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Trois auteurs racontent la Deuxième Guerre mondiale aux enfants

ARTICLE

Trois auteurs célèbres dans leurs pays respectifs, voire mondialement connus, ont chacun puisé dans leurs souvenirs pour raconter ce qu’ils ont vécu, enfants, pendant la Deuxième Guerre mondiale. Judith Kerr (auteure anglaise), Hans Peter Richter (auteur allemand), et Joseph Joffo (auteur français) rapportent leur expérience de la guerre en Europe.

Deux romans de Judith Kerr (When Hitler Stole Pink Rabbit, traduit en français sous le titre Trois pays pour la petite Anna puis sous le titre Quand Hitler s’empara du lapin rose, et Bombs on Aunt Dainty, traduit en français sous le titre Ici, Londres) relatent l’exil d’une famille juive allemande. Celle-ci se réfugie en Suisse, en France puis en Angleterre. Deux romans de Hans Peter Richter (Damals war es Friedrich, traduit en français sous le titre Mon ami Frédéric, et Wir waren dabei, traduit en français sous le titre J’avais deux camarades) racontent l’ascension du nazisme en Allemagne. Un roman de Joseph Joffo (Un sac de billes) se passe dans différentes parties de France. Le nord de la ligne de démarcation est sous occupation allemande, le sud est sous administration du gouvernement de Vichy et l’extrême sud-est est sous occupation italienne puis allemande.

Les romans paraissent aujourd’hui en collection jeunesse. Un sac de billes de Joseph Joffo n’est pas paru en jeunesse à l’origine, mais il s’est très vite trouvé un public jeune. Les romans de Hans Peter Richter et Judith Kerr sont plus clairement destinés à la jeunesse. Ces auteurs s’adressent maintenant à des enfants ou des préadolescents. Les romans de Hans Peter Richter et de Judith Kerr font partie d’une trilogie sur leur enfance. Il en est de même pour Un sac de billes de Joseph Joffo. Les troisièmes romans des trilogies de Judith Kerr et Hans Peter Richter n’ont pas été traduits en français.

Il y a peu de différence d’âge entre les auteurs du corpus : Judith Kerr est née en 1923 ; Hans Peter Richter en 1925, Joseph Joffo, né en 1931, est un peu plus jeune. Puisque les événements en France ont commencé un peu plus tard qu’en Allemagne, les trois auteurs avaient une dizaine d’année au moment de bascule de leur vie : en 1933 en Allemagne, en 1940 en France.

Hans Peter Richter est né en 1925 comme Friedrich et le narrateur de Damals war es Friedrich. Les deux romans sont écrits à la première personne et peuvent s’apparenter à des autobiographies même si la condition affirmée par Lejeune, à savoir l’homonymat entre l’auteur et le narrateur, n’est pas remplie. Le premier roman de Joseph Joffo Un sac de billes est paru en 1973. Il a eu très rapidement un énorme succès. Le roman est associé à la vie de son auteur dès le prologue. Il présente son œuvre comme un récit associé à ses souvenirs d'enfance tout en affirmant avoir conscience que les souvenirs ne sont pas la réalité. Il explique aussi qu’il a modifié certains aspects volontairement. Les deux romans de Judith Kerr ont aussi un rapport avec le vécu de leur auteur. Même s’il n’est jamais question de Judith Kerr et que les romans sont écrits à la troisième personne, par le récit et par le paratexte, il est facile d’identifier Anna à Judith Kerr. Les romans peuvent être considérés comme des récits de la réalité, mais ce sont tous des récits fictionnels. La perception qu’ont les enfants de la réalité historique reste donc une perception retransmise par un auteur adulte qui se souvient de son enfance et dont les souvenirs ont été modifiés volontairement ou involontairement au cours des ans. À travers ces différents ouvrages, il est possible de percevoir la pluralité d’expériences de la Deuxième Guerre mondiale dans divers pays ainsi que la différence de vécu au sein du même État par plusieurs personnages.

 

La réaction la plus forte des enfants héros aux événements historiques qu’ils vivent est l’incompréhension. L’incompréhension se situe à plusieurs niveaux : il y a une incompréhension face à la méconnaissance de la politique, une autre sur la notion même de judéité, mais la plus importante est l’incompréhension face à la découverte d’un « nous » et d’un « les autres » qui n’ont plus les mêmes droits.

Dans Damals war es Friedrich, le narrateur et sa mère sont très souvent surpris de ce qui se passe : ils ne connaissent ni ne comprennent les mesures anti-juives. Le jour où le père de Friedrich est mis à la retraite (à trente-deux ans), la mère de Friedrich doit expliquer à celle du narrateur que c’est en raison de sa judéité. Il en est de même lorsque la dame qui aide les deux mères annonce qu’elle n’ira plus dans la famille de Friedrich parce qu’elle a moins de quarante-cinq ans. La mère de Friedrich connait la mesure, mais la mère du narrateur comme son fils ont besoin d’explications supplémentaires.

Dans un passage de Wir waren dabei, les jeunes discutent de la guerre. Ils connaissent peu les aspects politiques contemporains. Pour Heinz, l’un des camarades du narrateur, la France est entrée en guerre contre l’Allemagne uniquement à cause des accords qu’elle avait signés avec la Pologne. Heinz ne comprend donc pas pourquoi, une fois que la Pologne n’existe plus, ils continuent la guerre. Pour lui l’explication est claire : ils veulent la guerre. C’est pour cette raison qu’il veut s’engager, dès qu’il pourra, pour combattre les Français qui sont considérés comme belliqueux.

Dans les romans de Joseph Joffo et Judith Kerr une grande incompréhension réside dans le fait que, dans les deux cas, les enfants ne savent pas vraiment ce que signifie être juifs. Ils découvrent qu’ils appartiennent à un groupe jugé indésirable par les nazis avec le début des mesures anti-juives. La famille de Friedrich est pratiquante : Friedrich peut au moins comprendre sa judéité par la pratique religieuse. Ce n’est pas le cas d’Anna de When Hitler Stole Pink Rabbit ou de Joseph d’Un sac de billes. Suite au port de l’étoile en France, Joseph et Maurice sont considérés différemment à l’école et une bagarre éclate dans la cour. Leur père vient les chercher à l’école et décide de les faire partir de Paris le soir même. Alors qu’il donne les dernières instructions aux deux enfants, Joseph lui demande ce qu’est un Juif. L’interrogation est la même pour Anna de When Hitler Stole Pink Rabbit. Dès la deuxième page du roman, elle discute avec son amie Elsbeth d’Hitler et de son but d’arrêter tous les juifs s’il est élu. Elsbeth ne comprend pas qu’Anna soit juive puisqu’elle ne va pas à la synagogue et pose des questions auxquelles Anna ne sait répondre. On remarque que le traducteur Boris Moissard a ajouté dans sa traduction « Anna cherchait quoi répondre ». Il insiste ainsi sur la difficulté de l’enfant à répondre et sur l’incompréhension de cette désignation de « juif ».

Les enfants sont confrontés à des événements qu’ils considèrent absurdes. Aucun des enfants des différents romans n’arrive à comprendre pourquoi un régime n’accorde plus les mêmes droits aux Juifs qu’aux autres humains. Par exemple dans Damals war es Friedrich, le narrateur invite Friedrich à l’accompagner une après-midi dans les « Jeunesses hitlériennes ». Il aime participer aux activités proposées et en a parlé à son ami qui veut aussi devenir Pimpf (dénomination des enfants de moins de dix ans embrigadés). Il demande à Friedrich de ne pas dire tout de suite que sa famille est juive. Mais visiblement il ne semble pas penser que le dire plus tard puisse poser problème. Il ne peut comprendre pourquoi un enfant juif ne pourrait pas participer à ces activités de plein air comme lui. Il ne comprend pas non plus alors qu’il joue avec Friedrich et qu’il casse la vitre d’une mercerie, que Friedrich soit jugé responsable par la propriétaire qui ne veut pas entendre l’explication du narrateur.

Dans Un sac de billes, une fois que l’étoile jaune est introduite en France, Joseph constate qu’il est considéré différemment à l’école. L’étoile provoque des insultes et une bagarre dans la cour. Le narrateur s’interroge et ne comprend pas pourquoi pour les autres élèves il est différent de la veille. Mais l’incompréhension est parfois utilisée, dans ce roman, pour faire de l’humour. Dans la classe de Joseph, une affiche avec un portrait de Pétain trône au-dessus du tableau. Joseph Joffo écrit : « En dessous il y avait une phrase avec sa signature : « Je tiens mes promesses, même celles des autres ». Je me demandais à qui il avait bien pu promettre de me faire porter une étoile [1] ». Les enfants, notamment Friedrich et Joseph, ne comprennent évidemment pas le port de l’étoile. L’incompréhension que l’on retrouve chez tous les héros des romans est soulignée afin de transmettre aux lecteurs d’aujourd’hui l’absurdité des théories racistes.

 

Dans les romans, les enfants apprennent à distinguer deux groupes : le groupe « nous » et les groupe « les autres ». Dans toute guerre, l’autre prend une dimension particulière : l’ami ou l’ennemi se définit plus par une appartenance à un groupe que par des affinités individuelles. La Seconde Guerre mondiale a mis la relation à l’autre au cœur du conflit : les différences politiques, ethniques, religieuses, médicales ou d’orientations sexuelles ont été utilisées comme arguments d’exclusion et d’extermination. La relation juif/non-juif marque d’une manière prépondérante cette période.

L’ouvrage Nous et les autres de Tzvetan Todorov a pour sujet, comme il le définit lui-même, la relation entre « nous » (mon groupe culturel et social) et « les autres » (ceux qui n’en font pas partie [2] ). À travers l’analyse de textes de plusieurs penseurs, il propose différentes manières d’analyser la relation à l’autre. Lévi-Strauss prône un détachement de soi pour comparer sa culture à celle de l’autre. Ainsi il s’agit de connaître l’autre sans apposer ses propres valeurs. En revanche, chez Montaigne il s’agit plutôt de se reconnaître dans l’autre. Todorov expose aussi les arguments des auteurs représentatifs de ce qu’il appelle le « racialisme vulgaire », idée qu’il ne partage pas. Il rappelle la notion de dégénérescence présente dans les thèses de Gobineau. Ces différentes thèses permettent d’analyser la relation à l’autre dans les romans du corpus. Les nazis, en mettant en avant des théories raciales, ont réussi à transmettre, ou à accentuer l’antisémitisme au point de créer une distinction puis une opposition entre Juifs et non-Juifs. Alexandre Koyré exprime dans ses Réflexions sur le mensonge que le racisme crée ainsi une rupture profonde entre « nous » et les « autres ».

Les trois auteurs traitent de la relation entre les Juifs et les non-Juifs, c'est-à-dire entre la communauté juive, qui se trouve exclue par un régime, et la communauté non-juive, qui doit respecter des règles d’exclusions imposées par un régime. Dans Damals war es Friedrich, l’enfant héros est non-juif, mais son ami Friedrich est juif. Peu à peu il voit l’exclusion de son ami et doit apprendre à ne plus le fréquenter. Les situations des deux familles évoluent de manière contraire : le niveau de vie, plutôt aisé au départ, et la situation sociale de la famille de Friedrich ne fait que chuter alors que la famille du narrateur, qui connaît des difficultés économiques en début de roman, se porte de mieux en mieux. Dans ce roman, dès le début, l’antisémitisme est présent et les deux enfants constatent très vite que Friedrich n’est pas apprécié de certaines personnes. Les deux amis découvrent peu à peu que le régime rend l’antisémitisme légal. Dès 1930 les deux enfants savent qu’ils appartiennent à deux groupes que certains distinguent et, à partir de 1933, aux insultes orales qui s’envolent s’ajoutent des faits concrets. Ils accompagnent l’institutionnalisation de la différence entre Juifs et non-Juifs. Toutefois en 1933, dans le roman, des personnes refusent le boycott des magasins juifs et le propriétaire, M. Resch, n’obtient pas de la justice de chasser la famille de Friedrich de son immeuble sous prétexte qu’elle est juive. Le jour où le narrateur invite Friedrich à l’accompagner dans les Jeunesses hitlériennes, les deux enfants prennent conscience que seulement un des deux a le droit de participer aux activités organisées par les Jeunesses.

Cette différence entre les deux garçons va en s’amplifiant et devient de plus en plus manifeste. Au chapitre suivant, Friedrich est accusé de vouloir voler une mercière après avoir cassé la vitrine avec sa balle. Or le narrateur affirme que c’est lui qui a envoyé la balle. La mercière et l’agent de police, qui n’ont rien vu, lui expliquent qu’il ne peut pas comprendre et qu’il ne sert à rien de vouloir protéger son ami juif. De même lorsque Friedrich a vu le voleur d’un vélo parqué devant la piscine, son propriétaire lui dit que ça ne sert à rien qu’il témoigne à la police puisqu’étant juif sa parole n’a pas de valeur. Friedrich n’a plus le droit de fréquenter la même école que le narrateur, d’aller au cinéma, à la piscine, de s’asseoir sur les bancs publics non prévus pour les Juifs... Ainsi les deux enfants, qui sont très proches et qui partagent beaucoup de centres d’intérêts, se retrouvent différenciés et doivent apprendre qu’il existe deux communautés : un « nous » et un « les autres ». Les « nous » étant pour le narrateur les aryens et pour Friedrich « les Juifs ». Friedrich arrête même de fréquenter une jeune fille dont il est amoureux car elle n’appartient pas à son « nous » et qu’il ne veut pas la mettre en danger. À la fin le narrateur voit l’injustice probablement la plus cruelle : pendant les bombardements, il a le droit de s’abriter dans la cave prévue à cet effet, alors que Friedrich n’a que le droit de rester dehors sous le feu des ennemis. Ainsi, suivant le « nous » auquel appartiennent les enfants, ils ont le droit de vivre ou de mourir.

Dans Wir waren dabei, le narrateur (le même que dans Damals war es Friedrich) raconte son engagement dans les Jeunesses hitlériennes. Le « nous » est donc centré sur lui et ses amis des Jeunesses hitlériennes. Les « autres » sont les juifs et les opposants au régime. Dans un passage au sujet de leur situation qui a bien évoluée, la mère du narrateur exprime clairement la différence entre ce « nous » et les « autres » : d’un côté, il y a les enfants et leurs père père est entré au parti, de l’autre, il y a les Juifs et les communistes. Le chapitre Die Neuen [3] (Les Nouveaux [4] ) est construit sur l’opposition entre le petit groupe de jeunes du Jungvolk, auquel appartient le narrateur, et un autre groupe de cinq jeunes à l’autre bout de la place. Il existe une opposition entre la rigueur dans le Jungvolk et une certaine désinvolture dans l’autre groupe. Un peu plus loin dans le texte, l’opposition entre les deux groupes devient si évidente que le narrateur pense que l’attitude des « autres » (un groupe de nouveaux) va provoquer une réprimande du supérieur. En réalité la colère du supérieur ne vient pas. Les nouveaux sont des jeunes qui ont été forcés d’entrer dans le Jungvolk. Pour ce premier jour, le supérieur tolère leur attitude et même l’insolence du jeune Günther, qui répond au chef qu’il est venu parce qu’on l’y a obligé. Même l’attitude du chef envers ces nouveaux, les « autres », est différente de celle qu’il a avec les « anciens » du Jungvolk, les « nous ».

Dans When Hitler Stole Pink Rabbit et dans Un sac de billes, les héros sont juifs. Ils sont contraints à la fuite. À dix ans, le narrateur du roman de Joseph Joffo fuit Paris avec son frère, à peine plus âgé, pour gagner la zone libre. Anna, narratrice du roman de Judith Kerr, fuit-elle aussi, enfant, devant les nazis. Elle ne part pas seule : toute la famille s’en va. Anna et Joseph découvrent qu’il y a un « nous », les Juifs, qui ne peuvent plus vivre dans le pays où ils sont nés et un « les autres » qui peuvent continuer à vivre sans risque dans leur pays. Dans Bombs on Aunt Dainty, Anna et sa famille, arrivées en Angleterre, ne se distinguent plus par leur appartenance à la communauté juive, mais uniquement par un sentiment de différence par rapport à leur statut de réfugiées. Dans un passage situé en France du roman précédent, Max, le frère d’Anna, exprime que même son cartable, manifeste qu’il est différent des autres garçons de sa classe. Il ne peut rien faire contre sa différence, mais il souhaite changer de cartable pour avoir au moins la même apparence, si ce n’est le même statut, que ses camarades. Un peu plus loin dans le roman, Max explique à Anna qu’il est vraiment gêné de ne pas être comme les autres. Anna répond à son frère qu’elle n’est pas gênée d’être différente des autres. Mais dans le roman le narrateur montre en différents endroits que ce n’est pas toujours le cas. En France et en Angleterre, Max et Anna doivent apprendre une nouvelle langue. Quand ils partent de France, Anna s’inquiète de n’appartenir nulle part. Dans un dialogue avec son père, elle soulève à la fois le problème des refugiés, qui n’ont plus de racines, mais aussi celui, plus particulier, des Juifs qui sont régulièrement considérés comme étrangers dans le pays où ils se sont intégrés. L’Holocauste et ce sentiment de n’avoir aucun lieu de droit ont mené à la création d’Israël. Dans ce passage, il est impossible de ne pas penser à la fois à son statut de réfugiée et à celui de Juive que lui a attribuée le régime nazi. Anna se sent réfugiée partout et donc différente. Ce sentiment, déjà présent dans When Hitler Stole Pink Rabbit, l’est encore plus dans Bombs on Aunt Dainty où Anna a la satisfaction de passer pour une Anglaise. Quand sa réalité de réfugiée la rattrape, elle n’en est que plus affectée. Dans Bombs on Aunt Dainty, Max cherche à tout prix à s’engager dans l’armée anglaise pendant la guerre pour avoir une preuve qu’il appartient bien à ce pays. Il n’y arrive que difficilement et seulement grâce à l’aide d’amis bien placés. En effet, même déchu de sa nationalité allemande par les nazis, il est considéré comme allemand par les autorités anglaises et donc comme ennemi. Il est d’ailleurs interné dans un camp au même titre que de nombreux réfugiés allemands. Ce sentiment de différence est aussi exprimé dans Can I come Home, Please ? Dans cet ouvrage, des témoins partagent le même sentiment que la famille d’Anna, considérée comme ennemie dans l’État où elle s’est refugiée. Mais les proches de la famille d’Anna et les amis se scandalisent de ce que fait leur pays. En effet, les proches, que ce soit dans le cas d’Anna ou des témoins, les considèrent comme amis. On peut ici faire intervenir les notions de proche/lointain ou de connu/inconnu. Le proche ou le connu ne fait pas autant peur que le lointain ou l’inconnu. Le connu n’est pas considéré comme dangereux et des gens s’en portent garant. Max arrive finalement à s’engager grâce à l’aide de personnes bien placées qui le recommandent. Mais l’inconnu représente toujours un danger potentiel, et dans le cas de Max, même engagé, il ne pourra pas tenir les mêmes postes que les Anglais à cause de son origine allemande. Il est d’ailleurs presque désespéré de ne pas pouvoir partir faire la guerre et de devoir rester instructeur de vol. Anna et Max apprennent donc à grandir en étant différents des autres enfants. Toutefois à la fin du deuxième roman de Judith Kerr, les deux jeunes adultes sont vus comme de jeunes Anglais. Quelques pages avant la fin, un portier les prend pour des Anglais. Anna et Max se sentent Anglais, les autres les croient Anglais. Le roman finit par l’évocation de leur possible naturalisation et donc par la possibilité de faire correspondre enfin leur désir d’appartenance et leur nationalité.

 

Les vies quotidiennes de nos héros sont très variées. Un même personnage peut voir sa vie quotidienne évoluer au fil du roman ou des personnages peuvent avoir des vies très différentes. Ainsi Friedrich, qui a une petite enfance plutôt agréable dans un milieu favorisé pour l’époque, doit peu à peu lutter pour sa survie. Au début du roman, son père a une situation stable, il a des jouets, il vit une vie d’enfant plutôt choyé. Son père perd son travail mais en retrouve un autre donc il continue à vivre comme un enfant protégé par ses parents et par la justice. Mais peu à peu il doit se préoccuper de problèmes d’adultes : lutter pour sa survie. À l’opposé, le narrateur, commence à vivre une vie d’enfant même s’il est embrigadé dans les Jeunesses hitlériennes. En effet, alors qu’avec la crise des années 30 il devait comprendre la pauvreté et le manque de disponibilité de sa mère, avec l’arrivée du nazisme, il peut avoir des activités de loisirs de son âge. Mais avec les bombardements, sa vie quotidienne change aussi puisqu’il se met à vivre dans la peur. Les deux frères d’Un sac de billes ont tour à tour des soucis d’enfants et adultes. Ils frôlent la mort.

Le sentiment de différence des enfants par rapport aux adultes est présent au début d’une partie des romans, mais il s’atténue avec la guerre : les parents paraissent aussi vulnérables, voire plus vulnérables, que les enfants. Dans les romans de Judith Kerr les enfants finalement s’adaptent assez vite à leur vie dans les différents pays. Les parents, en revanche, ne peuvent mener leur vie d’adulte puisqu’ils ont des difficultés à trouver du travail. À la fin de Bombs on Aunt Dainty, Max exprime l’inversion de rôles entre eux, les deux enfants, et leurs parents. Le passage explique le premier titre de ce roman : The Other Way Round. Max rappelle en effet qu’à Paris Anna disait qu’elle ne se sentait pas réfugiée uniquement lorsqu’elle était avec ses parents et que Max a l’impression qu’à Londres c’est l’inverse : « J’ai l’impression qu’actuellement les seuls moments pendant lesquels eux ne se sentent pas réfugiés, ce sont ceux qu’ils passent avec nous  [5] ». Ce passage marque bien la différence entre le premier roman de Judith Kerr et le second. Dans le premier, les adultes en Suisse et en France tiennent encore leurs rôles d’adultes ; Max et Anna jouent leur rôle d’enfants même si quelques passages montrent que les parents sont un peu dépassés par le quotidien dont ils n’avaient pas l’habitude de s’occuper en Allemagne. Dans le second, le père n’arrive quasiment plus à travailler. Les enfants, eux, acquièrent une certaine indépendance, Max par sa bourse et Anna par son travail. Leur vie se passe plus en dehors de la famille (Max à Cambridge et Anna à son travail et aux cours de dessin) qu’au sein de la cellule familiale. Les différences d’intégration entre les enfants et les adultes sont importantes. Max exprime bien, dans le passage que nous venons de voir, qu’ils se sentent différents et qu’ils distinguent bien le « nous », les deux enfants, de « eux », les deux adultes.

Dans Un sac de billes, il n’y a pas d’inversion mais les enfants doivent apprendre à se débrouiller sans les parents. Ils doivent à la fois jouer un rôle d’adulte (s’occuper du quotidien, gérer leur argent) et se méfier des adultes qui peuvent être dangereux pour deux enfants seuls. Toutefois, on peut noter une inversion entre les deux grands frères et les parents. En effet, à Nice, les deux frères s’occupent des deux cadets. Maurice et Joseph retrouvent une position d’enfants dans une famille et retournent à l’école. C’est de plus, l’un des deux grands frères qui parvient à faire sortir les parents du stadium de Pau, lieu où ils étaient internés. Toutefois le père est le seul à ne pas survivre à la guerre. Il y a donc « lui » qui n’est pas revenu d’une part et d’autre part, toute la famille, le « nous » qui se retrouve à la fin du roman dans son quartier. Ce n’est plus une différence adulte/enfant mais survivants et disparu.

Dans les deux romans de Hans Peter Richter, le sentiment de soumission des enfants par rapport aux adultes n’est pas très présent puisque très vite les enfants apprennent que dans le nouveau régime ils peuvent représenter un danger pour leurs parents. Le régime leur inculque, par le biais des Jeunesses et de l’école, une différence majeure : les jeunes Allemands (enfants d’opposants au régime compris, mais juifs exclus) sont ceux sur qui le Führer compte pour redonner sa place à l’Allemagne dans le monde. Ils apprennent très vite à privilégier le « nous », jeunes des Jeunesses, à la famille. Les parents en viennent donc à craindre leurs propres enfants.

Les temps de guerre obligent les enfants à avoir un rôle d’adulte. Comme dans les contes, le lecteur lit que des héros jeunes, plus faibles en force, peuvent vaincre l’adulte. Le petit n’est pas toujours le dominé. Les enfants ont aussi une nouvelle perception de l’autre, des adultes et du mensonge. Les romans présentent des individus qui découvrent l’autre. Les enfants apprennent à se méfier de l’autre : tout ce qui n’est pas soi peut représenter un danger.

Friedrich, par exemple, cache à son ami qu’un rabbin s’est réfugié chez lui. Le héros le découvre. Cela inquiète Friedrich, son père et le rabbin qui ne savent pas s’ils peuvent lui faire confiance. Lorsque Friedrich revient dans son immeuble quelques temps après la déportation de son père et du rabbin, il dit aux parents du narrateur qu’il a trouvé une cache mais sans préciser où. De même le narrateur essaie d’être discret quand il voit Friedrich : il ne faut pas que ses parents le sachent car ils le lui ont interdit pour sa sécurité et la leur. Les deux adolescents doivent se méfier pour ne pas être dénoncés : l’un comme Juif qui risque la déportation et l’autre comme ami d’un Juif qui risque des punitions et peut-être aussi une déportation. Lorsque la réglementation sur le travail des employés dans les familles juives paraît, la dame qui travaillait dans la famille de Friedrich choisit de ne pas transgresser la loi car son mari préfère qu’ils ne prennent pas de risque vu son passé communiste.

Dans Wir waren dabei, le père du narrateur est gêné par une fréquentation de son fils : Günther. Il les surprend tous les deux en train de chanter l’Internationale. Il demande donc aux enfants de cacher qu’ils connaissent cette chanson et leur apprend l’hymne nazi : Die Fahne hoch. Il apprend ainsi aux enfants qu’il faut mentir contre ses convictions et contre son plaisir : dans le pays, ils ne sont pas libres de chanter ce qu’ils veulent. Chanter un chant communiste est dangereux : quelqu’un pourrait dénoncer les parents de ces deux enfants qui chantent un chant communiste. En réalité, même si le père dit à son fils qu’il a des amis dangereux, ce n’est pas l’ami (Günther) le danger direct, mais l’autre qui pourrait dénoncer. La peur de la dénonciation est présente chez la mère de Günther un jour où Heinz et le narrateur passent chercher leur ami chez ses parents. Le père de Günther explique aux adolescents le danger que représente Hitler. Lorsqu’ils partent, la mère de Günther les supplie d’oublier ce que le père de Günther vient de dire.

Ainsi dans les deux romans de Hans Peter Richter la crainte de la dénonciation est très présente. Dans le premier roman, il s’agit de la crainte d’être dénoncé par rapport à la judéité : sa propre judéité ou bien sa fréquentation d’individus juifs. Dans le second, les craintes de dénonciation sont liées à des positions politiques. Dans le livre de témoignages Can I Come Home, Please ?, un témoin raconte que son père avait peur que son fils le dénonce et l’auteur du livre explique que le régime nazi attendait des enfants qu’ils dénoncent leurs parents s’ils exprimaient des idées contraires à la politique nazie. Ainsi les rapports au sein même la cellule familiale se trouvaient bouleversés puisque les parents pouvaient avoir à craindre une dénonciation de leurs enfants.

 

Une autre modification dans la vie quotidienne des enfants apparait avec la guerre. La capacité à mentir considérée comme un défaut avant guerre se transforme en nécessité voire en qualité pendant la guerre. Les deux frères du roman de Joffo apprennent de leurs parents qu’ils ne doivent en aucun cas dire qu’ils sont juifs, même aux gens qui leur viennent en aide. C’est l’instruction la plus importante que leur père leur transmet avant leur départ de Paris [6] . Ainsi Joseph et son frère écouteront ce conseil et nieront tout le temps leur judéité. De nombreux exemples sont donnés dans le texte. Lorsqu’ils cherchent à passer la ligne de démarcation, un homme les aborde et leur dit être juif. Les frères lui diront qu’ils ne le sont pas. Ce passage est toutefois en contradiction avec ce que Maurice Joffo raconte dans son ouvrage Pour quelques billes de plus. En effet, il écrit dans ce livre qu’il a dit qu’il était juif aux gens qui voulaient passer pour gagner leur confiance [7] . Un autre exemple est lorsqu’ils arrivent au camp pétainiste qui sert de refuge à de nombreux enfants juifs. Joseph discute avec un autre enfant, Ange « baptisé, le catéchisme, la communion, la confirmation et enfant de chœur en plus [8] . ». Ange vient d’Algérie et est bloqué en France car la guerre a éclaté. Joseph lui dit que, comme lui, il n’est pas juif. Les frères Joffo s’inspireront de l’histoire d’Ange pour se créer une nouvelle origine. Ainsi s’ils sont arrêtés, ils pensent pouvoir plus facilement arriver à faire croire qu’ils ne sont pas juifs car leur état civil est plus difficile à vérifier s’ils viennent d’Alger que de Paris. Les enfants s’entendent pour accorder leur mensonge suite à l’intensification de la chasse au Juif. Maurice conseille d’abord à Joseph « de ne pas faire la moindre confidence à [ses] copains. » Puis il explique pourquoi les Allemands sauraient vite qu’ils sont juifs s’ils racontent que leur père « a un magasin rue de Clignancourt, c’est-à-dire en plein quartier juif de Paris [9] . » Le mensonge les sauvera lorsqu’ils seront arrêtés par la Gestapo puis interrogés à l’Excelsior à Nice. L’aide d’un curé et de l’archevêque, qui confirment leur mensonge, leur permet d’échapper à la déportation et d’être libérés de l’Excelsior après un mois de détention. Les autorités ont voulu des preuves pour les libérer. Ils les ont considérées comme fausses mais n’ont pas souhaité se mettre l’épiscopat à dos. À l’Excelsior les deux frères ont continué de mentir contre l’évidence et à se démener pour prouver qu’ils n’étaient pas juifs. Leur persévérance et l’aide d’hommes d’Eglise très obstinés les sauvent. Contre toute morale inculquée aux enfants, le mensonge les sauve.

Mais Joseph, en raison du mensonge, découvre un sentiment de malaise. À plusieurs reprises il se sent obligé de mentir à des individus à qui, en d’autres temps, il se confierait. Il s’agit d’abord d’une dame qui donne aux deux frères de la limonade dans un train. Pour Joseph « elle ressemble aux grand-mères des illustrations de [son] livre de lecture [10] . » Cela signifie donc qu’elle ressemble aux personnages qui représentent l’affection et la gentillesse dans le livre de lecture. Elle est probablement aussi la personne que l’enfant doit respecter et en laquelle il peut avoir confiance. Ce n’est donc pas anodin si le sentiment de malaise naît face à elle : il symbolise le changement total de la société où deux enfants doivent se méfier de l’image de la gentille grand-mère. Ce sentiment met forcément le petit garçon mal à l’aise : « j’en veux presque à Maurice de lui mentir mais il a raison. À présent, nous sommes condamnés au mensonge ». Ensuite il y a la dame que Joseph aimerait presque mettre dans la confidence de sa judéité. À l’Excelsior lorsqu’il est malade, une dame s’occupe de lui. Elle lui dit qu’elle est juive et on peut lire : « Jamais je n’eus autant de mal à résister à l’envie folle de lui dire : « moi aussi  [11] ». Joseph connaît aussi un sentiment de gêne après la rencontre avec un curé qui dit aux Allemands au contrôle des papiers dans le train que Joseph et Maurice sont avec lui. Mais ce sentiment est suivi d’un soulagement car Maurice prend le parti de ne pas mentir sur la suite de leur voyage. Le mensonge lui serait, dans ce cas, bien trop lourd. Il s’agit d’un individu qui a probablement risqué sa vie pour eux. Ce n’était pas le cas de la dame qui a donné de la limonade à des enfants qui avaient soif.

L’enfant semble donc prendre conscience de la nécessité de faire confiance par moment. Décevoir quelqu’un qui vient de vous être d’une aide énorme lui semble trop lourd à porter. Toutefois dans le cas de la dame juive à l’Excelsior, le danger est beaucoup trop proche pour qu’il oublie de mentir. En fait, il ne ment pas dans ce cas, il se retient juste de dire la vérité, il s’agit presque d’un mensonge par omission. Il choisit d’embrasser la dame au lieu de répondre, ce qui ne peut être entendu mais qui pourrait être plus ou moins vu comme un aveu. Le mensonge par omission est aussi le parti qu’il prend face au fermier chez qui les deux frères prennent leur petit déjeuner après la nuit où ils ont passé la ligne de démarcation : « J’ai confiance en lui, c’est sans aucun doute un brave homme, mais j’ai déjà pris le pli, moins on en dit et mieux cela vaut [12] ».

Dans When Hitler Stole Pink Rabbit, Anna aussi doit mentir pour protéger sa famille. Mais son mensonge est ponctuel : elle doit simplement mentir sur le départ de son père. Personne ne doit être au courant qu’il a fuit le pays et tout le monde doit croire qu’il est encore malade. La mère insiste sur l’importance du rôle des enfants. Ils doivent réellement aider leurs parents en ne dévoilant pas le départ de leur père. Ce mensonge doit les préserver de tout problème avec les nazis. Mais Anna a du mal à supporter de mentir et elle s’en plaint à sa mère qui lui explique que ce mensonge est nécessaire : « We all hate lying about Papa, but just now it’s necessary. I wouldn’t ask you to do it if it weren’t necessary [13] ! » Ce passage a été traduit par « Nous détestons tous devoir mentir au sujet de Papa, mais c’est nécessaire pour le moment, sinon je ne te le demanderais pas [14]  » dans la première traduction et par « Nous détestons tous mentir à propos de papa, mais nous n’avons pas le choix. Je ne vous demanderais pas de le faire s’il ne le fallait pas absolument  [15] ». Dans l’original « necessary » apparaît deux fois pour insister sur la nécessité de mentir. La chasse à la répétition dans les traductions atténue peut-être un peu ce soulignement de l’auteure. L’atténuation en supprimant la répétition est quand même compensée par l’introduction du « absolument » dans la deuxième traduction. Anna ne doit pas supporter longtemps cette situation qu’elle trouve intenable. Par la suite elle n’aura plus besoin de mentir. Elle mentira en Angleterre pour rejoindre ses parents sous les bombardements à Londres car elle ne souhaite pas rester plus longtemps à la campagne. Anna cache aussi son identité et son passé lorsqu’elle est en Angleterre. Mais les raisons sont un peu différentes : elle souhaite être considérée comme une Anglaise, elle ne veut plus se sentir réfugiée. Et elle se confie lorsqu’elle a confiance. Même si cela lui échappe, cela ne lui porte pas préjudice. En effet après le mensonge au sujet du départ de son père, Anna n’aura plus besoin de mentir pour des questions de sécurité.

Dans ces cas la relation à autrui est donc associée à la crainte, au silence, au secret et au mensonge. Ces relations sont particulières à ces temps de guerre. Dans ses Réflexions sur le mensonge, Alexandre Koyré analyse l’action de mentir. Il explique que le mensonge est toléré dans la société dans certains contextes : « Le mensonge reste donc toléré et admis. Dans certains cas. Il reste exception, comme la guerre, lors de laquelle, seule, il devient juste et bon d’en user  [16] ». L’attitude des enfants qui mentent dans les romans est justifiée par la situation de danger dans laquelle ils se trouvent à cause du nazisme. Le lecteur en a conscience et déduit de sa lecture que le mensonge peut être nécessaire. Cette situation crée une différenciation entre deux groupes : l’un qui doit mentir, contrevenant ainsi à la morale qu’il a apprise, et l’autre qui ne se trouve pas confronté à ce cas de conscience.

Dans tous les romans, on assiste à une sorte d’inversion des rôles : les adultes craignent les adultes craignent les enfants et les enfants sont confrontés à des problèmes d’adultes. Dans les deux romans de Judith Kerr, on relève des fuites, des changements de quotidien qui succèdent à une situation initiale stable et qui précèdent une fin marquée par la découverte de l’héroïne d’avoir enfin trouvé sa place. De plus il y a une sorte d’inversion où les parents ont besoin de l’aide des enfants. Par moment, il semble que les enfants sont les adultes.

Les héros des romans de Joseph Joffo et Judith Kerr correspondent toutefois assez à ceux des contes merveilleux comme les décrit Alain Montandon :

Quittant un espace familier, le héros du récit, rompant avec les normes, dimensions et critères de son intimité habituelle, pénètre dans un territoire initiatique marqué par des rites et des rythmes dont le symbolisme est fort riche [17] .

Les rites initiatiques sont évidents dans les romans de Joseph Joffo où les enfants ont de véritables épreuves à surmonter. Ils le sont un peu moins dans les romans de Judith Kerr où les enfants ne fuient pas seuls. Toutefois dans Un sac de billes comme dans When Hitler Stole Pink Rabbit, il y a bien une mort symbolique comme dans les récits merveilleux. Joseph et Anna tombent tous les deux gravement malade et frôlent la mort. Comme pour Pinocchio dans le ventre du requin, après la mort symbolique, il y a renaissance. Joseph est longuement malade au siège de la Gestapo à Nice. Cela correspond au moment où les deux frères sont vraiment face au danger. Pour eux la mort est toute proche et à ce moment-là le salut vient de l’aide extérieure. Jusqu’à ce moment du roman les frères s’étaient plus ou moins débrouillés seuls et, malgré quelques peurs, ils voyaient leur périple un peu comme une aventure. Après la maladie puis la libération de l’Excelsior, Joseph connaît une nouvelle vie. Il quitte définitivement l’insouciance. Avant l’arrestation, son frère le mettait en garde et le conseillait, mais il profitait encore de son enfance. Anna, elle, est malade dès le début du roman. Elle tombe malade dès l’arrivée en Suisse. Lorsqu’elle sort de son état entre inconscience et délire, les nazis ont gagné les élections. Une nouvelle vie commence donc pour elle : sa famille ne peut plus revenir en Allemagne et la vie en exil commence. À la fin d’Un sac de billes Joseph a grandi. Une partie de l’enfance est finie : « J’ai vu aussi que papa n’était plus là, j’ai compris qu’il n’y serait jamais plus... C’en était fini des belles histoires contées le soir à la lueur verte de l’abat-jour [18] . »

 

On peut considérer que des auteurs de jeunesse témoignent de la Shoah sans en expliciter toute l’horreur. Joseph Joffo témoigne de la Shoah. Dans Un sac de billes, il mentionne les mesures anti-juives en France, il évoque la déportation, il parle de la disparition de son père et des enfants du camp pétainiste, il exprime clairement le danger d’être envoyé en Allemagne sans chance de retour. Pour un public jeune, l’injustice et la violence des arrestations et de l’emprisonnement sont suffisantes : elles montrent clairement l’insécurité qui régnait à cette époque et le déni des droits humains fondamentaux qui était institutionnel. Hans Peter Richter témoigne aussi de la violence d’état envers les juifs et il rapporte ce qu’il a vécu dans les Jeunesses hitlériennes. Les trois auteurs expriment tous, à un moment donné de leurs romans, un sentiment de culpabilité. Dans Un sac de billes, Joseph Joffo explique que des enfants non-juifs sont expédiés en Allemagne. Alors que Joseph et sont frère sont gardés à l’Excelsior en attendant que leur statut soit clarifié, les autres enfants du camp pétainiste son arrêtés et arrivent à l’Excelsior. Aucune vérification n’est faite et, aussitôt arrivé à l’Excelsior, ce groupe d’enfants part compléter le convoi suivant à destination de l’Allemagne. Joseph Joffo culpabilise d’être en vie alors que ses camarades sont morts. Il a en outre le sentiment que des non-juifs sont morts à sa place car, dans le groupe, certains de ses camarades n’étaient pas juifs. Dans Wir waren dabei le narrateur a de l’admiration pour Gunther qui agit et qui défend Friedrich qu’un groupe de jeunes veut passer à tabac. Le narrateur culpabilise de ne pas avoir le courage de s’opposer à ceux qui martyrisent son ami. Dans les deux romans de Hans Peter Richter, un sentiment de culpabilité est implicite : le narrateur a des activités plaisantes dans les Jeunesses alors que son ami Friedrich meurt de la politique du parti. Comme chez Joseph Joffo, le sentiment de culpabilité de Judith Kerr est explicite : elle culpabilise d’avoir eu une enfance plutôt heureuse. Elle n’a pas été séparée de sa famille et toute la famille est en vie.

Ainsi les trois auteurs témoignent de ce qu’ils ont vu. Joseph Joffo et Judith Kerr parlent de leur survie en exprimant qu’ils ont eu la chance d’échapper à la mort. Ils parlent toutefois des disparus et sont donc « témoins ». Judith Kerr parle pour l’oncle Julius qui s’est vu peu à peu déchu de tous ses droits en Allemagne et qui se suicide quand sa vie lui devient insupportable. Elle écrit aussi pour donner une voix au mari de Aunt Dainty qui n’est qu’une ombre depuis qu’il est revenu des camps. Elle rapporte aussi le sort d’autres personnes qui sont restées en Allemagne et qui y sont mortes. Hans Peter Richter, lui, témoigne pour Friedrich qui, après le décès de sa mère, la déportation de son père, meurt sous les bombardements. Ces romans témoignent à la fois d’une expérience de la guerre par des enfants et témoignent pour les disparus.

Notes

  • [1]

    Joseph Joffo, Un sac de billes, p. 40.

  • [2]

    Tzvetan Todorov, Nous et les autres, La réflexion française sur la diversité humaine, Éditions du Seuil, 1989, p. 11.

  • [3]

    Hans Peter Richter, Wir waren dabei, p. 50.

  • [4]

    Hans Peter Richter, J’avais deux camarades, p. 92.

  • [5]

    Judith Kerr, Bombs on Aunt Dainty, p. 332 ; Ici Londres, p. 329.

  • [6]

    Joseph Joffo, Un sac de billes, p. 52.

  • [7]

    Maurice Joffo, Pour quelques billes de plus, Jacques Grancher, 1990, p. 23.

  • [8]

    Joseph Joffo, Un sac de billes, p. 221-222.

  • [9]

    Ibid., p. 232-234.

  • [10]

    Ibid., p. 59.

  • [11]

    Ibid., p. 277.

  • [12]

    Ibid., p 105.

  • [13]

    Judith Kerr, When Hitler Stole Pink Rabbit, p. 27.

  • [14]

    Judith Kerr, Trois pays pour la petite Anna, p. 30.

  • [15]

    Judith Kerr, Quand Hitler s’empara du lapin rose, p. 29

  • [16]

    Alexandre Koyré, Réflexions sur le mensonge [1943], Éditions Allia, 1996, p. 22.

  • [17]

    Alain Montadon, Du récit merveilleux ou L’ailleurs de l’enfance, Éditions Imago, 2001, p. 16.

  • [18]

    Joseph Joffo, Un sac de billes, p. 370.

Pour citer cet article

Véronique MEDARD, "Trois auteurs racontent la Deuxième Guerre mondiale aux enfants", in M. Finck, T. Victoroff, E. Zanin, P. Dethurens, G. Ducrey, Y.-M. Ergal, P. Werly (éd.), Littérature et expériences croisées de la guerre, apports comparatistes. Actes du XXXIXe Congrès de la SFLGC, URL : http://sflgc.org/acte/veronique-medard-trois-auteurs-racontent-la-deuxieme-guerre-mondiale-aux-enfants/, page consultée le 21 Avril 2019.