduction des stéréotypes, soit à leur contestation. L'enjeu pour la recherche est de dépasser l'analyse du « reflet » pour interroger aussi les conditions de production : qui écrit, qui filme, et qui joue ? La revendication « Nothing about us without us » est à envisager lorsqu’elle s'applique par exemple à la nécessité d'impliquer des artistes handicapés à tous les stades de la création.

Ce colloque propose donc d’examiner les formes, les enjeux et les effets des représentations du handicap dans les productions artistiques, littéraires et médiatiques, en privilégiant les approches issues des sciences humaines et sociales : études culturelles, sociologie, histoire, anthropologie, psychologie sociale, études littéraires, études cinématographiques, philosophie, histoire de l’art, études de genre et disability studies. Il s’agira notamment d’interroger les conditions de production et de réception des œuvres, les régimes esthétiques et narratifs du handicap, ainsi que les enjeux politiques, sociaux et éthiques des représentations. Nous nous plaçons ainsi dans le sillage des études culturelles du handicap, pour lesquelles le handicap n’est pas seulement formé par la limitation biologique (la déficience) et la limitation culturelle (le stigmate) : la déficience relève d’une construction culturelle et, au-delà, est en elle-même une construction discursive. Les propositions autour des « poétiques autistiques » dans la littérature et les médias, ainsi que les revendications des mad studies contre le « sanisme » (oppression liée à la norme de rationalité) seront les bienvenues. L'appel souhaite particulièrement encourager les propositions mobilisant les courants les plus récents des Critical Disability Studies.

Axes thématiques :

Les propositions de communication pourront aborder les axes suivants :

  1. Stéréotypes, archétypes et figures narratives du handicap 



  • Le handicap comme métaphore, symbole ou ressort dramatique : Analyse des stéréotypes persistants

  • le handicap comme tragédie, héroïsme ou signe de déviance morale

  • l’ « inspiration porn »

  • Figures de la victime, du héros, du monstre ou du génie

  • Récits de réparation, de dépassement ou de normalisation

  • concept de « prothèse narrative »



  1. Esthétiques du handicap et formes artistiques



  • Représentations du corps handicapé dans les arts visuels

  • Poétiques de la différence corporelle en littérature

  • Expérimentations formelles et esthétiques « crip »,

  • Récits à la première personne, écritures autobiographiques et artivisme

  • Affirmation d’une « culture crip » ou d’une « fierté mad »



  1. Médias, industries culturelles et imaginaires sociaux



  • Handicap et cinéma, télévision, séries, jeux vidéo

  • Représentations, discours médiatiques et fabrication des normes

  • La vieillesse comme handicap

  • Politiques de casting, visibilité et inclusion

  • Place du handicap dans les environnements numériques

  • Analyse du « validisme algorithmique » sur les réseaux sociaux

  • Game Studies et « techniques de désobéissance » des joueurs handicapés



  1. Voix, subjectivités et auto-représentations 



  • Écritures autobiographiques et témoignages



  • Œuvres créées par des artistes handicapé·es



  • Pratiques artistiques et militantes

  • Exploration des formes artistiques alternatives



  1. Approches historiques et comparées des représentations



  • Histoire des représentations du handicap

  • Perspectives transnationales, interculturelles

  • Circulation des images et des récits

  • Représentations et rapports de pouvoir

  • Histoire des préjugés et conduites discriminatoires



  1. Normes, validisme et politiques du visible



  • Critique du validisme dans les œuvres culturelles

  • Critique de la blanchité des études classiques sur le handicap

  • Analyse des représentations du handicap face aux catastrophes écologiques

  • Enjeux éthiques de la mise en scène du handicap

  • handicap et médiations pédagogiques : classes inclusives, classes normatives


 

 

Bibliographie indicative :

  1. Baudot, Pierre-Yves et Revillard, Anne, L’État social et les droits des personnes handicapées, Paris, Presses de Sciences Po, 2015.

  2. Blanc, Alain, Le handicap ou le désordre des apparences, Paris, Armand Colin, 2006.

  3. Chottin, Marion, et Corinne Doria, Handicap, déficience, différence. ENS Éditions, 2026, https://doi.org/10.4000/15p6s

  4. Davis, Lennard J., Enforcing Normality: Disability, Deafness, and the Body, Londres, Verso, 1995 (rééd. 2013).

  5. Gardou, Charles (dir.), Handicap, une encyclopédie des savoirs. Des obscurantismes à de nouvelles lumières, Toulouse, Érès, 2014.

  6. Garland-Thomson, Rosemarie, Extraordinary Bodies: Figuring Physical Disability in American Culture and Literature, New York, Columbia University Press, 1997.

  7. George, Nicolas (https://www.globaldisabilityjustice.org) .

  8. Grech, Shaun, « Decolonising Eurocentric Disability Studies: Why Colonialism Matters in the Disability and Global South Debate. » Social Identities: Journal for the Study of Race, Nation and Culture21(1): 6 – 21, 2015. https://doi.org/10.1080/13504630.2014.995347

  9. Kafer, Alison, Feminist, Queer, Crip, Bloomington, Indiana University Press, 2013.

  10. McRuer, Robert, Crip Theory: Cultural Signs of Queerness and Disability, New York, New York University Press, 2006.

  11. Mitchell, David T. et Snyder, Sharon L., Narrative Prosthesis: Disability and the Dependencies of Discourse, Ann Arbor, University of Michigan Press, 2000.

  12. Puiseux, Charlotte, De chair et de fer. Vivre et lutter dans une société validiste, Paris, La Découverte, 2022.

  13. Ray, Sarah Jaquette et Sibara, Jay, Disability Studies and the Environmental Humanities, Toward an Eco-Crip Theory,

  14. Roussel, Céline et Vennetier, Soline, Discours et représentations du handicap. Perspectives culturelles, Classiques Garnier, 2019.

  15. Stiker, Henri-Jacques, Une histoire du handicap, Paris, La Découverte, 1982 (nombreuses rééd.).

  16. Stuart, Murray, Medical Humanities and Disability Studies, In/Disciplines, Bloomsbury Academic, 2023

  17. Waldschmidt, Anne, « Disability-Culture-Society », Alter [En ligne], 12-2 | 2018


 

Modalités de soumission

Les propositions de communication (300 à 500 mots), accompagnées d’une courte notice biographique (100 mots), sont à envoyer avant le 10 juin 2026 à l’adresse suivante :   colloque-handicap@sorbonne-nouvelle.fr

Les communications devront être présentées en français.

Calendrier

  • Date limite d’envoi des propositions : 11 juin 2026

  • Notification d’acceptation : 13 juillet 2026

  • Colloque : 3 et 4 décembre 2026


Comité scientifique :

Célia Atzeni, Severine Barthes, Guido Furci, Martin Goutte, Marina Krylyschin, Barbara Laborde, Sarah Neelsen, Yen-Mai Tran-Gervat.

Pour toute question :
  colloque-handicap@sorbonne-nouvelle.fr
: Yen-Mai Tran-Gervat