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« À la table des émotions : manger dans la littérature et les arts » / Appel à article pour le 4e numéro de la revue Pagaille
: 18/06/2024
: http://revue-pagaille.fr
: Amandine Lebarbier
: a.lebarbi@parisnanterre.fr
: http://revue-pagaille.fr

Appel à article pour le 4e numéro de la revue Pagaille, revue de littératures et média comparées


« À la table des émotions : manger dans la littérature et les arts »


Manger ou mourir de faim, manger avec frugalité ou à l’excès, manger ou non de la viande, consommer bio ou des produits industrialisés : dans la société occidentale contemporaine, les injonctions et les positions face à la nourriture sont multiples, passionnées, conflictuelles. Elles nous rappellent combien la question est politique et sociale et convoque un spectre d’émotions très larges, dont la littérature et les arts se sont emparés.


Ce quatrième numéro de la revue Pagaille souhaite s’inscrire au carrefour de deux champs de recherche contemporains. Les Food Studies d’abord, qui se sont imposées comme un champ d’études politique, culturel et sociologique ces vingt dernières années, en s’intéressant à ce que nous mangeons, à nos modes de consommation, aux questions de santé publique, aux crises alimentaires, ainsi qu’aux liens entre nourriture et identités dans nos sociétés industrialisées. L’histoire des émotions ensuite, telle qu’elle s’est écrite depuis le début des années 2000, notamment sous l’impulsion des travaux de Barbara Rosenwein, d’Alain Corbin, de Georges Vigarello ou de Jean-Jacques Courtine.


Ce numéro de Pagaille souhaiterait ainsi interroger la manière dont les mises en scène d’aliments, les choix alimentaires, les façons de manger, la confection des repas et les arts de la table en général s’offrent comme des lieux d’exploration de multiples émotions, tant du point de vue de l’écriture (construction des personnages et des univers fictionnels) que de la réception.


Les propositions d’article pourront s’inscrire dans un ou plusieurs des axes suivants :




  1. Scénographie du repas : codes, rituels, conflits


La temporalité du repas, le moment de rassemblement qu’il permet, offre aux écrivains une scénographie idéale pour faire parler, faire se disputer, faire rire, faire éclater et régler des conflits entre les personnages (Festen de Thomas Vinterberg, Juste la fin du monde de Lagarce, l’incontournable banquet final d’Astérix). Au théâtre notamment, les mises en scène de repas permettent de rassembler (Les Fausses Confidences de Marivaux, Une noce de Tchekhov), voire de contraindre aussi des personnages à être ensemble (Don Juan ou Le Festin de pierre de Molière).


Le repas est aussi un moment idéal de la fiction pour réfléchir aux codes culturels qui sont chargés d’une force symbolique de distinction sociale, créant l’impression d’appartenance ou non à une communauté. On peut songer à ces scènes topiques dont le cinéma ne se lasse pas : le transfuge de classe mis en difficulté par les codes sociaux de la table bourgeoise ou aristocratique (Titanic, Pretty Woman), l’étranger colonialiste déstabilisé par un menu inconnu (Indiana Jones et le temple maudit). La gêne à table dessine des identités et communautés qui séparent les individus.


En quoi le topos de la scène de repas permet-il aussi de reconfigurer l’écriture des dénouements ? La table peut ainsi donner lieu à des mises en scène spectaculaires de la vengeance (Titus Andronicus, Britannicus, Game of Thrones, Merci pour le chocolat de Chabrol).




  1. Charges émotionnelles des aliments : goût, envie et dégoût


Manger avec plaisir, dans un sensualisme revendiqué, baffrer (Gargamelle et les tripes dans Gargantua ; La Grand bouffe de Marco Ferreri) ou ressentir un franc dégoût pour un plat, être frustrés de ne pas pouvoir consommer tel ou tel aliment ou au contraire pousser le contrôle de son appétit à l’extrême dans un ascétisme absolu : quelles attitudes la littérature et les arts envisagent-ils par rapport aux aliments ? On pourra ainsi s’intéresser aux liens entre littérature et souvenir (la table opulente des Ponteleone dans Le Guépard de Tomasi di Lampedusa), entre nourriture et régression, nourriture et confort, nourriture et sensualité, jusqu’à envisager la question du “porn food”.


Du côté des lecteurs et des spectateurs, la représentation de la nourriture suscite-t-elle le dégoût, l’envie, la gourmandise ? Choque-t-elle les sensibilités, en transgressant des règles de bienséance ? Ou à l’inverse provoque-t-elle une attente, un plaisir qui met en appétit ? Le spectateur au musée peut se trouver confronté au dégoût face aux aliments en décomposition des artistes comme Michel Blazy et Dieter Roth, ou au contraire se délecter du Panier de fraises des boisde Chardin. Le lecteur ou le spectateur peut prendre plaisir in absentia à la description réussie d’un banquet plantureux (on peut songer aux romans de Jean-François Parot, par exemple), au spectacle de savoir-faire culinaire exposé (La Passion de Dodin-Bouffant de Tran Anh Hung).




  1. Inquiétudes alimentaires : contrôle et empêchement


Cet axe peut explorer l’écriture des formes de contrôle et d’empêchement face à la nourriture comme le jeûne, l’ascétisme, l’anorexie, la boulimie, venant exprimer l’angoisse (On était des poissons de Nathalie Kuperman), le deuil (Je vais bien, ne t’en fais pas d’Olivier Adam), le refoulement d’un traumatisme (Biographie de la faim d’Amélie Nothomb) ou la volonté de reprendre le contrôle sur sa vie (La Végétarienne de Han Kang). Ce serait l’occasion de réfléchir plus largement au genre de la littérature de témoignage autour des troubles alimentaires. Cette maîtrise par l’aliment peut relever d’une posture intellectuelle et philosophique, comme le stoïcisme et l’épicurisme, voie pour construire une vie heureuse, ou bien à l’inverse entretenir une frustration.


L’inquiétude alimentaire peut renvoyer aussi aux écritures de la famine, de la catastrophe écologique et du manque de nourriture (L'Assommoir d’Émile Zola, La Faim de Knut Hamsun, Entrez dans la danse de Jean Teulé, La Tombe des lucioles d’Akiyuki Nosaka, Soleil vert de Richard Fleischer).




  1. Nourritures et identités, nourriture et politique


Les pratiques culinaires définissent des identités culturelles et sociales (La Graine et le mulet d’Abdellatif Kechiche). En effet, la nourriture est parfois le lien qui reste avec un pays d’origine dont on est exilé et permet de donner forme à la nostalgie, comme dans la pièce de théâtre Saïgon de Caroline Guiela Nguyen. Les liens entre identités culturelles et nourriture engendrent mélanges et conflits, suscitent des formes d’exclusion comme d’inclusion, comme on le voit par exemple avec la notion d’appropriation culturelle et les interrogations qu’elle soulève dans le contexte de la cuisine (Mets et Merveilles de Maryse Condé). L’éthique de l’alimentation, les revendications politiques portées par la nourriture, que ce soit par le végétarisme, le véganisme ou les grèves de la faim (Hunger de Steve McQueen), les crispations et les passions qu’elles engendrent, sont autant de pistes fécondes qui pourraient être explorées. En quoi la nourriture peut-elle jouer un rôle central pour s’exprimer individuellement et collectivement ? Peut-elle aussi être une entrée pertinente pour penser les rapports entre les genres ?


On pourra aussi s’intéresser à la place que tient l’arrière-cuisine dans la fiction, longtemps laissée dans l’ombre et qui, mise au premier plan, permet de révéler toute la puissance émotionnelle de la fabrique du repas, à l'image de Françoise préparant avec le plus grand soin son boeuf en gelée ou du merveilleux repas confectionné par Babette dans la nouvelle de Karen Blixen.


Modalités de soumission :




  • Les propositions d’articles, de 500 mots maximum, accompagnées d’une bio-bibliographie et de 5 mots-clés, sont à envoyer avant le 18 juin 2024 à l’adresse mail suivante : revue.pagaille@gmail.com.

  • Les notifications aux auteurs seront envoyées à partir de la fin du mois de juillet 2024.

  • L’article (de 30 000 à 40 000 signes espaces compris) sera à envoyer avant le 31 octobre 2024 pour évaluation en double aveugle par le comité scientifique.

  • La publication du numéro est prévue en juin 2024 sur le site de la revue : http://revue-pagaille.fr.


Comité de rédaction


Julie Brugier, Université Paris Nanterre


Marion Brun, Université Paris-Sorbonne et Université d’Artois


Hélène Dubail, Université Paris Nanterre


Amandine Lebarbier, Université Paris Nanterre


Comité scientifique


Sylvain Briens (Sorbonne Université)


Jaine Chemmachery (Sorbonne Université)


Claudine Nacache Ruimi (Institut universitaire Elie Wiesel / Thalim UMR CNRS)


Florence Fix (Université de Rouen Normandie)


Renan Larue (Université de Californie, Santa Barbara)


Valérie Loichot (Emory University, Atlanta)


Nicholas Manning (Université Grenoble Alpes)


Bertrand Marquer (Université de Strasbourg)


Athéna Stourna (Université Sorbonne Nouvelle)


Anne Vincent-Buffault (Université Paris Cité )


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: Amandine Lebarbier