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Formes et figures de la psychomachie moderne (XX-XXIe siècle)
: 15/12/2022
: Université Paul Valéry Montpellier 3
: Jean-Christophe Valtat
: jean-christophe.valtat@univ-montp3.fr
: https://rirra21.www.univ-montp3.fr/fr/actualites/appels-a-communications
UPV3-RIRRA 21 

Programme

« Littérature et nouveaux médias »

Journée d’étude

Formes et figures de la psychomachie moderne

(XX-XXIe siècle)

On observe volontiers, à travers différents médias contemporains, ce schème récurrent d’une représentation figurée de la vie mentale, prenant place dans l’esprit spatialisé des protagonistes : on la retrouve au cinéma ( Being John Malkovich, de Spike Jonze, 1999) où la porte d’un placard nous fait entrer dans les pensées du « personnage » éponyme; on la retrouve dans les séries où elles abondent, qu’il s’agisse, entre autres, de la célèbre « Loge Noire » de Twin Peaks (David Lynch, 1991), de l’épisode «International assassin » de la saison 2 de The Leftovers (Damon Lindelof, 2015), où le personnage, suspendu entre la vie et la mort par une sorte de sorcier vaudou, se retrouve transporté mentalement dans un hôtel pour y abattre l’image de sa némésis ou encore de Legion (Noah Hawley, 2017), qui nous place dans la tête d’un protagoniste souffrant d’une possession démoniaque repensée comme trouble de la personnalité multiple; on la retrouve enfin dans les jeux vidéos, par exemple dans l’épisode « Wabbajack » de la quête Mind of Madness de The Elder Scrolls V: Skyrim, Bethseda, 2012), dans laquelle le héros guérit l’âme d’un autre personnage en se glissant dans ses rêves pour vaincre tour à tour sa paranoïa, ses terreurs nocturnes et ses accès de colère.

L’hypothèse de cette journée d’étude est que la description et l’analyse d’un tel schème gagnerait à être ramenée à la notion antique de psychomachie- généralement traduit comme un combat de l’âme prenant place en celle-ci ou - pour le dire autrement - que de telles représentations peuvent être pensées comme une évolution de cette notion. 

Si le terme de « psychomachie » est plus particulièrement associé à l’œuvre de Prudence (IVe siècle) qui met en scène l’affrontement épique des vices et vertus sous la forme allégorique de figures chrétiennes et païennes, le succès que celle-ci a rencontré au Moyen-âge et à la Renaissance lui confère quasiment le statut d’un genre ou d’un sous-genre, notamment à travers son association avec le théâtre des « Mystères », où anges et démons luttent fréquemment pour l’âme défunte, et plus particulièrement encore, avec le genre du songe allégorique. On pense notamment à l’Hypnerotomachia Poliphili de Francisco Colonna (1533) qui s’y réfère dans son titre, et qui retrace narrativement le parcours initiatique amoureux et métaphysique d’un dormeur à travers un espace mental architectural et allégorique. Il n’est pas rare, non plus, de trouver des analyses qui associent à la psychomachie la Divine comédie de Dante ou encore le théâtre élisabéthain.

La psychomachie, en ce sens générique, pourrait tout aussi caractériser un certain nombre d’œuvres modernes oniriques ou visionnaires, dans laquelle l’esprit déploie son propre espace et son propre spectacle, des Four Zoas de Blake, dont les figures mythologiques sont à la fois des facultés mentales et des postures idéologiques, jusqu’aux Chants de Maldoror, en passant par Aurélia sans oublier « les épopées mentales » que constituent le second Faust, Peer Gynt ou La Tentation de Saint-Antoine de Flaubert. Formellement, elles instaurent au sens des théories de la fiction un « monde secondaire » qui peut faire l’économie d’un monde primaire (c’est le cas chez Blake) ou au contraire dévoiler une structure faite à la fois de continuités et de contrastes avec ce monde primaire qui vont du simple aveu d’une expérience onirique (Alice in Wonderland) ou visionnaire à un parallélisme plus développé (dans la seconde partie de l’Hypnerotomachia, ou dans Les chants de Maldoror).

Naturellement, de telles représentations sont vouées à évoluer avec les conceptions que l’on se fait

de l’esprit, de l’âme, du rêve, des visions, des hallucinations subites ou provoquées, des expériences de mort imminente, autant d’états de conscience modifiée, pathologiques ou non, qui favorisent naturellement leur apparition et constituent pour ainsi dire leur milieu naturel. 

Dans son Histoire de la folie à l’âge classique, Foucault remarque ainsi que si la Folie  n’apparaissait dans pas dans la Psychomachie de Prudence et ses dérivés, en revanche à partir du XIIIe siècle, « il est courant de la voir figu­rer parmi les mauvais soldats de la Psychomachie ». On pourrait ajouter que l’association opérée entre les troubles mentaux et les questions morales, d’une part, et les modèles oniroïdes au sens large, d’autre part, demeure sous des formes diverses une constante culturelle.  

James Hillman, dans Healing Fiction (1998) emploie justement le terme de psychomachie pour définir les « intrigues » freudiennes et adleriennes, dans laquelle la psyché rêveuse ou malade se pense sur le modèle d’un « conflit » entre les différentes instances topiques - ça, moi et surmoi - constituant le sujet, même si une telle guerre est bien sûr moins épique et frontale que faite de « symbolisations, de défenses, de déguisements, de formations de réaction, de messages codés et de censure ».

Si Jung conteste les conceptions freudiennes en partie sur la nature univoque d’une telle intrigue, ses propres conceptions du processus d’individuation, et sa méthode de « l’imagination active » sont de puissants producteurs de psychomachie, comme en témoigne son propre Livre rouge, ou encore l’épisode hallucinatoire - écrit dans la foulée d’une psychanalyse jungienne  - du « théâtre magique » dans le Loup des Steppes (1927) de Herman Hesse, qui figure jusqu’au vertige la multiplicité interne qui constitue le sujet. Il faudrait rajouter à ces références une autre, plus étrangère et lointaine, mais depuis appropriée et déclinée par la culture occidentale (justement par Jung, entre autres): celle du Livre des morts tibétain, qui fait traverser au sujet décédé tout un monde imaginal d’opposants et d’adjuvants. 

Bien sûr, nous sommes dans ce cadre moderne et contemporain loin de l’univocité axiologique et  idéologique supposée de l’allégorie prudentienne ou des songes médiévaux. Philippe Dufour dans Le Roman est un songe (2010) raconte justement une histoire du roman selon le détachement progressif de ce modèle allégorique, au profit des complexités et des contradictions aporétiques de la psychologie humaine. On pourrait aussi évoquer l’incertitude, voire l’opacité qui caractérisent les recueils de récits de rêves décontextualisés, tels que ceux de Perec (La boutique obscure, 1972) ou de Burroughs (Mon éducation, 1984), qui ne manquent certes pas de scènes de combat, ou plus largement témoignent d’oppositions à la fois individuelles et sociales, mais se refusent farouchement à leur interprétation.  

Cette opacité peut aussi s’expliquer par le fait que de telles structures d’opposition, ne sont pas simplement à envisager comme un conflit entre des images clairement définies. Les articles que Georges Didi-Hubermann consacre à la « psychomachie » telle qu’elle est employée et comprise par Aby Warburg, suggèrent que de telles images sont aussi, chacune et en elles-mêmes, ainsi que dans leur relations mutuelles dans le champ culturel, des champs de bataille dynamiques entre des forces contraires, des sites de tension constante entre cohérence et chaos. 

C’est donc le pari de cette journée d’étude qu’une telle tradition « psychomachique », repensée dans le cadre du « conflit psychique », peut par sa plasticité même contribuer à éclairer ces représentations figurales de la vie mentale au XXe et XXIe siècle et de l’espace imaginal qui leur est propre, que ce soit dans les champs de la fiction littéraire, du récit de rêve, des témoignages sur la pathologie (si les Mémoires d’un névropathe de Paul Daniel Schreber ne sont pas une psychomachie, qu’est-ce qui l’est?) du théâtre (Le songe de Strindberg, par exemple), de la BD, du cinéma, de la série ou des jeux vidéo. Tous les spécialistes de ces champs seront évidemment bienvenus. 

Elle se tiendra le 15 mai 2023 au site St-Charles de l’université de Montpellier 3.

Les propositions de communication sont à envoyer à jean-christophe.valtat@univ-montp3.fr

sous forme d’un projet d’une page environ, accompagnée d’une petite notice bio-bibliographique, d’ici le 15 décembre 2022. Une réponse sera donnée avant la fin de l’année civile.  
: Jean-Christophe Valtat (organisateur)