événement
Contrefactualité, intelligence artificielle et temporalités alternatives
Colloque international - Appel à communication
Paris, Centre des arts d'Enghien-les-bains, 23-24 novembre 2026
L’essor de l’intelligence artificielle (IA) générative réactive une série de questions philosophiques, esthétiques et politiques relatives au temps et à ses modalisations. Entraînées par des données massives, les IA se déploient selon des temporalités multiples : temps computationnel accéléré, temps prédictif anticipant des scénarios futurs, temps rétroactif réévaluant et réécrivant des passés possibles. Or, le contrefactuel ne se réduit pas à une uchronie ou à un simple jeu d’hypothèses (« que se serait-il passé si… ? ») : il désigne la capacité à explorer les mondes possibles qui ne se sont pas réalisés, à manifester ce qui aurait pu advenir autrement, à rendre sensible l’écart entre l’actuel et ses virtualités.
En composant avec des passés reconfigurés, les IA contemporaines produisent des futurs anticipés, et révèlent la plasticité de nos mémoires collectives et individuelles. Elles travaillent le temps à rebours comme à rebond, en actualisant ce qui demeure en réserve dans le virtuel de l’espace latent, en multipliant les bifurcations narratives, esthétiques et politiques. L’IA devient ainsi un opérateur du contrefactuel, non pas au sens d’une simulation fidèle, mais comme générateur de différences, d’écarts et de variations. Ces pratiques de modélisation ne relèvent pas uniquement de la technique. Elles engagent une interrogation profonde sur nos régimes d’historicité, sur la manière dont nous concevons l’avenir et réécrivons le passé. Elles affectent aussi nos institutions politiques, nos pratiques de recherche et de création, notre rapport à la mémoire et à la mort.
Inscrire cette réflexion dans une approche posthumaniste permettra de déplacer la focale : il ne s’agira plus d’interroger seulement ce que l’IA fait à l’humain, mais de considérer comment humains et machines co-produisent de nouveaux régimes de temporalité et de factualité. Le posthumanisme invite en effet à penser l’humain comme un nœud de relations au sein d’un réseau élargi d’agents techniques, symboliques, biologiques et environnementaux. Dans ce cadre, l’IA n’est pas un outil extérieur, mais un opérateur qui reconfigure notre rapport au temps, aux possibles, au vivant et au non-vivant.
La fiction, et en particulier la science-fiction, qu’il s’agisse de littérature, d’œuvres vidéo ou cinématographiques, ou encore de dispositifs vidéoludiques, propose de nombreux exemples qui alimentent cette réflexion. On peut penser à Dark City, The Thirteenth Floor, ExistenZ, The Matrix, Terminator, Tron, Black Mirror ou de nombreuses autres œuvres cyberpunk dans lesquelles des intelligences artificielles évoluent au point de vouloir réécrire l’histoire humaine, en créer des versions alternatives simulées qui facilitent l’exploitation et la soumission des (sur)vivants. Plusieurs séries télévisées ont d’ailleurs aussi utilisé les motifs de la simulation et de l’IA pour créer des passés artificiels, les personnages évoluant par exemple entre un XIXe siècle devenant à la fois un parc d’attraction et un piège (le Far West de Westworld, le paquebot de 1899) et le futur qui produit ces temporalités nostalgiques.
Fictions et réflexions philosophiques se nourrissent l’un l’autre pour construire des hypothèses au sujet de notre réalité. L’hypothèse de la simulation (Bostrom 2003) suggère que notre réalité est une construction illusoire, créée par des entités (humaines ou extraterrestres) technologiquement supérieure à nous. Les IA qui naissent de cette technologie avancée permettent la création de mondes artificiels — donc autant de temporalités que de spatialités alternatives. L’objectif serait alors d’explorer tous les scénarios possibles de l’humanité pour connaître la réponse aux grandes questions existentielles, à l’instar de Deep Thought, le super-ordinateur de Hitchhiker’s Guide to the Galaxy de Douglas Adams. À hauteur de fiction, cette hypothèse philosophique permet l’élaboration de dispositifs fictifs métaréférentiels (comme dans le jeu vidéo No Man's Sky) ou des mises en abyme existentielles (Futurama). L’hypothèse de la simulation fait en outre l’objet de théories conspirationnistes, inspirées de l’univers de Matrix; son caractère fortement solipsiste soulève quant à lui des enjeux éthiques.
De manière plus positive, on peut aussi évoquer l’utilisation de l’IA pour créer des espaces virtuels où les frontières entre histoire, fiction et réel, mais aussi passé, présent et futur, se dissolvent, déclenchant une crise épistémique et temporelle à l’intérieur de la fiction, d’ailleurs souvent mise en abyme. Pensons à de nombreux épisodes de Star Trek qui se déroulent sur le Holodeck ou dans différentes simulations d’oeuvres de fiction (Sherlock Holmes et autres) ou d’événements historiques (Seconde guerre mondiale, la Renaissance italienne ou l’Irlande du XIXe siècle) qui contaminent la vie à bord du vaisseau spatial, mais aussi à certains épisodes de Stargate SG1, Altered Carbon, Raised by Wolves, The Expanse ou Devs.
Finalement, mentionnons les innombrables exemples où les intelligences artificielles s’incarnent comme aboutissement d’une évolution de l’automate à l’androïde. Les interactions entre les humains et ces êtres artificiels relèvent également un rapport trouble à la réalité et à la contrefactualité, mais aussi au temps. Ces êtres ont été créés pour simuler leur humanité (tant sur le plan physique que de l’intelligence, des émotions, de la sociabilité), mais il n’en partagent pas pour autant le rapport ontologique au temps et au réel : ils sont le plus souvent immortels, peuvent se télécharger d’un corps à un autre, ils ont accès à une mémoire collective et une histoire (possiblement fausse ou altérée), peuvent être reprogrammés ou évoluer de manière imprévisible ou inattendue. Pensons à 2001, Blade Runner, I, Robot, Battlestar Galactica, Ex Machina, Detroit: Become Human, Fallout 4 ou, du côté littéraire, Galatea 2.2 (Richard Powers, 1995), Machines Like Me (Ian McEwan, 2019) ou encore Klara and the Sun (Kazuo Ishiguro, 2021).
Dans quelle mesure les IA co-produisent-elles des « futurs anticipés » qui conditionnent le présent ? Comment leurs simulations ouvrent-elles des possibles ou, au contraire, réduisent-elles la diversité des bifurcations historiques et sociales ? Comment leur mise en scène et, éventuellement, leur déploiement dans le monde réel infléchissent-ils les imaginaires populaires contemporains ? En quoi les narrations complexes, en forte croissance dès le début des années 1990 dans les cultures de l’écran, contribuent-elles à la montée du contrefactuel dans les récits populaires, en marge des rôles de l’IA, notamment par l’entremise de l’éclatement des temporalités et des univers représentés ? En croisant les perspectives des sciences humaines, des arts, des sciences sociales et des sciences informatiques, il s’agira de questionner les manières dont l’IA reconfigure les horizons d’attente et de remémoration, les formes narratives et créatives, ainsi que les imaginaires politiques et épistémologiques.
Le colloque aura lieu les 23 et 24 novembre 2026 au Centre des arts d'Enghien-les-bains, près de Paris. Les propositions de communication d’un maximum de 500 mots, accompagnées d’une courte notice bio-bibliographique, sont à envoyer avant le 25 juin 2026 à l’adresse suivante : arnaud.regnauld@univ-paris8.org. Les communications pourront être en français ou en anglais. Les décisions seront communiquées début juillet.
Comité d’organisation : Arnaud Regnauld (Paris 8), Gwen Le Cor (Paris 8), Stéphane Vanderhaeghe (Paris 8), Judith Deschamps (Paris 8), Icare Bamba (Paris 8), Silvia Neri (Paris 8).
Comité scientifique : Arnaud Regnauld (U. Paris 8), Anne Alombert (U. Paris 8), Pierre Cassou-Noguès (U. Paris 8), , Gwen Le Cor (U. Paris 8), Stéphane Vanderhaeghe (U. Paris 8), Vincent Beaubois (U. Paris Nanterre), Marta Severo (U. Paris Nanterre), (Hélène Machinal (U. Rennes 2), Elaine Després (UQAM), Louis-Paul Willis (UQAT), Megan Bédard (UQAM), Jessy Neau (U. de Poitiers), Sylvie Bauer (U. Rennes 2), Shannon Wells-Lassagne (U. de Bourgogne), Denis Mellier (U. de Poitiers), Monica Michlin (U. de Montpellier), Mélanie Joseph-Villain (U. de Bourgogne), Christelle Centi (UBO).
Ce colloque est le cinquième d’une série de colloques tenus dans le cadre du projet « Temporalités », porté par Hélène Machinal, qui réunit des chercheur.e.s de plusieurs universités françaises et québécoises (Université de Bourgogne, Université de Bretagne occidentale, Université Paris 8, Université Rennes 2, Université de Poitiers, Université de Montpellier, UQAM). Ce colloque a reçu le soutien de l’EUR ArTeC dans le cadre du projet intitulé “Écologies dismédiatiques du numérique. Subjectivités, réflexivités et socialités à l’ère de l’IA“
Bibliographie indicative
Ackerman, Ada. “Combler les images manquantes : IA, archéologie et histoire synthétique.” Le Monde selon l’IA. Explorer les espaces latents, Jeu de Paume, 2025.
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Besson, Anne, Nathalie Prince et Laurent Bazin (dir.). Mondes fictionnels, mondes numériques, mondes possibles : adolescence et culture médiatique. Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2016.
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Boof-Vermesse, Isabelle, Matthieu Freyheit, Hélène Machinal et Frédérique Toudoire-Surlapierre (dir.). Cyborgs, mutants, hackers : identités posthumaines. Paris : Orizons, 2018
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Caccamo, Emmanuelle, Maude Bonenfant et Fanny Barnabé (dir.). Rhétoriques, métaphores et technologies numériques : l’influence du langage sur notre perception de la numérisation du monde. Québec : Presses de l’Université du Québec, 2022.
Cassou-Noguès, Pierre. La bienveillance des machines. Comment le numérique nous transforme à notre insu. Paris : Seuil, 2022.
Cassou-Noguès, Pierre. Les rêves cybernétiques de Norbert Wiener. Paris : Seuil, 2014.
Cassou-Noguès, Pierre, and Gwenola Wagon. Les Images pyromanes : Théories, fictions, IA génératives. Éditions MF, 2025.
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