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La Grande Guerre au prisme du genre dans la littérature de jeunesse contemporaine en France et en Angleterre

ARTICLE

Dans la production contemporaine pour la jeunesse qui traite de la Grande Guerre, le point de vue majoritairement retenu est masculin. Cependant, un certain nombre de romanciers choisit de faire entendre une voix d’adolescente, laquelle permet de rendre compte de l’« autre » front, le front domestique ou home front, auquel l’histoire culturelle s’intéresse de manière accrue. Ces écrivains décrivent les tâches incombant aux femmes et aux filles dans le cadre de leur participation à l’effort de guerre (tricoter pour les soldats et leur écrire en tant que marraine de guerre, leur apporter des soins) et dépeignent le remplacement des hommes aux champs, dans les usines ou les écoles.

On s’intéressera ici à quelques œuvres de fiction françaises et anglaises destinées aux enfants ou aux adolescents, ne relevant pas du champ de la bande dessinée et dont les intrigues ont précisément pour cadre spatio-temporel la Grande Guerre (six romans français et deux britanniques, publiés entre 1995 et 2014). On laissera de côté les récits – de plus en plus nombreux – dont l’action présente une alternance entre passé et présent : en effet, mimant la découverte des événements historiques par les jeunes lecteurs d’aujourd’hui, ils se révèlent moins attentifs aux assignations de genre (le genre étant entendu dans le sens de construction socioculturelle fondée sur des élaborations conceptuelles et symboliques qui postulent une « valence différentielle [1] » favorable au masculin et préjudiciable au féminin).

Utiliser une jeune fille et non un jeune garçon comme personnage principal ne signifie pas que les auteurs renoncent à mentionner la réalité des combats (les héroïnes ont des frères ou des filleuls qui écrivent des tranchées, rentrent en permission, sont blessés ou meurent ; parfois leur père travaille comme médecins dans des hôpitaux militaires). Mais le genre affecte la relation à la guerre. Adopter le point de vue d’une adolescente [2] implique de décrire les rôles considérés comme spécifiquement féminins et d’interroger la question de l’émancipation des femmes en matière de préjugés et de clichés.

De l’Ange domestique (The Angel in the House) à l’« Ange blanc »

On constate d’abord que les héroïnes issues des classes sociales favorisées refusent d’imiter le modèle domestique maternel : tenir leur maison, s’occuper des enfants, laisser les maris prendre les décisions.

Dans The Foreshadowing (2005) de Marcus Sedgwick [3] , Alexandra Fox, la narratrice, entend se montrer socialement active et utile, alors que son père, un médecin hospitalier de Brighton, attend d’elle qu’elle devienne le parfait ange domestique de la tradition victorienne (The Angel in the House étant le titre d’un poème de Coventry Patmore vantant les mérites de l’épouse exemplaire [4] ). Mais Alexandra n’a aucunement l’intention d’apprendre à tenir une maison, elle refuse d’être traitée en mineure par quelque mari que ce soit et aspire à travailler. Telle est aussi la situation de Daphne Rowntree dans Road to War. A First World War Girl’s Diary (2008), un roman de Valerie Wilding [5] . Cette fille de propriétaire terrien souhaite se joindre aux villageoises qui, désormais, fabriquent des munitions. Mais elle s’entend rétorquer que « les jeunes filles de son rang ne travaillent pas dans les usines » [« young ladies of [her] station do not work in factories [6]  »]. Devant son insistance, sa famille l’autorise néanmoins, nous le verrons, à participer à l’effort de guerre en ayant une occupation en accord avec son rang.

Suzie, la narratrice éponyme du livre de Sophie Marvaud publié en 2008 (Suzie la rebelle [7] ), rejette le mariage convenable auquel sa famille la destine. Issu de la haute bourgeoisie, son prétendant lui a en effet expliqué qu’elle aurait à tenir salon et à s’impliquer dans la vie mondaine parisienne. Mais Suzie étudie en secret, à une époque où les jeunes Françaises – comme le rappelle aussi Le Choix d’Adélie de Catherine Cuenca (2013) – étaient exclues de la préparation officielle du baccalauréat et devaient se présenter à l’examen en candidates libres. Dans ce contexte, Suzie trouve toutefois quelque satisfaction à se rendre utile en soignant un soldat blessé.

En fait, désireuses de contribuer à l’effort de guerre, nombre d’héroïnes sont attirées par une figure particulièrement valorisée dans les représentations collectives : celle de l’« Ange blanc  [8] ». Contre l’avis de son père, Alexandra veut être infirmière. Faisant preuve d’une grande ténacité, elle parvient à réaliser son objectif, à l’hôpital de Brighton d’abord, puis près du front dans le Nord de la France. The Foreshadowing convoque en cela la mémoire, si importante dans la tradition britannique, de Florence Nightingale qui conduisit une mission médicale en Crimée et qui, en le professionnalisant, rendit le statut d’infirmière honorable. Issue d’un milieu fortuné, cette Anglaise combattit la subordination des femmes aux pères et aux maris dans la société victorienne qu’elle nommait « la société conventionnelle, faite par les hommes pour les femmes et que les femmes ont acceptée » [« the conventional society, which men have made for women and women have accepted [9]  »]. Une autre héroïne du corpus s’enthousiasme pour la figure de l’« Ange blanc » : dans le roman de Sophie Humann, Infirmière pendant la Première Guerre mondiale. Journal de Geneviève Darfeuil [10]  (2012), la narratrice abandonne ses études au lycée pour suivre une formation d’infirmière. Cette jeune fille, qui appartient à la bonne société parisienne, imite en cela sa mère, très impliquée dans les activités charitables de l’Union des Femmes de France. En outre, son père exerce la chirurgie à l’Hôtel Dieu et tente tout particulièrement d’opérer les Gueules cassées.

Considérée comme le pendant féminin du poilu [11] , la figure de l’infirmière fut particulièrement louée pendant le conflit. Au service des défenseurs de la patrie et restant sous l’autorité du médecin, son supérieur masculin, elle était perçue comme se livrant à des tâches spécifiquement et naturellement féminines. En effet, la relation que le statut d’infirmière entretient avec la guerre s’inscrit particulièrement bien dans la catégorie du care dont les études de genre ont montré qu’elle correspond aux représentations sociales du féminin. Mais, dans certains des romans, le modèle symbolique représenté par Florence Nightingale est jugé obsolète. C’est le cas dans Le Choix d’Adélie de C. Cuenca [12] où l’héroïne ne se résout à s’engager comme infirmière sur le front que parce qu’elle est forcée d’arrêter ses études de médecine. C’est ce que suggère aussi, dans Road to War, l’action menée par les membres des FANY (First Aid Nursing Yeomanry).

De quelques représentations féminines atypiques : les FANY britanniques et la scientifique franco-polonaise Marie Curie

Certains auteurs – tous des femmes – s’intéressent à des figures féminines qui, en cette Première Guerre mondiale, ont contribué à faire bouger les lignes de partage du genre.

L’héroïne de Valerie Wilding rejoint les FANY, un groupe de jeunes femmes à cheval fondé en 1907 dans le but de porter assistance aux blessés en cas d’urgence ou de guerre. Après le déclenchement des hostilités, l’organisation offrit ses services au gouvernement britannique, lequel déclina l’aide des FANY au motif de leur sexe (« go home and sit still [13]  » [Rentrez chez vous et restez tranquille]). En revanche, les Belges et les Français acceptèrent leur offre et, à partir de 1916, les Britanniques en firent autant. À cette date, il n’était désormais plus question pour ces femmes de se déplacer à cheval. Les membres des FANY conduisirent des ambulances, convoyant des soldats blessés ou morts, des infirmières et des prisonniers allemands, distribuant aussi du linge et des vêtements. Quoi qu’elles n’aient jamais été reconnues comme faisant partie intégrante de l’armée britannique et qu’elles fussent sans arme, elles étaient structurées selon le modèle militaire. L’histoire de la jeune Daphne fait mesurer au lecteur l’utilité et le caractère épuisant de leur action : conduire de jour comme de nuit des véhicules sur des routes peu carrossables, dans des conditions extrêmes, à proximité du front et à la merci des obus et des embourbements. Daphne fait l’expérience de la terreur des bombardements, de la crainte de déraper sur des voies gelées en conduisant une ambulance pleine de blessés ; elle découvre l’horreur des villages détruits et la nature dévastée. Elle est même blessée par balle par un soldat allemand alors qu’elle tente de sauver un chien blessé, qui se révèlera être porteur d’un message destiné aux troupes alliées.

En matière de genre, il est intéressant de noter que les activités des FANY ne consistaient pas à dispenser des soins au sens strict du terme et que même leur uniforme différait de celui des infirmières. Sélectionnées sur leurs compétences automobiles, elles avaient des activités de conducteur, voire de mécanicien. Ne relevant pas de la catégorie considérée comme féminine du care, de telles missions ne furent pas sans provoquer résistances et critiques dans l’opinion publique.

Dans la littérature française contemporaine destinée à la jeunesse, c’est la physicienne et chimiste Marie Curie-Sklodowska, deux fois récompensée par un prix Nobel, qui joue ce rôle iconique de pionnière. Elle est en effet célébrée dans deux des ouvrages déjà mentionnés (Infirmière pendant la Première Guerre mondiale et Suzie la rebelle) ainsi que dans une fiction au titre suggestif, D’un combat à l’autre. Les filles de Pierre et Marie Curie [14]  (2014) de Béatrice Nicodème.

Les deux premiers romans font référence à l’action innovatrice de Marie Curie, qui conçut et conduisit des unités radiologiques – que l’on désigna par la formule « Petites Curies  [15] » – capables de s’approcher au plus près de la ligne de front. Face à ce nouveau type de guerre, où les armes nouvelles provoquaient de nouveaux types de blessures, la scientifique était convaincue qu’il était fondamental de pouvoir localiser les éclats d’obus avant d’opérer les blessés. Elle parvint à convaincre la hiérarchie militaire et la Croix Rouge de mettre sur pied un service de radiologie dont elle prit la direction ; elle trouva des mécènes et forma elle-même des radiologistes. Sa fille Irène, dont les travaux seraient eux aussi récompensés par un Prix Nobel, fut sa première étudiante et son assistante. L’ouvrage de B. Nicodème est centré sur les premiers pas d’Irène dans le sillage de sa mère, d’abord en sa compagnie, puis plus tard à la tête de l’unité radiologique de l’hôpital militaire d’Hoogstade, en Belgique. Le roman met l’accent sur les relations tendues entre Irène et certains chirurgiens qui, méfiants à l’égard de ces nouvelles techniques, suspectent la jeune fille de mettre en cause leur savoir et leur autorité.

Dans Infirmière pendant la Première Guerre mondiale, le personnage de Geneviève s’enthousiasme pour les activités de Marie Curie. Chez Sophie Marvaud, Suzie, qui étudie secrètement pour passer son baccalauréat, trouve dans la figure de la célèbre scientifique « un modèle, une héroïne, qui [lui] donnait espoir en l’avenir  [16] ». Son père, représentatif des préjugés de l’époque sur le genre, la met en garde comme suit :

Ne t’avise surtout pas de la prendre pour modèle ! Elle manque vraiment trop de féminité ! […] N’oublie jamais que ce qui fait la gloire et le bonheur d’une femme, c’est un mari comblé et des enfants bien éduqués. Les femmes qui négligent leur mission naturelle sont sur une bien vilaine pente  [17] !

Depuis qu’elle a entendu parler de Marie Curie, Suzie est renforcée dans sa conviction que les femmes aussi peuvent faire de la recherche. En conséquence, elle explique à son prétendant qu’au lieu de tenir leur future maison et de se livrer à des mondanités, elle entend « partir travailler, le matin à la même heure que [lui], et revenir le soir à la même heure que [lui]. Après une longue et fructueuse journée de recherches  [18] ». Le jeune homme, qui aurait au mieux accepté d’être « distrait » par les « bavardages scientifiques  [19] » de son épouse, prend aussitôt ses jambes à son cou.

De plus, dans le roman de S. Marvaud, l’expression des discriminations touchant les filles en matière d’éducation fait écho à un autre motif auquel la littérature de jeunesse contemporaine, dans une perspective postcoloniale, accorde une place de plus en plus importante  [20] : la participation des colonies à l’effort de guerre. Suzie, qui soigne un tirailleur sénégalais, découvre avec surprise qu’il ne sait pas lire et décide de lui apprendre à le faire. L’épisode vise à attirer l’attention des jeunes lecteurs sur le fait que la France de cette époque se souciait encore moins de l’éducation des habitants des colonies que de celle des filles de la métropole.

L’émancipation des héroïnes au miroir de l’arrière-plan socio-historique

Les romans du corpus dépeignent l’émancipation des héroïnes au regard des attentes et des préjugés de la société. Nous l’avons vu, les personnages féminins entendent ne pas se conformer au rôle d’Ange domestique et travaillent hors de chez eux, que ce soit en exerçant des fonctions d’infirmière ou en pratiquant des activités plus discordantes en termes de stéréotypes de genre (conduire des ambulances et en assurer l’entretien, radiographier des blessés et expliquer aux chirurgiens comment lire les clichés). Deux des héroïnes s’obstinent à vouloir étudier les sciences. Le personnage d’Adélie campé par C. Cuenca s’inscrit en faculté de médecine et ne se laisse pas décourager par les propos sexistes de professeurs qui considèrent que les femmes n’ont pas leur place dans ce type d’institution. Peut-être la Suzie de S. Marvaud, qui étudie seule et qui, encouragée par l’exemple de Marie Curie, aspire à devenir chercheur, est-elle la figure qui repousse le plus les limites du genre. Cette question de la formation scientifique des filles constitue-t-elle un message à l’adresse des adolescentes d’aujourd’hui, qui – on y reviendra – sont le lectorat principal de ces fictions, alors même que les filles s’affirment toujours moins dans les carrières scientifiques que les garçons ? L’insistance contemporaine sur la figure de Marie Curie est frappante dans les romans considérés. Une jeune femme du début du XXe siècle pouvait-elle devenir chercheur ou s’agissait-il d’une situation exceptionnelle ?

Comme les travaux historiques de Natalie Pigeard-Micault le montrent [21] , quarante-cinq femmes, souvent mariées et mères, qui venaient de toute l’Europe et d’Amérique du Nord, travaillèrent dans le laboratoire de Marie Curie entre 1907 et 1934. En employant des femmes dans sa structure de recherches, la célèbre scientifique n’était pourtant pas une exception, de nombreuses institutions scientifiques étant alors désireuses de recruter des femmes compétentes. Le statut des femmes à cet égard se détériora dans les années 1930, en raison de la crise économique et d’une certaine démocratisation de l’enseignement.

Dans les faits, le sexe d’une personne importait bien moins que les origines socio-économiques de celle-ci : dans la plupart des pays, l’enseignement secondaire étant payant, seuls les enfants des classes aisées pouvaient accéder à l’université. Adélie en est un exemple, dans l’ouvrage de C. Cuenca. Mais lorsqu’elle refuse d’épouser le mari que ses parents lui destinent et que, par mesure de rétorsion, ceux-ci décident de ne plus financer ses études de médecine, l’héroïne n’a d’autre possibilité que de s’engager comme infirmière (en effet, celle qui voulait devenir médecin – et non infirmière – sait pertinemment que les femmes médecins ne sont pas autorisées à exercer sur le front [22] , Nicole Girard-Mangin à laquelle Catherine Le Quellenec a récemment consacré une fiction [23] ayant constitué à cet égard une exception notable). Les romans illustrent bien le fait que les filles qui gagnèrent le plus de liberté furent celles qui étaient issues de la bourgeoisie, des classes supérieures et des villes [24] , une émancipation que l’historienne Françoise Thébaud rapporte aux activités d’infirmière exercées pendant la guerre :

Être infirmière ou auxiliaire permet une initiation rapide aux choses de la vie, contraire au rigide code d’éducation. Celles qui ne sortaient qu’accompagnées d’un chaperon promènent des blessés convalescents ou aveugles, partent ou rentrent de bon matin. [...] Elles découvrent le sexe masculin, la chair, les classes populaires et même les peuples de couleur [25] .

Les ouvrages évoqués n’en considèrent pas moins aussi la situation des filles issues des classes sociales populaires, à travers l’esquisse du destin de personnages secondaires, comme les sœurs de lait des héroïnes employées à fabriquer des munitions ou les bonnes qui choisissent de quitter leurs maîtres pour conduire des tramways (une activité plus rémunératrice). Les filles des campagnes pouvaient au mieux espérer devenir institutrices, à la condition d’étudier au-delà des heures passées à la ferme et à l’école. C’est ce que montre un roman entièrement consacré à ce sujet : Le Journal d’Adèle. 1914-1918 de Paule du Bouchet, paru en 1995 et récemment réédité [26] . L’Horizon bleu (2006) de Dorothée Piatek  [27] raconte l’histoire d’Élisabeth, une jeune femme amenée à enseigner aux enfants d’une école élémentaire de campagne afin de remplacer son mari mobilisé. L’originalité de l’œuvre est de faire entendre en alternance deux voix narratives, soit deux points de vue : celui d’Élisabeth renvoyant au « front de l’intérieur » et celui de son mari, rendant compte du monde des tranchées.

The Foreshadowing met l’accent sur un autre point : la quasi-impossibilité pour les femmes de rejoindre les zones de combat. Aidée d’un soldat, l’héroïne de M. Sedgwick parvient à le faire. Mais elle a revêtu un uniforme militaire et s’est rasé les cheveux. Aussi a-t-elle l’apparence d’un de ces jeunes garçons « qui mentaient sur leur âge pour s’engager » [« that lied about their age so they could come [28] »]. Sur le font occidental en effet, les femmes n’étaient pas autorisées à combattre (seules quelques femmes pilotes, comme la Française Marie Marvingt, obtinrent très occasionnellement le droit de participer à des combats aériens). Sur le front oriental, on compta quelques exceptions : tel fut le cas de la Russe Maria Bochkavera (dite Yaska), qui eut l’autorisation de mettre sur pied un bataillon féminin. Mais les combattantes de son unité durent endosser des uniformes masculins et tondre leurs cheveux de manière à gommer toute trace de féminité.

Enfin, qu’en est-il de la question du droit de vote dans ces récits ? Dans la mesure où la plupart d’entre eux se présentent sous la forme de journaux intimes qui prennent fin avec la victoire des Alliés, l’avenir des héroïnes est rarement mentionné. Discrète pendant la guerre, la question du combat pour les droits civiques des femmes l’est tout autant dans les romans. Dans Road to War, Daphne a une cousine suffragette à Londres et, dans L’Horizon bleu, Élisabeth participe à quelques manifestations féministes que l’auteure mentionne toutefois sans s’attarder. Si les femmes britanniques obtinrent (sous certaines conditions) le droit de vote en 1918, les Françaises, on le sait, durent patienter jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Certains romans de littérature de jeunesse contemporains montrent donc combien la Grande Guerre a brouillé quelques-unes des représentations de genre. En adoptant le point de vue d’une adolescente, les œuvres traitent de l’émancipation qui fut principalement celle des filles et des femmes issues des classes sociales moyennes et supérieures. Dans ces récits qui rendent hommage à certaines figures de pionnières, les modèles symboliques changent en fonction des expériences et des cultures nationales. Les filles et les femmes de l’époque étaient-elles pour autant libérées de la domination masculine (« out of the cage ») ? À la fin de la guerre, les hommes qui rentrèrent dans leur foyer aspiraient à retrouver l’ordre social antérieur. Pour l’opinion publique, les femmes devaient regagner leur maison ou, dans les classes populaires, réinvestir les emplois considérés comme féminins. L’« Ange » ne réintégra toutefois pas complètement le « foyer ». Les filles des classes sociales supérieures, de la bourgeoisie, qui n’auraient pas pu travailler avant la guerre, eurent accès à des professions dans l’enseignement, l’administration et les services (même s’il s’agissait essentiellement de postes subalternes).

Certains sujets relatifs au genre pendant la Grande Guerre sont toutefois absents de ces fictions destinées à la jeunesse. La question des marraines de guerre en est un premier exemple. Geneviève Darfeuil ou Ève Curie (la sœur cadette d’Irène) sont très engagées dans cette activité patriotique mise en place en 1915 par La Famille du soldat à l’intention des soldats isolés. Mais si ces deux personnages, encadrés par leurs enseignantes, sont mus par de nobles intentions, les marraines étaient loin d’être toutes des « anges » et des « saintes [29] » et certains des filleuls attendaient d’elles un autre type de relation. Dans la France en guerre, la figure de la marraine de guerre fut progressivement discréditée et, pour sa part, l’armée britannique interdit les marraines de guerre [30] . Prenons un autre exemple de ces sujets relatifs au genre que l’âge du lectorat-cible conduit à éviter. Les infirmières, les quelques femmes qui conduisaient des ambulances ou qui faisaient des manipulations radiologiques pouvaient approcher de la ligne de front sur autorisation des autorités militaires. Mais, d’autres jeunes filles et femmes y parvenaient aussi, contrôlées et encouragées par les armées : les prostituées, absentes de ces romans. Troisième exemple : les récits font rarement mention des Françaises qui furent les victimes de la violence ennemie, tout particulièrement dans les secteurs occupés du Nord et de l’Est de la France [31] . Ils ne disent rien des agressions sexuelles, des travaux forcés que ces femmes eurent à subir, de la déportation en Allemagne et du traitement comme prostituées qui fut le lot de certaines, pas plus qu’ils n’évoquent la méfiance des Français à l’égard de ces victimes qui furent qualifiées de « boches du Nord » et ont quasiment disparu de la mémoire collective [32] .

Les fictions contemporaines pour la jeunesse qui abordent la Grande Guerre au prisme du genre constituent-elles ce que l’on pourrait appeler des romans pour filles ? Certainement, mais non sans quelques ambiguïtés et paradoxes. Si, on l’a vu, leurs auteurs paraissent vouloir combattre des stéréotypes de genre, un certain nombre d’entre eux, comme les titres [33] déjà l’indiquent, optent pour la forme diariste, laquelle a été considérée depuis le XIXe siècle comme un genre typiquement féminin (notamment parce que les éducateurs ont encouragé les filles à tenir leur journal à des fins morales et parfois religieuses [34] ). Dans les années 1900, nombre de filles écrivaient un journal et, proportionnellement, elles étaient plus nombreuses à le faire que les garçons, comme le montrent par exemple les sources historiques utilisées par Manon Pignot dans ses travaux sur les enfants et la Grande Guerre [35] . De nos jours, la situation a peu changé, même si les formes de l’écriture de l’intime ont pu évoluer. Outre l’adoption d’un point de vue d’adolescente, l’intrigue et la caractérisation des personnages visent elles aussi – non sans clichés – un lectorat de jeunes filles (goût pour les chiens et les chevaux, sentimentalisme sur fond de romance auquel peu d’auteurs contreviennent [36] ).

Les choix éditoriaux également exhibent le lectorat-cible. Sur les couvertures, l’iconographie, les couleurs, le graphisme renvoient aux goûts qui sont supposés être ceux des filles, tandis que les collections éditoriales affichent la dimension genrée du lectorat visé. Quand ils appartiennent à des collections spécifiques, les romans du corpus relèvent en effet de collections intitulées « My Story » (Londres, Scholastic Children’s Books) ou « Mon histoire » (Gallimard Jeunesse) qui, au regard de l’ensemble de leurs titres, sont clairement adressées aux filles et souvent écrites selon un point de vue d’adolescente. Ainsi, en raison des préjugés de genre toujours actifs dans notre société, peu de garçons se tourneront spontanément vers ces œuvres et peu d’adultes prescripteurs (ces autres destinataires de la littérature de jeunesse) les encourageront à le faire. Rares seront donc les garçons qui liront des histoires traitant du front de l’intérieur ou faisant apparaître des figures de pionnières qui ont contribué à brouiller et à faire évoluer les lignes de partage du genre. En conséquence, ce que les garçons apprennent de la Grande Guerre (car transmettre des connaissances est bien une des finalités de la littérature de jeunesse) n’inclut pas ces sujets, un peu comme si le front domestique, la participation féminine à l’effort de guerre et les avancées vers plus d’égalité professionnelle entre les sexes ne concernaient que les filles. De telles questions sembleraient avoir moins d’importance et de dignité que les expériences de combat dans les tranchées rapportées selon un point de vue masculin. En France particulièrement, certaines collections renforcent l’idée que la Grande Guerre fut uniquement une affaire d’hommes. Il en va ainsi des collections comme « Histoire et société  [37] » chez Oskar Éditeur [38] ou « Les Romans de la mémoire  [39] » chez Nathan. Éditée en partenariat avec le Ministère de la Défense, cette dernière se donne pour objectif de « préserver la mémoire de ceux qui ont été acteurs ou témoins des conflits du XXe siècle [en] s’interroge[ant] sur les valeurs qu’ils ont été amenés à défendre, et sur lesquelles se fonde notre démocratie actuelle ». Or, la fiction de B. Nicodème consacrée à Marie Curie et à ses filles, éditée hors collection par Nathan, ne « préserve-t-elle » pas aussi « la mémoire des acteurs » de la Grande Guerre en soutenant des « valeurs démocratiques » ? Que la plupart des romans considérés présentent en appendice des annexes historiques (ce que font les ouvrages consacrés aux combattants des tranchées) ne change rien à des classements éditoriaux qui manquent ainsi de cohérence. Les études de genre ont encore de l’avenir !

Notes

  • [1]

    Françoise Héritier, Masculin/Féminin II, Dissoudre la hiérarchie, Paris, Odile Jacob, 2002, rééd. 2012, p. 17.

  • [2]

    Le bref roman Docteure à Verdun. Nicole Mangin de Catherine Le Quellenec (Paris, Oskar Éditeur, coll. « Histoire et société », 2014) ne s’inscrit pas dans cette perspective, l’héroïne éponyme – qui est aussi la narratrice – approchant la quarantaine. Nous n’intégrons donc pas ce récit à notre corpus, quoi que celui-ci pose d’intéressantes questions en matière de stéréotypes de genre : mobilisée par erreur, Nicole Girard-Mangin fut en effet la seule femme médecin de l’armée française durant la Première Guerre mondiale.

  • [3]

    Marcus Sedgwick, The Foreshadowing, London, Orion Children’s Books, 2005.

  • [4]

    Coventry Patmore, The Angel in the House (1854-1862).

  • [5]

    Valerie Wilding, Road to War. A First World War Girl’s Diary. 1916-1917, London, Scholastic Children’s Books, coll. « My Story », 2008.

  • [6]

    Ibid., p. 54.

  • [7]

    Sophie Marvaud, Suzie la rebelle. Les années de guerre, Paris, Nouveau Monde Éditions, coll. « Toute une histoire », 2008.

  • [8]

    Sur le statut des infirmières en France et en Angleterre, voir Yvonne Knibiehler, « Les anges blancs : naissance difficile d’une profession féminine », in Évelyne Morin-Rotureau (éd.), Combats de femmes 1914-1918, Les Françaises, pilier de l’effort de guerre, Paris, Éditions Autrement, coll. « L’Atelier d’histoire », 2004, rééd. 2014, p. 46-62.

  • [9]

    Florence Nightingale, Cassandra. An Essay, New York, The Feminist Press, 1979, p. 26.

  • [10]

    Sophie Humann, Infirmière pendant la Première Guerre mondiale. Journal de Geneviève Darfeuil. Houlgate-Paris, 1914-1918, Paris, Gallimard Jeunesse, coll. « Mon histoire », 2012.

  • [11]

    Voir Manon Pignot, Paris dans la Grande Guerre, Paris, Parigramme, 2014, p. 120. Dans l’iconographie patriotique, les petites filles pouvaient être représentées en petites infirmières. Voir Marie-Pascale Prévost-Bault, « Le service des enfants, les ‘graines de poilus’ », in Évelyne Morin-Rotureau (éd.), Combats de femmes 1914-1918, op. cit., p. 154.

  • [12]

    Catherine Cuenca, Le Choix d’Adélie, Paris, Oskar Éditeur, 2014.

  • [13]

    Cité par Valerie Wilding dans la notice historique de Road to War…, op. cit., p. 176.

  • [14]

    Béatrice Nicodème, D’un combat à l’autre. Les filles de Pierre et Marie Curie, Paris, Nathan, 2014.

  • [15]

    Voir Ève Curie, Madame Curie [1938], Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2013, p. 405.

  • [16]

    S. Marvaud, Suzie la rebelle…, op. cit., p. 97.

  • [17]

    Ibid., p. 96-97.

  • [18]

    Ibid., p. 217.

  • [19]

    Id.

  • [20]

    Voir en particulier Yves Pinguilly, Verdun 1916. Un tirailleur en enfer, Paris, Nathan/VUEF, 2003, rééd. 2008. Notons aussi que, comme la Suzie de S. Marvaud, l’héroïne du Choix d’Adélie soigne un tirailleur sénégalais.

  • [21]

    Voir Natalie Pigeard-Micault, Les Femmes du laboratoire de Marie Curie, Paris, Éditions Glyphe, 2013.

  • [22]

    C. Cuenca, Le Choix d’Adélie, op. cit., p. 268-269.

  • [23]

    Voir ci-dessus, note 2.

  • [24]

    « […] principales gagnantes de la guerre, les jeunes filles de la bourgeoisie peuvent désormais espérer devenir des femmes actives et indépendantes »: Françoise Thébaud, « Femmes et genre dans la guerre », in Stéphane Audoin-Rouzeau et Jean-Jacques Becker (éd.), Encyclopédie de la Grande Guerre, t. 2, Paris, Bayard, 2004, Perrin, éd. revue et complétée, coll. « Tempus », 2012, p. 118.

  • [25]

    Id.

  • [26]

    Paule du Bouchet, Le Journal d’Adèle. 1914-1918, Paris, Gallimard Jeunesse, 1995, rééd. 2007.

  • [27]

    Dorothée Piatek, L’Horizon bleu, Paris, Petit à Petit, 2006, rééd. Paris, Seuil, 2012.

  • [28]

    M. Sedgwick, The Foreshadowing, op. cit., p. 241.

  • [29]

    Henriette de Vismes (Histoire authentique et touchante des marraines et des filleuls de guerre, Paris, Perrin, 1918) citée par Jean-Yves Le Naour, « Épouses, marraines et prostituées : le repos du guerrier, entre service national et condamnation morale », in Évelyne Morin-Rotureau (éd.), Combats de femmes 1914-1918, op. cit., p. 69. H. de Vismes a participé à la fondation de La Famille du soldat.

  • [30]

    Voir J.-Y., « Épouses, marraines et prostituées : le repos du guerrier, entre service national et condamnation morale », art. cit.

  • [31]

    Seules Élisabeth Piatek et Sophie Humann mentionnent rapidement le sujet.

  • [32]

    Voir. Annette Becker, « Le sort des femmes pendant l’occupation allemande du nord de la France », in Évelyne Morin-Rotureau (éd.), Combats de femmes 1914-1918, op. cit., p. 161-180.

  • [33]

    Les titres, on le sait, peuvent toutefois être le choix des éditeurs.

  • [34]

    Françoise Simonet-Tenant, Journal personnel et correspondance (1785-1939) ou les affinités électives, Louvain-la-Neuve, Bruylant-Academia, coll. « Au cœur des textes », 2009, p. 66-73. Voir aussi Philippe Lejeune, Le Moi des demoiselles. Enquête sur le journal de jeune fille, Paris, Seuil, 1993.

  • [35]

    Manon Pignot, Allons enfants de la patrie. Génération Grande Guerre, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », 2012, p. 421-426.

  • [36]

    Voir Marcus Sedgwick et Béatrice Nicodème.

  • [37]

    Dans cette collection chez Oskar Éditeur (Paris), voir Yves Pinguilly, Rendez-vous au Chemin des Dames. Avril 1917 (2007), Guy Jimenez, Mort pour rien ? 11 novembre 1918 (2008) ou Catherine Cuenca, Le Secret du dernier poilu (2012).

  • [38]

    Notons que Le Choix d’Adélie de C. Cuenca, paru chez Oskar Éditeur, n’est pas classé dans la collection « Histoire et société » alors que c’est le cas du Secret du dernier poilu de la même romancière, qui raconte l’histoire de retrouvailles tardives entre un combattant français et un combattant allemand. En revanche, le récit de C. Le Quellenec consacré à Nicole Mangin prend place dans la collection « Histoire et société » et est labellisé « Centenaire de la Grande Guerre ».

  • [39]

    Dans cette collection chez Nathan, voir Christophe Lambert, Haumont 14-16. L’or et la boue (2002) ou Yves Pinguilly, Verdun 1916. Un tirailleur en enfer (2003).

Pour citer cet article

Véronique LÉONARD-ROQUES, "La Grande Guerre au prisme du genre dans la littérature de jeunesse contemporaine en France et en Angleterre", in M. Finck, T. Victoroff, E. Zanin, P. Dethurens, G. Ducrey, Y.-M. Ergal, P. Werly (éd.), Littérature et expériences croisées de la guerre, apports comparatistes. Actes du XXXIXe Congrès de la SFLGC, URL : http://sflgc.org/acte/veronique-leonard-roques-la-grande-guerre-au-prisme-du-genre-dans-la-litterature-de-jeunesse-contemporaine-en-france-et-en-angleterre/, page consultée le 15 Novembre 2018.