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Cet article entend proposer un regard décentralisant sur la mondialisation littéraire depuis des publications poétiques « périphériques », rurales et en langues minoritaires en France en Espagne. Des poèmes qui témoignent de l’attachement à la langue empêchée et au lieu déserté permettent de questionner la dévalorisation de l’échelon local, ou régional, dans les champs littéraire nationaux et mondial. L’écriture poétique se donne comme geste à l’égard du lieu et de la langue, se rappelle que manier le langage c’est aussi être capable de nommer ce qui nous entoure – de plus proche, l’échelle locale étant celle où nous viv(i)ons. De telles approches du texte poétique s’inquiètent de réciprocité, entre lieux, habitant∙es de ces lieux, et usages (littéraires) du langage, réciprocité qui questionne l’inégale redistributions et valorisation des ressources littéraires des lieux et langues au niveau mondial aujourd’hui.
This article takes a decentralizing look at literary globalization from the perspective of “peripheral”, rural and minority-language poetry publications in France and Spain. Poems that bear witness to an attachment to a language that has been prevented and a place that has been deserted allow us to question the devaluation of the local or regional level in national and global literary fields. Poetic writing presents itself as a gesture towards place and language, reminding us that to handle language is also to be able to name what surrounds us - most closely, the local scale being that on which we live. Such approaches to poetic text are concerned with reciprocity, between places, inhabitant∙es of those places, and (literary) uses of language, a reciprocity that questions the unequal redistribution and valorization of the literary resources of places and languages on a global level today.
ARTICLE
La communication que nous avons proposée au Congrès annuel de la SFLGC s’est articulée à deux autres interventions, toutes trois regroupées dans un panel conçu pour interroger les « Littératures périphériques ». Ces trois exposés concernaient des faits littéraires que l’on qualifie ordinairement de « régionaux » : romans et poèmes occitans, culturèmes régionaux chinois, parlures rurales, poèmes corses, roman estonien.
Si le colloque avait pour ambition de se centrer sur les questionnements liés aux concepts de littérature mondiale, de bibliothèque mondiale, de littérature maritime et de voyage, de circulations des textes et de traductibilité, interroger ce que l’on considère relever des périphéries permet de questionner les fonctionnements et les circulations de la mondialisation – en particulier, littéraire.
Mondialisation, lieux, parlers et langues « périphériques »
Par mondialisation, nous nous réfèrerons au système économique (capitaliste), politique et culturel qui met en relation et en concurrence, déplace, délocalise, les hommes, les biens, et les moyens de production à l’échelle planétaire. Le caractère fondamentalement inégal de ce système valorise ou marginalise sur différents plans des groupes humains, des territoires, des cultures, des langues. Sur le plan littéraire, il s’agit de publications massives de traductions, d’intérêt pour des langues et des produits littéraires qui représentent a priori une altérité culturelle, de l’élargissement du marché global du livre et de la délocalisation de son industrie. Il s’agit aussi de la mise en relation d’auteurs, d’éditeurs, d’universitaires, de partage de savoirs et d’expériences d’altérités littéraires. Bien entendu, ce partage des textes dépend en grande partie de la possibilité de leur passage : traductibilité ou connaissance de langues – y compris autochtones –, publiabilité (qui questionne notre approche des faits poétiques oraux), mais aussi rentabilité, (des textes qui parlent de faits culturels largement étrangers peuvent-ils parler au public, autrement dit bien se vendre ?). Du point de vue économique, un texte peut devenir mondial, un fait littéraire est « mondialisable », s’il est valorisable sur le marché international par l’industrie culturelle dominante (grands éditeurs nationaux et internationaux, grandes enseignes de vente). Et à côté de ces considérations prosaïques mais non moins essentielles du livre, les rapports entre littérature et mondialisation peuvent être, par les critiques et les universitaires, envisagés à travers le concept de « littérature mondiale » ou sous la forme de l’imaginaire d’une « bibliothèque mondiale ».
Les textes « régionaux » que l’on a abordés dans le panel sont-ils périphériques parce qu’ils n’ont pas pu, par leur sujet ou par leur style, s’élever à la valeur nationale, voire à la transmission et à la reconnaissance mondiales ? Est-ce un simple fait, une simple description, que de constater que telle littérature en telle langue vernaculaire, n’a pas passé les frontières de ses propres lieux ? L’exemple de Mirèio, de Frédéric Mistral, prix Nobel de littérature, pourrait prouver qu’une littérature considérée comme régionale ou régionaliste, qu’une œuvre poétique en provençal qui se déroule en Provence avec des personnages provençaux, peut accéder à la reconnaissance et à la circulation mondiale. Il s’agit pourtant d’une exception, puisque la critique montre que ce qui relève du local ne saurait s’intégrer au champ mondial. Comment pourrait-il l’être alors que ce qui est régional, et particulièrement en France, a été minoré, pour relever du particulier, et non du canon institutionnel de la nation, qui valorise le critère du style, et de l’universel ?
Outre le rapport hiérarchique, sur les plans politique, économique et culturel, entre Paris et les régions, longtemps appelées « provinces », qui engendre une dévalorisation de ce qui est étiqueté comme « régional », cette appellation connote une réduction du champ d’intérêt des œuvres concernées à la région à laquelle elle se rattache. […] Le fonctionnement du champ pousse à penser que toute appartenance à un lieu démonétise de fait toute tentative d’être reconnu comme un styliste ou comme un écrivain d’avant-garde. (Thomas, 1999, p. 9)
De fait, il semble que la marginalité à l’échelle nationale condamne à la marginalité à l’échelle mondiale. Pascale Casanova montre ainsi très bien que c’est depuis que la Catalogne a les moyens politiques, à l’échelle de l’Espagne, de son autonomie culturelle que des moyens financiers permettent l’écriture en catalan, la promotion d’auteur·ices et la traduction directe des romans dans les grandes langues mondiales :
Depuis qu’elle est parvenue à faire reconnaître son autonomie linguistique et culturelle, des instances de diffusion, de distribution, de production littéraire indépendantes ont pu se mettre en place […] Certains écrivains ont donc pu choisir d’écrire et de publier en langue catalane et peuvent espérer être traduits directement dans les grandes langues littéraires, sans passer par l’étape du castillan. C’est aujourd’hui le cas de Sergi Pàmies, Pere Gimferrer, Jesús Moncada, Quim Monzó, etc. L’apparition d’un corps de traducteurs spécialisés ouvre la production littéraire à la circulation internationale et fait progressivement exister la langue catalane dans l’espace international tant politique que littéraire. (Casanova, 2008, partie 2, chap. 4)
Le jeu littéraire est ainsi fait de telle sorte que des structures économiques et symboliques affectent, accélèrent ou neutralisent les possibilités de circulation et de valorisation des textes, selon qu’ils se situent dans les centres ou les périphéries de cette mondialisation. « styliste », « écrivain d’avant-garde », « grandes langues littéraires » : on voit qu’il ne s’agit pas seulement de la possibilité que le texte parle, existe et circule en-dehors des frontières des régions, mais qu’il s’agit aussi de valeur, économique et esthétique, attribuable à des textes selon des enjeux commerciaux et des critères esthétiques donnés. Processus de mondialisation des valeurs économique et esthétique se recoupent, dans la mesure où deviennent étudiables des textes publiés internationalement, et réciproquement où deviennent publiables et capitalisables des textes reconnus par la critique, valorisés par les institutions universitaires ou bien les prix littéraires.
De là, on est en droit de se demander si le caractère « mondial » signifie une qualité géographique, esthétique, ou encore morale. Et est-ce une qualité qui préexiste au texte avant d’être mis en circulation ou bien une qualité attribuée au moment de le mettre en circulation internationale, une valeur qui en fait un objet marchand ou un objet digne d’appartenir à ce qui serait une bibliothèque totalisante idéale d’étude ?
Dans notre cas, on peut alors s’interroger sur les conditions qui permettent à un texte considéré comme « local » de devenir une œuvre mondiale (qualificatif qui d’un point de vue occidental se confond avec la notion d’universel). Mais surtout, un regard depuis les littératures dites locales ou régionales nous amène à questionner le fait que mondial soit aujourd’hui une valeur en soi. Accéder à la mondialité, s’élever au mondial : de telles formulations dénotent bien une dévalorisation de l’échelon local ou régional, que ce soit sur le plan économique ou esthétique. Un texte qui circule localement nous semble spontanément moins bon qu’un texte qui circule mondialement. Nous souhaitons discuter cette idée, qu’une circulation locale signifie un texte de peu de valeur, ni un « champ d’intérêt réduit », pour reprendre les termes proposés par Mannaig Thomas. Si certes c’est Frédéric Mistral qui a eu le Prix Nobel de littérature, il avait sans doute plus de chance d’être visible que Marcela Delpastre, fermière limousine et poétesse, reconnue par nombre de ses pairs de langue d’oc comme Ives et Max Roqueta, selon lesquels elle a été le plus grand poète occitan (Cavaillé, 2008). Les écritures en des langues mineures, à propos des « territoires », et depuis ces espaces marginaux sont aussi des textes dont les possibilités de diffusion sont limitées pour des raisons socio-économiques, mais aussi par des partis pris. Les analyser comme « littératures périphériques » permet d’actionner le concept de marginalité, ici problématisé par Michel Wievorka dans un article web, qui montre que la marge (re)crée, (re)développe, se ressaisit de contre-normes à partir du moment où elle devient espace choisi depuis lequel agir :
[la marginalité] s’est étendue ensuite à des groupes relevant d’une culture très minoritaire par rapport à la culture dominante, voire la nation ou à la société : les homosexuels, les pauvres, les malades mentaux… la marginalité, ici, est à l’évidence pour ceux qui la vivent un problème, une source de difficultés, elle vient indiquer l’absence ou le manque d’accès aux fruits de la modernité, elle signifie que des individus ou des groupes n’ont pas leur place dans la société, qu’ils se heurtent à des barrières, qu’ils sont enfermés dans des rôles limités, certaines activités par exemple. […]
La marginalité ici est subie, plus ou moins imposée. Mais n’est-elle pas aussi éventuellement voulue, désirée, ne résulte-t-elle pas parfois d’un choix, hautement subjectif ? (Wieworka, 2016)
Dans un contexte mondialisé, où le « mondial » (universel occidental) peut être considéré comme instrument d’uniformisation (Glissant, 1990), un « parti pris des lieux » (Collectif Zonezadir, 2021, p. 21) et des langues minorées vient questionner les valeurs de cette mondialisation – son industrie économique, ses critères esthétiques.
Il faut alors concevoir une littérature à plus petite échelle qui se positionne depuis des lieux et des langues qui ne sont pas rentables ou visibles, allant contre la norme selon laquelle pour exister dans le « champ littéraire (implicitement, national ou international) », le local ou le régional a besoin de se nationaliser et de s’internationaliser – ainsi qu’en témoigne l’exemple de l’industrie culturelle de la Catalogne.
Poésies décentralisées : à quoi s’attache la langue
Le parcours des productions littéraires « périphériques » qui sont au centre de ma recherche entend visibiliser ce que Daniel-Henri Pageaux a pu nommer le champ « intérieur » des littératures nationales :
Il existe, à mon sens, un comparatisme national, dont le régionalisme – voyez Mistral – est le phénomène le plus apparent, mais non pas le seul. Car si le fait de la langue est capital en littérature, le fait du « langage » l’est-il moins ? Or, s’il est beaucoup d’hommes qui parlent la même langue, il n’en est pas deux qui parlent le même langage : d’où ce comparatisme que j’appellerais volontiers national, ou intérieur (Pageaux, 1994, p. 20-21)
Le terme « intérieur » n’est sans doute pas satisfaisant mais il ne fera pas l’objet de cette réflexion. Ici, il permet simplement d’initier notre propos en différenciant les territoires marginalisés ; les territoires intérieurs à la métropole française ne subissant pas les mêmes types de rapports de domination avec l’état central que les départements, territoires d’outre-mer, et anciennes colonies (la racialisation distinguant notamment les cas, ce qui a fait que l’emploi du terme colonisation pour les cas occitans, bretons, corses, etc, aient fait polémique [Lagarde, 2012] et demande des ajustements, des précisions ; les termes d’acculturation, d’assimilation, pour les siècles derniers, sont sans doute plus justes).
Ces marges intérieures – depuis les ruralités françaises et occitanes – et en langues minorées – occitan, corse, parlers d’oc et andalous – permettent de regarder ces centres de la mondialisation économique, culturelle et littéraire que sont l’Espagne, la France et leurs villes comme eux-mêmes travaillés de l’intérieur par leurs propres marges géographiques, culturelles et linguistiques. Nous les interprétons comme des mouvements de décentralisation des champs littéraires nationaux et internationaux, de relocalisation de formes de langages autochtones. Là où le parti pris d’un lieu s’accompagne du parti pris de la langue de ce lieu, la littérature se relocalise et donne à voir une forme d’altérité du particulier. Altérité qui se fait étrangeté, alors qu’elle est géographiquement proche pour des lecteur·ices français·es ou espagnol·es.
Dans les recueils de poésie d’Estello Ceccarini, de Sonia Moretti, de María Sánchez, d’Hortense Raynal, de Juliette Rousseau, la poésie se ressaisit du lien qui a pu être motivé à un moment entre le lieu particulier et le langage vernaculaire, c’est-à-dire la langue pour nommer ce lieu. Cette langue, regardée dans ses liens avec un territoire vécu, est l’objet de discours, de représentations, qui dans l’intimité, la lient à la texture d’un monde.
Chez Ceccarini, les imaginaires de la langue sont à la fois extérieurs et intérieurs au corps du sujet qui vit cette langue. Nous ne nous attarderons pas sur la façon dont la langue est, à de nombreux endroits, rêvée, souvenue, dans l’intériorité de la locutrice, pour nous concentrer sur les poèmes dans lesquels le provençal, chez Estello Ceccarini, acquiert une présence extérieure physique, toute matérielle. Ainsi ce poème extrait du recueil paru en 2018 :
Li fueio tremolon
dins l’aureto de miejour
davans lou blu
d’un cèu de pèiro.
Dins l’óudour dóu salabrun
retrobe aquelo lengo mudo
perdudo dins li sablo mouvedisso
dins la nito prefoundo di foundrieo,
l’areno lóugièro di mountiho,
l’estudendudo sèns fin dis engano. (Ceccarini, 2018, p. 15)
Les feuilles tremblent
dans la brise de midi
devant le bleu
d’un ciel de pierre.
Dans l’odeur des embruns,
je retrouve cette langue muette,
perdue dans les sables mouvants,
la glaise profonde des fondrières,
le sable léger des montilles,
l’étendue sans fin des enganes.
Nous y perdrions si nous n’avions qu’une lecture métaphorique, éthérée, de la présence flottante de la langue dans le paysage camarguais, inscrit dans les lignes du recueil Li Piado dou matin. Les Traces du matin. La langue s’incarne véritablement dans la matérialité du lieu, dans la texture de la terre camarguaise, de l’eau. Si l’on parcourt notamment le deuxième bloc du poème, on peut noter que le démonstratif « aquelo » porte une valeur de désignation, et supposer qu’il a une fonction déictique et qu’il se réfère ainsi clairement à une situation d’énonciation référentielle, dans laquelle la langue se situe littéralement là, devant la poétesse, dans la chair du monde réel. Il s’agit de lire la préposition « dins » qui ouvre le paragraphe dans le sens de la représentation d’un être-parmi, d’un sujet-parmi, d’un sujet compris-dans. À ce moment-là, le corps reprend une place en ses lieux, recompose ses liens. L’usage du verbe avec préfixe « retrobe » évoque la rencontre renouvelée, la réunion, réunion qui se fait au contact des choses palpables. Parce qu’elle est « perdudo dins », la langue se donne elle-même comme palpable. Les termes d’ « óudour », de « sablo », de « nito », d’« areno », en font un objet profondément sensoriel. Il s’agit alors d’imaginer une présence tangible, épaisse, de la langue dans la matière du monde – d’un certain monde, celui auquel se réfèrent ces éléments constitutifs du paysage camarguais, paysage mis lui-même en présence par les articles « la nito », « l’areno », « lis engano ». On peut lire alors dans l’usage de ces articles définis un emploi spécifique, en ce sens qu’ils se réfèrent à l’univers référentiel construit par l’énonciatrice.
La langue apparait alors comme ce qui émane des choses de l’espace elles-mêmes. Parce qu’elle est la langue provençale, apprise au contact du paysage de l’enfance de la poétesse, elle est la fois l’objet thématique du poème, en même temps qu’elle est sa matière même – la langue dans laquelle les vers sont écrits. La prise de parole poétique en provençal semble ainsi permise par la réminiscence des mots, jaillir du lieu-même.
Nous retrouvons ces éléments dans un autre poème du même recueil, tout aussi frappant, poème ont le titre indique clairement la thématisation, en même temps que l’adresse de l’énoncé :
Lengo
Liéuro e fugidisso
vaste dóu silènci,
auro d’un tèms qu’es pas miéu,
carrejes
de voucalo mieterrano
coume l’autre
de mounte vène
seguissènt li draio mouvedisso di pople.
Siés aqui
darrié li rousèu
dins la fango dis estang,
e lou gèu dóu mistrau sus la plano.
E de mot sènso memòri an greia
mounte arribè
un qu’avié leissa darrié éu
uno autro terro
pèr tanca si pèd dins la sablo. (Ceccarini, 2018, p. 17)
Langue
Libre et fuyante
silence immense
souffle d’un temps qui n’est pas mien
tu roules
les voyelles de la méditerranée
comme l’autre
d’où je viens,
suivant les drailles mouvantes des peuples.
Tu es là
derrière les roseaux
dans la vase des étangs,
et le gel du mistral sur la plaine.
Et des mots sans mémoire ont germé
là où arriva
celui qui avait laissé derrière lui
une autre terre
pour planter ses pieds dans le sable.
De nouveau ici, particulièrement dans le deuxième paragraphe, la langue acquiert une représentation extérieure à la poétesse, extérieure au corps qui parle, qui la désigne par un déictique, à nouveau (« aqui »), et déploie un discours qui lui est adressé. Élément du paysage, (« derrière les roseaux », « dans […] le gel du mistral sur la plaine »), prise dans une texture, (« dans la vase des étangs »), la langue est racontée par le biais d’un imaginaire de consubstantialité avec le pays. Pour Estello Ceccarini, les paysages camarguais sont l’environnement dans lequel lui a été transmis la langue provençale – par sa famille, mais aussi par les lectures provençales qu’elle a faites, et qui parlent de la Camargue (Jóusè d’Arbaud dans La Bèstio dóu Vacarés, publié en 1926, et les recueils d’Enrieto Dibon dite Farfantello, comme Camargo, en 1988). Ce paysage vécu se donne donc comme point de contact, point d’ancrage, avec une certaine langue dont, parce qu’elle est langue minoritaire dans un contexte de diglossie (domination du français sur le provençal), l’usage n’est pas naturel, évident, sans entrave, mais est conditionné par les contextes sociaux, géographiques.
Ce que la poétesse met ici en tension, c’est l’ancrage localisé de son rapport à la langue provençale, depuis son vécu singulier, en même temps qu’une toute autre représentation de la langue, moins « attachée » au paysage, à la terre camarguaise. Du point des considérations entre local et global, le poème nous intéresse car il déploie aussi une représentation défigée, détachée dans une certaine mesure des lieux. Le premier et le troisième paragraphes font un portrait de la langue sous le signe du mouvant, du volatile : le dénotent les adjectifs « libre » et « fuyante », le verbe « carrejes », et la métaphore qui la compare à un « souffle », un vent. Les mots sont ainsi racontés comme se déplaçant avec les populations, et leurs « draio mouvedisso ». Si le terme « draio » désigne, d’après le Trésor du Félibrige (1878, p. 825), les chemins de transhumance d’un país, chemins des hommes et des bêtes, l’adjectif « mouvedisso » réoriente les chemins vers de plus larges mouvements de migration. Ici, en filigrane, est raconté l’histoire d’un trajet familial, d’une langue à l’autre : « coume l’autro, de mounte venè », parle de la langue italienne qui était celle d’un aïeul de la poétesse, figure que l’on retrouve à la fin du poème « celui qui avait laissé derrière lui / une autre terre / pour planter ses pieds dans le sable »). Les langues, comparées, rapprochées, apparaissent liées à des paysages selon la marche des hommes qui les traversent. C’est eux, ensuite, qui, par le langage, se lient à ces paysages, le lient à ces paysages vécus et traversés. Si les mots « germent », c’est qu’ils ne sont pas éternels, mais connaissent vie, évolutions, disparition.
Là où la langue, à l’échelle des siècles, acquiert cette représentation plus fuyante, plus abstraite, elle n’est pas, en tant que système linguistique, reliée naturellement à un territoire et apparait comme ce « souffle » capable de traverser les frontières terrestres et maritimes. Mais à l’échelle du vécu de la locutrice, la langue est liée, par ce vécu, à un certain environnement – qui d’ailleurs, pour être la Camargue, paysage entre terre et mer, se donne aussi comme espace de contact, de mouvement, traversé, aux frontières sensibles indéfinies.
Ces présences de la langue dans le paysage ne sont pas sans intranquillité. Ceccarini déploie, pour dire cette inquiétude, ce rapport troublé, paradoxal à la langue, des oxymores, des antithèses. Dans le premier poème cité, l’expression « lengo mudo » introduit dans la représentation le paradoxe d’une langue charnelle, incarnée dans le paysage, visible, mais plus capable d’oralité, de son, d’articulation (comme peuvent l’être les panneaux de signalisation des noms des villes dans la langue vernaculaire, en France : la vieille langue est visible, mais plus parlée). Dans le deuxième poème, cette idée est reprise par l’apposition « silence immense », syntagme qui vient caractériser la « lengo », évoquant à la fois la langue millénaire et glorieuse, qui a existé d’âges en âges et de lieux en lieux, mais désignée dans le poème écrit comme un silence. L’adjectif « fuyante », l’image des sables mouvants dans lesquels est prise la langue, peuvent connoter ce rapport inquiet au provençal.
Dans L’Écrivain francophone à la croisée des langues, Lise Gauvin, spécialiste des littératures francophones, montre que les représentations métalinguistiques – autrement, les discours produits sur la langue, dans la langue – sont courants chez les écrivain·es de langue minoritaire, qui, suspendus entre deux langues ou plus dont l’une domine l’autre, manifestent des formes de « surconscience linguistique » :
Les questions de représentations langagières, dans le contexte des jeunes littératures, prennent une importance particulière. Importance qu’on aurait tort d’attribuer à un essentialisme quelconque des langues, mais qu’il faut voir plutôt comme un désir d’interroger la nature même du langage […]. C’est ce que j’appelle la surconscience linguistique de l’écrivain. (Gauvin, 1997, p. 7)
Les représentations langagières chez Ceccarini mettent en évidence le lien corporel, émotionnel, affectif, intime, qu’un sujet parlant peut avoir construit avec sa ou ses langue(s), et la façon dont ce rapport est affecté par des circonstances (géographiques, sociales, politiques). Le rapport très tangible, intime, mémoriel, et tourmenté à la langue, les premiers poèmes d’Hortense Raynal, poétesse qui a publié un premier recueil intitulé Ruralités (2021) préfacé par Marie-Hélène Lafon, en témoignent. Ruralités parle de l’écart qui se creuse entre la mémoire intime, des lieux et des êtres chers qui s’y trouvent ou s’y sont trouvés, et la vie en ville, loin. Des bribes de langue d’oc font partie de cette mémoire intime. Ainsi ce poème (p. 18-19), issu d’une partie du recueil elle-même intitulée « Oc » (de nouveau, la langue se trouve thématisée par un titre) :
Je me souviens de l’oubli, je me souviens d’un passé tel qu’il a été oublié
Un accent fabulé qui n’arrive plus à fabuler avec les hommes
Finir par être en vacances chez soi
Quand un moment dans la vie tout se décale
Forcément ça se décale
Ce refus intérieur poussé dans ses retranchements
d’un rejet extérieur imposé
Ça vit
Et
Alors
Tout est à refaire
Couper l’épine
Couper le « Y a longtemps de tout ça »
Mais
Que faire de la brume
Des débris sonores du lointain du bétail
De ce qui inspire chaque parcelle de ma poésie
De ce qu’on arrache à l’existence
Ça existera plus qu’il dit
Des villages sur un plateau ondulé
Du bartas et de lietch
De miladiou et de macarel
De celle qui dit qu’elle a tombé quelque chose
De celui qui dit que ça l’espante
De l’odeur des châtaignes grillées dans la machine du grand-père en hiver
De sa dernière tarte aux pommes (Raynal, 2021, p. 18-19)
Sous l’apparence de l’oubli, la mémoire de l’enfance rurale écartée, décalée, bat toujours, « ça vit ». Mémoire à laquelle on tient, qui importe malgré le rejet « extérieur imposé », qui exige de laisser derrière soi des origines, des souvenirs déclassés. Alors apparaissent, en vrac, des bribes de mémoire parmi lesquelles des mots de patois occitan. Ici, le vécu langagier est celui d’un occitan entendu, jamais parlé, fragmenté puisque réduit à des mots, des formules, et à un certain accent. Ce vécu langagier qui fait état d’une perte de locuteur·ices d’une génération à l’autre est celui d’un héritage en petits morceaux, par traces, par bribes, et exposé à la perte – dans la vie de la poétesse, mais pas seulement. Il s’agit de « ce qu’on arrache à l’existence », « [qui] existera plus qu’il dit ». Ce vécu linguistique, mais globalement culturel, dont l’accent est une dimension, est décrit sous la forme de la dépossession. La formule « un accent fabulé qui n’arrive plus à fabuler » joue d’un changement de diathèse, lequel crée un dédoublement du sens du verbe fabuler. Le participe passé « fabulé » relève de l’imaginaire, signifie « rêvé, souvenu, inventé », dans la perspective de l’illusion, tandis que l’infinitif « fabuler » dans le sens de raconter, créer un récit, un discours, dit l’échec de l’action même de parler. L’accent ne parvient plus à jouer, à parler – reste son souvenir, sous forme de fiction. Le complément « avec les hommes » donne la mesure de la dimension sociale de l’usage du langage, et la perte d’une forme d’appartenance à une communauté linguistique. L’accent « fabulé », qui ne parvient plus à parler, fait écho à la « lengo mudo », de Ceccarini. Chez Hortense Raynal aussi, les mots, par bribes, jaillissent pourtant dans la matière du poème au milieu des souvenirs sensoriels du lieu : brume, bruit du bétail, ligne du paysage, goût de la tarte aux pommes. La langue, parce qu’incarnée dans une mémoire synesthésique, se donne comme bien vivace, et les mots s’apprécient en textures, tangibles.
Cette façon d’ancrer la langue ou des bribes de langue dans un vécu intime en un lieu en fait un objet émotionnel, d’attachement. Attachement lié à des personnes, des lieux, des souvenirs, que les poétesses perdent ou dont elles sont dépossédées. Le recours à la langue comme choix d’écriture ne doit pas alors être saisi comme un geste politique, ou pas seulement comme tel, mais avant tout comme une façon de se revenir, de réunir les pièces des attachements qui se détissent. Le recours à la langue des souvenirs est alors un rituel pour soi qui entend cultiver l’attachement, ne pas perdre.
Il est frappant de retrouver à la fois cette matérialité et cette intimité de la langue chez une poétesse corse contemporaine étrangère au domaine occitan. Sonia Moretti fait paraitre chez les Éditions Albiana un recueil qui est une véritable cartographie intime, souvenirs d’enfance rurale corse intitulé Puesie di a curtalina (2019), qui signifie « poésie de la petite cour ». Elle évoque dans ce poème l’oubli des noms des sources et des fontaines aux alentours de son petit village des montagnes, dépeuplé :
Nomi cum’è acqua :
e Rivulgliete
Biruzzu
Funtana di Chjenta
Funtana d’Artiveria,
sillabbe à corre ti
a gola…
dì mi
di issa lingua chì sorghje
cum’è st’ochji di muntagna
à fior’di petre è di murze
ne lasceremu spenghje a sete ?
Noms comme de l’eau :
E Rivugliete
Biruzzu
Funtana di Chjenta
Funtana d’Artiveria,
syllabes qui courent
dans ta gorge…
dis-moi
cette langue qui jaillit
comme source de montagne
à fleur de pierres et d’immortelles
en laisserons-nous s’éteindre la soif ? (Moretti, 2019, p. 214)
Le recueil parle des lieux singuliers qui entourent le village, où les gens ne vont plus, d’où les jeunes partent, et dont les réalités et les noms se perdent. Dans ce poème, ce sont des noms de sources, de fontaines. À la fois à l’intérieur du corps (« a gola »), et à l’extérieur, présence projetée dans l’environnement (« issa lingua chì sorghje / cum’è st’ochji di muntagna »), les mots vernaculaires qui lient aux endroits se donnent à la fois comme sources de vie, et comme objet de désir (« la soif »).
Ce à quoi s’attache la poésie, que ce à quoi se dédie le recours à la langue, ce sont des inquiétudes toutes locales, extrêmement particulières, mais dont la valeur est affirmée. Valeur de la langue en ce qu’elle porte l’histoire des gens, des lieux, des déplacements, valeur de la langue en tant qu’ancrage personnel, qu’objet de profond attachement mémoriel, sans lequel l’identité vacille.
Mais il ne s’agit pas seulement, dans le contenu, de donner à voir des formes d’autochtonies poétiques, qui s’inquiètent des mots transmis pour dire le monde, mais aussi de prendre le parti de la diffusion de petite échelle – locale, régionale, ou inégalitairement nationale. Ce parti-là est celui d’écrire dans langue minoritaire – choix affectif, intime – et de publier de la poésie chez de petites maisons d’édition indépendantes qui participent à la vitalité de ces langues et littératures, même si le prix en est l’invisibilité sur le champ littéraire et sur les étals des librairies, parti pris de Ceccarini et de Moretti. Écrire, publier, c’est alors aussi, entre autres choses, participer à un (petit) monde, mais de valeur, à un circuit relativement restreint mais auquel on tient de production littéraire et de sociabilité culturelle. En témoigne l’entreprise d’Hortense Raynal de faire traduire par l’Institut d’études occitanes son recueil Ruralités depuis le français en occitan. Partis pris de la langue mineure donc, qui montrent que des initiatives peuvent se concentrer sur les petites échelles de la circulation du livre, et qui y logent là une certaine valeur – qui ne peut pas être une valeur commerciale, et qui questionne nos critères esthétiques. Les gestes d’écriture venus des marges font du lieu particulier et de la langue singulière qui y relie les objets du désir et du souci, en-dehors et dans une prise de distance avec les règles et les normes du jeu littéraire national et international.
Ces formes de littérature ne s’opposent nullement frontalement au « mondial » dans une posture de fermeture au monde, à quoi l’on revoit généralement et négligemment le local depuis une certaine idéologie du progrès. Elles questionnent une certaine marche des états et du monde qui marginalise et violente des espaces, des langues, des formes culturelles. Autrices et éditeur·ices ne seraient sans doute pas frileux·ses à des traductions en dehors des frontières nationales, mais de fait, la marche est haute et les moyens n’y sont pas alloués (la seule dans ce corpus qui a été traduite, c’est María Sánchez, qui écrit en castillan, mais s’est aussi fait connaitre par le biais de ses essais, chroniques journalistiques, et c’est son dernier recueil poétique qui s’est extrêmement bien vendu en Espagne qui est sur le point de sortir en français). C’est alors la façon dont le marché et les instances nationales et internationales reconnaissent la valeur des textes qui est mise en question par ce qui pousse sur les marges du local. Alors même que la façon dont langues et espaces régionaux peuvent être fragilisés aujourd’hui par la marche du monde n’est pas un phénomène isolé, mais bel et bien global.
Réciprocités
Si le partage des richesses – économiques, linguistiques, géographiques – est inégal, et si la valeur peut se situer aussi dans l’échelon local, il me semble que ces textes témoignent d’un souci de réciprocité. Que des territoires, des langues, des façons de dire et d’éditer soient toujours investis, diversifiés, et non plus désertés par les littératures. Dans la façon dont ces imaginaires poétiques renouent le langage à la texture de la terre, il y a peut-être le geste de ramener de la parole, de la poésie, dans des espaces, des langues désinvesties – aussi bien par les poétesses (Ceccarini, Raynal, Moretti ont quitté leurs terres d’enfance) que par les groupes humains qui leur appartenaient (habitant·es, locuteur·ices). Dans Almáciga (2020), un livre qui déploie des récits imaginaires autour des parlers vernaculaires, et recueille des mots rares, précieux, en voie d’effacement, Maria Sanchez compare sécheresse des terres, exode des habitant·es, disparition des mots :
Mientras escribo, en mi pueblo siguen cortando el agua. Seguimos esperando la lluvia que no llega. […]. La falta de agua y la sequía que nos acosa duelen demasiado. […]. Aquí, por primera vez, vemos las jaras secarse. Sin agua no hay espacio para la vida, no hay posibilidad para el alimento. Me duele pensar que hay palabras que no volveré a oír más cuando mi abuela se vaya. Palabras en su voz que nunca conoceré. Palabras que, como esos granos de polen, quedaran huérfanas, sin registro, sin significado, pendientes de una voz o una mano que las cuide. Me da rabia la posibilidad de que el huerto de mi casa pueda desaparecer y se convierta en desierto. En tierra inútil, callada, olvidada. Y del dolor, retomo ese pulso. Vuelve la manía, y sigo, sigo recogiendo palabras. Creo en la memoria, como en el agua. Me agarro a ellas. Y las pienso, las canto. Las invoco.(Sanchez, 2020, p. 30-33)
Au moment où j’écris, au village ils continuent de couper l’eau. Nous n’avons de cesse d’attendre la pluie qui ne vient pas. […] Le manque d’eau et la sécheresse qui nous enserre nous font beaucoup trop mal. […] Ici, pour la première fois, on voit les cistes sécher. Sans eau il n’y a pas de place pour la vie, pas de subsistance possible. Il m’est douloureux de penser qu’il y a des mots que je n’entendrai jamais plus quand ma grand-mère s’en ira. Des mots dans sa voix que je ne connaitrai jamais. Des mots qui, comme ces grains de pollen, demeureront orphelins, sans personne pour les consigner, pour leur donner du sens, suspendus à une voix ou à une main qui s’en soucie. J’enrage, de la possibilité que le jardin de ma maison puisse disparaitre et devienne un désert. Une terre vaine, muette, oubliée. Et depuis la douleur, le cœur recommence à battre. La manie me revient, et je continue, continue de recueillir des mots. Je crois en la mémoire, comme en l’eau. Je m’accroche à elles. Je les pense, les chante. Les invoque.
Que les mots rares, oubliés, ceux des parlers ruraux de l’Espagne, reviennent aux personnes et renouent des significations perdues avec la terre, les pratiques culturelles : leur publication entend rappeler l’existence ténue d’un lien entre des habitant·es et leurs lieux : la façon dont ils le nommaient. Dans le poème de Moretti, celle-ci s’inquiète moins de la « langue corse », au sens systématique du terme, que des mots qui sont ceux des lieux-dits. « Issa lingua », eau de la montagne, élément de paysage, se réfère à la façon qui a été transmise de nommer les choses qui nous entourent, celle qui vient des reliefs d’un lieu, de leur connaissance intime et locale. La langue des lieux-dits est celle d’une cartographie autochtone, vécue de l’intérieur, de savoirs situés. Telle cartographie est étrangère à celle par laquelle nous appréhendons le monde, cartographie « objective » de chaque recoin de la planète établie notamment en France pendant la mise en place d’une agriculture exportative, modernisée – mondialisée. Intuition que développe l’écrivaine et éditrice de poésie Juliette Rousseau, dans Péquenaude (2024), récent recueil de fragments en prose, personnels et documentaires, elle qui est retournée vivre dans la maison rurale de sa famille en Bretagne :
Dans les années 1960, mon grand-père paternel travaille à l’élaboration du cadastre de département de la Mayenne. Allant d’une commune à une autre, il est chargé de prendre les mesures exactes des territoires ruraux, des parcelles cultivées, des bois, et d’y faire figurer les ruisseaux, les habitations. D’un territoire nommé – les parcelles, à ce moment-là, ont encore des noms –, il produit, avec ses outils de mesure, un territoire quantifié. Il neutralise en quelque sorte. […] Il rend possible d’appréhender des territoires que jusque-là, seuls leurs habitants connaissaient intimement. Il ne le sait pas encore, lui qui pense œuvrer au service du bien commun, de l’amélioration de la condition rurale, mais ce que le cadastre ainsi renouvelé permettra de féconder, c’est la fin de toute intimité avec les terres et la généralisation d’un rapport d’extériorité, d’extranéité avec elles, y compris pour celles et ceux qui les habitent. (Rousseau, 2024, p. 29)
Chez Juliette Rousseau, la désertion des espaces ruraux (les grandes étendues des champs, et les forêts, dans le cas breton), permise par l’accaparement à grande échelle des parcelles de terres par l’agro-industrie, est aussi une désertion de la vie – les sols pollués, arbres rasés, biodiversité neutralisée –, des sens (le paysage est morne, monotone), et surtout une désertion des affects, des rapports d’intimité avec le pays, qui passe notamment par l’absence de mots pour dire les lieux. Restituer, comme Juliette Rousseau le fait dans son recueil Péquenaude, un récit possible, centré sur le territoire périphérisé où elle vit, ses fossés, ses animaux, ses habitant·es, ses routes, se réapproprier des mots en gallo qui relèvent des pratiques du potager, se donne comme une tentative de rendre au lieu ce que celui-ci lui a donné (d’abri, de tendresse, de connaissance sur la vie, de premiers mots qui accrochent au monde et donnent envie d’écrire de la poésie).
Il faudrait donc se guérir l’histoire et le corps en laissant derrière nous les territoires-poubelles qui, les premiers, nous ont pourtant enseigné la tendresse. […] Je voudrais faire de l’écriture le déploiement d’une symphonie des sens, amplifier ce qui vit encore autour de moi, pour rappeler que tout n’est pas mort. (Rousseau, 2024, p. 64)
Cette poésie du lieu, défend un certain recours au langage, à un langage qui puisse dire le monde – le monde autour – plutôt que s’en distancier. Qui puisse recréer des images qui rapprochent, et densifient l’expérience du monde, en lieu et place de l’expérience aseptisée, étrangère, que les habitant·es en ont. Chez Juliette Rousseau, c’est l’épaisseur de la forêt qui a amené à l’amour du monde vivant et à la poésie – comme chez Estello Ceccarini, la terre de l’enfance camarguaise l’a amenée au provençal et à ses poètes. Écrire son lieu et sa langue se donne donc comme une façon de rendre, une pratique de la réciprocité – terme que j’emprunte au fragment qui précède, et qui finit ainsi : « cette [même] attention à la réciprocité, que je cherche dans le rapport au petit monde qui m’accueille » (Rousseau, 2024, p. 64).
La poésie image et associe uniformisation des champs et des langues pour les dire, et s’y dévoilent des vérités intimes et peut-être collectives. Elle dit ce qui est laissé derrière soi, sur les marges de ce qui est valorisé à l’échelle mondiale : lieux dépeuplés, langues autochtones. Ce à quoi s’attache la langue, c’est à renommer les lieux qui ne le sont plus, les choses qui ne le sont plus, dans un langage que le corps désire toujours habiter, auquel il est attaché. Cet attachement intime du corps à une langue abîmée par un lieu, du corps à un lieu abîmé par une langue, renvoie la poésie à ce geste qui consiste à nommer, imager les choses de son monde, de son lieu vécu, geste dont les poétesses ont été dépossédées.
Sur les marges (« intérieures ») des propres pays nord-occidentaux, des poèmes qui ne circulent pas à l’échelle mondiale se réclament de lieux et de langues de bien plus petites échelles, concernées par leurs attachements. Il nous parait important de faire circuler ces voix dissidentes qui montrent que sur les « périphéries des centres » de la mondialisation littéraire circulent des imaginaires de langues (que l’on pourrait croire presque mortes, ou dont la fragilisation pourrait nous apparaitre comme de nécessaires dommages collatéraux du progrès) bien vivaces, vécues dans le corps, habitées, chéries, même si tourmentées. Et qui, précisément parce qu’elles sont liées à des localités, s’inquiètent des lieux du monde qu’il n’apparait plus nécessaire de nommer.
Le parti pris des lieux revêt donc une portée éthique et politique. Il s’oppose à une mondialisation uniformisatrice qui les arrache à leur singularité, mais aussi à l’enracinement dans un lieu unique et dans une identité close sur elle-même. Le local ne s’oppose nullement au global ; l’attachement au lieu n’exclut pas l’ouverture au monde : la préservation de leur diversité est au contraire la condition même d’une mondialité fondée sur l’échange des différences. […]. Le monde qu’il faut aujourd’hui réparer, c’est la variété des lieux qui le (re)construira ; et la poésie peut y contribuer en résistant à la « déterrestration » par la défense et illustration de la diversité des langues, des cultures et des territoires, et en faisant de nouveau entendre le chant de la terre. (Collot, 2019, p. 237)
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WIEVIORKA Michel, « Ce que sont les marges aux sciences sociales », sur Michel Wieviorka, sociologue | Carnet de recherche, 1er juillet 2016, https://doi.org/10.58079/vamt (consulté le 28 juillet 2024).
Pour citer cet article
Magali Tritto Moris, « À quoi s’attache la langue. Mondialité, localité et réciprocité du fait littéraire depuis le point de vue de poésies "décentralisées" (France, Espagne) », dans Yvan Daniel et Gaëlle Loisel (éd.), Littératures et mondialisation. Actes du 44e congrès de la SFLGC, 2026
, URL : https://sflgc.org/acte/tritto-morris-magali-a-quoi-sattache-la-langue-mondialite-localite-et-reciprocite-du-fait-litteraire-depuis-le-point-de-vue-de-poesies-decentralisees-france-espagne/, page consultée le 12 Juillet 2026.Biographie de l'auteur
TRITTO-MORRIS, Magali
Magali Tritto Moris, diplômée de l’ENS de Lyon et agrégée de Lettres modernes, est actuellement doctorante en Littérature comparée sous la co-direction d’Henri Garric, de l’Université de Bourgogne, et et de Jean-François Courouau de l’Université de Toulouse Jean Jaurès, où elle est chargée de cours. Sa thèse Pratiques poétiques situées. Formes de l’attachement aux terres et aux langues écartées en France et en Espagne articule étude des ruralités dans la littérature et du devenir des langues minoritaires, perspectives littéraires et sociologiques, géographiques et linguistiques, livre poétique et terrain, en se nourrissant des réflexions de la recherche-action-création.



