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Parution: Partages de l’Antiquité: les classiques grecs et latins et la littérature mondiale; Revue de Littérature Comparée n°344, octobre-décembre 2012
: Véronique Gély (éd.)
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: Revue de Littérature Comparée
Véronique Gély (éd.), Partages de l'Antiquité: les classiques grecs et latins et la littérature mondiale; Revue de Littérature Comparée n°344, octobre-décembre 2012

Résumés

Véronique Gély, Introduction: Partages de l'Antiquité : un paradigme pour le comparatisme, RLC 344, n° 4, octobre-décembre 2012, p. 387-395.

La crise de l’humanisme, les études postcoloniales et les études de genre ont convergé pour déconstruire l’« incomparable » exemplarité des Anciens grecs et latins, et l’idée que l’Europe ou l’Occident seraient leurs héritiers privilégiés. En les défamiliarisant et en les déterritorialisant, elles ont fait d’eux des cas d’école pour l’épistémologie du comparatisme. Elles conduisent à repenser la valeur d’universalité auparavant associée aux « mythes » et aux « classiques », et à proposer de fonder le comparatisme sur la notion de partage, dans ses deux acceptions : séparation et répartition.

Daniel-Henri Pageaux, Permanence et métamorphoses de la culture classique au Nouveau Monde, RLC 344, n° 4, octobre-décembre 2012, p. 397-410.

La présence des lettres et de la culture classiques n’intéresse pas seulement les siècles « coloniaux » pendant lesquels l’usage du latin et dans une moindre mesure le grec se manifeste dans l’enseignement et en poésie, épique ou lyrique. L’abondance des références classiques, en particulier mythologiques, illustre un état de dépendance culturelle par rapport à l’ancien monde. Mais cette situation se poursuit au long du XIXe siècle, avec la persistance d’une tradition « néo-classique », en particulier en poésie, et elle survit au XXe siècle dans l’imaginaire de certains écrivains. Ont été retenus Alfonso Reyes, nourri de culture hellénique, Alejo Carpentier et Jorge Luis Borges. La permanence d’une tradition humaniste est donc évidente, mais elle n’exclut évidemment ni les altérations ni les métamorphoses.

Elena Langlais et Claudine Le Blanc, Conflit de classiques, et au-delà : déterritorialisations indiennes des classiques grecs et latins (M.M. Dutt, Meghnâdbadh Kâbya ; Aurobindo, Love and Death, Ilion, Perseus the Deliverer), RLC 344, n° 4, octobre-décembre 2012, p. 411-427.

Pourquoi avoir recours aux classiques grecs et latins quand on dispose de ses propres classiques ? Comme le révèle de façon exemplaire l’œuvre de Michael Madhusudan Dutt et de Sri Aurobindo, l’usage des classiques gréco-latins dans l’Inde sous domination britannique a donné lieu à une confrontation complexe avec les classiques indiens. Par-delà le geste d’appropriation du patrimoine du vainqueur qu’ils partagent avec d’autres sujets des empires coloniaux européens, Dutt et Aurobindo mettent en œuvre une écriture à double détermination dont la visée est une comparaison critique, mais aussi un dépassement des déterminations.

Alexis Tadié, La littérature classique selon Salman Rushdie, RLC 344, n° 4, octobre-décembre 2012, p. 429-440.

Cet article se penche sur l’utilisation par Salman Rushdie de références à la littérature classique dans ses romans, afin d’explorer le rôle que peuvent jouer les références classiques dans la littérature postcoloniale. Apulée, Ovide, Lucrèce sont de fait d’importants points de passage dans Les Versets sataniques ainsi que dans La Terre sous ses pieds. C’est le pouvoir régénérateur des mythes, leur capacité à interpréter le monde contemporain qui apparaît ici. Mais c’est aussi un rapport à l’histoire et au temps, à l’Empire, que l’utilisation de la référence classique permet de repenser. C’est enfin la plasticité protéenne des mythes anciens qui les rend essentiels.

Véronique Porra, Sur quelques Orphée noirs. Reproduction, adaptation et hybridation du mythe d’Orphée en contexte post(-)colonial, RLC 344, n° 4, octobre-décembre 2012, p. 441-455.

Le texte de Jean-Paul Sartre « Orphée noir » [1948] ouvre et marque de son empreinte l’adaptation du mythe d’Orphée comme grille de lecture de l’émergence et de la célébration des voix poétiques « nègres ». Ainsi le film Orfeu negro [1959] de Marcel Camus, qui transpose ce motif dans le Rio des années 1950, est-il très éloigné du traitement du mythe dans la pièce de Vinicius de Moraes Orfeu da Conceição [1953/56] dont il prétend s’inspirer. Le placage sur le contexte brésilien de la structure binaire élaborée par Sartre pour expliquer la prise de parole de la négritude, crée un décalage que Carlos Diegues tentera, en 1999, de corriger dans son film Orfeu. De leur côté, des auteurs africains livreront, à partir des années 1970, des œuvres dans lesquelles ils procèderont à une appropriation du mythe antique. Le roman Orphée Dafric [1981] de l’auteur camerounaise Werewere Liking livre une illustration des procédés d’hybridation caractéristiques des esthétiques postcoloniales, avec tout ce que cela implique de déconstruction du récit mythique initial.

Patrice D. Rankine, Black is, black ain’t: la réception des classiques et le néant chez Ralph Ellison, Derek Walcott et Wole Soyinka (in English), RLC 344, n° 4, octobre-décembre 2012, p. 457-474.

L’association de l’Europe avec la lumière et de l’Afrique avec l’obscurité est tellement ancrée dans la pensée occidentale qu’elle a acquis une forme de pérennité ontologique. Dès lors que l’on évoque des personnes d’origine africaine, le fait d’imposer ce type d’images sur la description de corps leur donne une forme d’existence. L’une des façons dont les auteurs postcoloniaux se sont confrontés à la modernité occidentale est de faire retour vers certains aspects de l’Antiquité classique, parfois présents, bien que refoulés, qui perturbent la dichotomie rassurante entre lumière et obscurité, bien et mal, blanc et noir. Fondé sur une analyse philosophique en profondeur de l’ontologie heidegerrienne de Levinas, cet article examine la façon dont Ralph Ellison, Wole Soyinka et Derek Walcott se penchent sur les points sensibles de la tradition classique occidentale pour en extraire du sens. Ce sont, respectivement, les enfers virgiliens sombres, mais créatifs, le chaos générateur de Dionysos, l’Ogun de Soyinka, et le désordre constructif des ruines antiques, qui sont comme la mer. Ceci n’implique pas que chaque auteur soit noir, du point de vue de son identité sociale, mais plutôt que « l’obscurité de la lumière » constitue une réponse phénoménologique au chaos et à l’ordre, à la nation et à la signification artistique.

Virginie Soubrier, Une nouvelle Renaissance ? Les auteurs dramatiques postcoloniaux et l’héritage grec au tournant du XXIe siècle, RLC 344, n° 4, octobre-décembre 2012, p. 475-486.

Dans la lignée du congolais Sony Labou Tansi (1947-1995) qui exprimait au début des années 1980 son refus de « fouiller dans le culte de Dionysos », les auteurs de théâtre postcoloniaux, au tournant du XXIe siècle, ont définitivement rompu avec les modèles occidentaux, avec l’héritage grec en particulier. Leurs écritures, nourries d’inspirations multiples, participent à l’émergence d’une nouvelle Renaissance où la tragédie grecque entre désormais en résonance avec le jazz.

Kevin J. Wetmore, Jr., Peau noire, masques grecs : les réceptions des classiques, la réception de la race et l’identité afro-américaine sur la scène tragique (in English), RLC 344, n° 4, octobre-décembre 2012, p. 487-493.

La diaspora africaine privilégie deux types d’approches vis-à-vis des textes de l’Antiquité : l’adaptation textuelle ou le casting non-traditionnel. Cette dernière fut ignorée par la critique canonique, mais apparut dans les débats au sein du théâtre américain. En proposant un débat sur les castings qui ne tiennent pas compte de la couleur de la peau, et en reprenant les idées de Fanon à propos du « jouer blanc » dans la culture africaine, cet article explore brièvement la façon dont le casting d’acteurs de couleur pour jouer dans des tragédies grecques efface l’ethnicité, ou alors utilise cette ethnicité pour mettre au premier plan des questions de politique, de pouvoir et de race.

Crystel Pinçonnat, Le complexe d’Antigone. Relectures féministes et postcoloniales du scénario œdipien, RLC 344, n° 4, octobre-décembre 2012, p. 495-509.

« Que serait-il arrivé si la psychanalyse avait pris Antigone et non Œdipe pour point de départ ? », écrit Judith Butler dans Antigone : la parenté entre vie et mort (Antigone’s Claim : Kinship between Life & Death, 2000). À partir de cette réflexion, on tente aujourd’hui de repenser l’architecture freudienne du drame œdipien pour privilégier en son sein la figure d’Antigone et inverser la tendance historique qui, depuis la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle, a voulu, selon George Steiner, qu’« Œdipe supplante Antigone. » L’article poursuit ce travail de révision et propose une lecture de certains textes d’Assia Djebar, de Linda Lê et de Zahia Rahmani, romancières d’expression française dont l’imaginaire est puissamment marqué du sceau de la colonisation. L’œuvre de chacune est hantée par le complexe d’Antigone ; il donne corps à une condition historique aux retombées familiales tragiques.

Abstracts

Véronique Gély, Introduction: Sharing Antiquity: A Paradigm for Comparative Literature (in French), RLC 344, no 4, october-december 2012, p. 387-395.

The crisis of humanism, postcolonial studies and gender studies have converged to deconstruct the "incomparable" exemplarity of the Ancient Greek and Latin authors, and the idea that Europe or the Western world were their privileged heirs. By defamiliarizing and deterritorializing them, they have raised them to the status of textbook examples for the epistemology of comparative studies. They invite us to rethink the value of universality which was previously associated with “myths” and the “classics”, suggesting to ground comparative literature in the notion of partage—in both senses of dividing and sharing.

Daniel-Henri Pageaux, Permanence and change of classical culture in the new world (in French), RLC 344, no 4, october-december 2012, p. 397-410.

The presence of classical literature and culture does not only concern the “colonial” centuries when the use of Latin, and to a lesser extent, that of Greek, manifests itself in the scholastic programs and in poetry, be it epic or lyrical. The abundance of classical references, and in particular, mythological references, illustrates this state of cultural dependence towards the old world. But this situation continues throughout the 19th century, with the persistence of a “neo-classical” tradition, and it survives during the 20th century in the imaginary of certain writers, such as Alfonso Reyes, steeped in Hellenic culture, Alejo Carpentier and Jorge Luis Borges, whom we have chosen to study in this article. Though striking, the persistence of a humanistic tradition, of course, does not exclude alterations or metamorphoses.

Elena Langlais and Claudine Le Blanc, Clash of Classics, and Beyond: Indian Deterritorialisations of Greek and Latin Classics (in French), RLC 344, no 4, october-december 2012, p. 411-427.

What’s the point in using Greek and Latin classics, when you have your own? As exemplified by the works of Michael Madhusudan Dutt and Sri Aurobindo, the use of Greek and Latin Classics in colonial India took the shape of a complex encounter with Indian classics. Beyond the assimilation of the master’s canon also made by other indigenous writers of European colonial empires, Dutt and Aurobindo set up a two-determination writing in order to draw a critical comparison, but also to go beyond any kind of determination.

Alexis Tadié, Salman Rushdie and the uses of classical literature (in French), RLC 344, no 4, october-december 2012, p. 429-440.

This essay takes its starting point in Salman Rushdie’s use of references to classical literature in his novels, in order to explore the role that classical references can play in postcolonial literature. Apuleus, Ovid, Lucretius are important authors for The Satanic Verses or for The Ground Beneath Her Feet. This brings to light the ability of myths to renew interpretations and to interpret the contemporary world. References to classical literature enable writers to rethink the relationship of literature to History, and to Empire. The metamporphic power of ancient myths is finally highlighted.

Véronique Porra, About a few Black Orpheuses. Reproduction, Adaptation and Hybridation of the Orpheus Myth in (Post-)Colonial Context (in French), RLC 344, no 4, october-december 2012, p. 441-455.

Jean-Paul Sartre’s text “Orphée noir” (1948) opens up and profoundly shapes the adaptation of the myth of Orpheus as an interpretive frame of the emergence and celebration of black poetic voices. Thus, Marcel Camus’ film Orfeu negro (1959), which transposes the motif to the Rio of the 1950s, is a far cry from the treatment of the myth in Vinicius de Moraes’ play Orfeu da Conceição (1953/56) by which it claims to have been inspired. The imposition of the binary structure— devised by Sartre to explain the rise of the negritude movement—on the Brazilian context engenders a mismatch which Carlos Diegues attempts to remediate in his 1999 film Orfeu. Since the 1970s, African authors create works in which they appropriate the ancient myth. The novel Orphée Dafric (1981) by Cameroonian author Werewere Liking illustrates the practice of hybridation which is characteristic of postcolonial aesthetics, and which implies the deconstruction of the initial mythical narrative.

Patrice D. Rankine, Black is, black ain’t: Classical Reception and Nothingness in Ralph Ellison, Derek Walcott, Wole Soyinka, RLC 344, no 4, october-december 2012, p. 457-474.

The associations of Europe with light and Africa with darkness are so indelible to Western thinking as to have acquired the permanence of ontology. When it comes to persons of African descent, the imposition of this language onto descriptions of bodies creates a certain kind of thing in the world. One way that postcolonial authors have come to terms with Western modernity is to return to certain aspects of the classical past, sometimes available yet repressed, that unsettle the easy dichotomy between light and dark, good and evil, white and black. Based in deeper philosophical analysis of Levinas’ Heideggerian ontology than mere words, this paper examines how Ralph Ellison, Wole Soyinka, and Derek Walcott turn to the underbelly of the Western classical tradition for meaning. Respectively, these are the dark but creative Underworld of Homer and Vergil ; the generative chaos of Dionysus, Soyinka’s Ogun; and the constructive disorder of classical ruins, which are like the sea. This is not to say that each author is black, in the sense of social identity. Rather, the “darkness of light” is a phenomenological response to chaos and order, nation and artistic meaning.

Virginie Soubrier, A New Renaissance? Postcolonial Playwrights and Greek heritage in the early 21th century (in French), RLC 344, no 4, october-december 2012, p. 475-486.

In the early eighties, the Congolese Sony Labou Tansi (1947-1995) said he refused to “dig into the religion of Dionysus”. From the nineties until today, postcolonial dramatists have parted with western schemes, including the Greek heritage in particular. At the crossroads of different sources of inspiration, their works pave the way for a new Renaissance, where jazz and Greek tragedy blend their shapes and sounds.

Kevin J. Wetmore, Jr., Black Skin, Greek Masks: Classical Receptions, Race Reception, and African-American Identity on the Tragic Stage, RLC 344, no 4, october-december 2012, p. 487-493.

There exist two forms of African diasporan approaches to classical texts: textual adaptation or nontraditional casting. The latter has been ignored in classical scholarship, but not in debates in the American theatre about nontraditional casting. Engaging the debate on colorblind casting and employing Fanon’s ideas on “playing white” in black culture, this essay briefly considers how casting of actors of color in Greek tragedy either erases ethnicity or uses that ethnicity to foreground issues of politics, power and race.

Crystel Pinçonnat, The Antigone Complex. Feminist and Postcolonial Rereadings of the Œdipus Complex (in French), RLC 344, no 4, october-december 2012, p. 495-509.

“What would have happened if psychoanalysis had taken Antigone rather than Œdipus as its point of departure?”, writes Judith Butler in Antigone’s Claim: Kinship between Life & Death (2000). This move “beyond Œdipus” has inspired new readings of the Freudian architecture of the Œdipal drama. They usually coincide with the re-emergence of Antigone as a crucial figure, thus reversing the historical trend, which—since the end of 18th and the beginning of the 19th century—wants that “Œdipus supplants Antigone” (George Steiner). Continuing this revision, the article examines, from this perspective, different texts by Assia Djebar, Linda Lê and Zahia Rahmani, novelists whose imaginary is strongly marked by colonization. Their work, written in French, is haunted by Antigone’s complex, which gives substance to a specific historical condition with tragic family repercussions.

Voir le site des éditions Klincksieck: http://www.klincksieck.com/livre/?GCOI=22520100960580