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Expériences de l’altérité : Salonique dans les fictions romanesques françaises et grecques

ARTICLE

L’Expédition d’Orient, qui s’est battue aux Dardanelles (1915) puis en Macédoine (1916-1918), représente un volet méconnu de la Première Guerre mondiale, ainsi qu’on peut s’en rendre compte dans les diverses commémorations et manifestations scientifiques qui se mettent en place autour du centenaire. Dès le début elle a été mal perçue par la population et le reste des forces militaires, comme le prouve le mot méprisant de Clemenceau, parlant des « jardiniers de Salonique ». S’impose ainsi l’image de « planqués », partis faire une guerre d’opérette en Orient, ce qui n’a évidemment rien à voir avec la réalité, qui a au contraire été très difficile (longues marches et guerre de tranchée dans des conditions très dures, climat, troupes ravagées par le scorbut, le paludisme et la dysenterie, difficultés de ravitaillement, absence de permissions).

Les œuvres suscitées par la campagne de Salonique [1] sont certes moins nombreuses que celles inspirées par le front occidental, mais sont surtout moins connues, en raison du préjugé défavorable qui a longtemps pesé sur les opérations militaires qui s’y déroulaient. L’Armée d’Orient a pourtant accompli une mission scientifique importante, tant dans le domaine de la médecine (lutte contre le paludisme) que dans celui de l’archéologie (fouilles liées aux opérations militaires et fortifications) [2] et de l’architecture [3] . Elle comptait en outre de nombreux artistes et écrivains dans ses rangs ; un passage d’un roman de l’époque, évoquant une soirée dans un restaurant de Salonique fréquenté par les troupes alliées, donne une idée de cette concentration exceptionnelle de personnalités :

Deux tables plus loin, un groupe d’aviateurs français ! Il y a là-dedans un auteur dramatique, un grand marchand de produits alimentaires, deux dessinateurs, un musicien. Tous des types épatants, d’ailleurs, des types ayant du « cran », comme on dit [4] .

Artistes et savants se regroupent en une association, le « Cercle des Artistes et Curieux de l’Armée d’Orient » (C.A.C.A.O. [5] ), et éditent la Revue Franco-Macédonienne [6] , « entièrement rédigée par les officiers, sous-officiers et soldats de l’Armée d’Orient », comme le précise le sous-titre, qui publie de nombreux articles sur des sujets médicaux, économiques, anthropologiques ou historiques, ainsi que des textes littéraires. En mai 1916 est organisée à Salonique une exposition, le Salon de l’Armée d’Orient, où exposent de très nombreux artistes, dont Paul Jouve, Bernard Boutet de Monvel, Jacques Touchet et bien d’autres [7] . Le dessinateur J. P. Pinchon sert lui aussi dans l’Armée d’Orient entre 1916 et 1918, avec le grade de lieutenant, expérience qui lui inspire Bécassine chez les Turcs (1919) [8] .

Dans le domaine littéraire, le Front oriental a parfois suscité d’étranges productions. Son séjour à Salonique en 1916-1917, au sein de la mission antipaludique, inspire au médecin et biologiste Étienne Burnet un curieux roman, La Tour Blanche (1921), censé illustrer le rôle essentiel joué dans la guerre par les femmes, essentiellement les infirmières : « L’armée d’Orient ! […] on ne la comprend pas, si l’on n’y voit partout flotter la figure voilée de la femme [9] . » Claude Lorris invente de son côté une sorte de rêverie symboliste fortement assaisonnée d’érotisme, Praxo courtisane salonicienne, au style précieux et archaïsant, dans laquelle ladite Praxo est une femme fatale, métaphore de la ville, qui se donne à tous les conquérants avant de mourir dans le fameux incendie d’août 1917 [10] . Chez Jean Longnon, ancien élève de l’École des Chartes, maurrassien et venizéliste convaincu, aviateur dans l’Armée d’Orient, la Nouvelle Hélène est une belle Grecque royaliste et germanophile qui fait tomber un jeune officier français dans un piège et le livre à un sous-marin de la flotte autrichienne [11] .

À côté de ces fictions reposant sur des stéréotypes féminins éprouvés, l’infirmière maternelle, la courtisane et l’espionne, d’autres racontent les opérations militaires et la vie dans les tranchées. Le roman le plus célèbre de la série, Capitaine Conan de Roger Vercel, beau portrait de guerrier qui valut à son auteur le prix Goncourt 1934 [12] , évoque les derniers mois de la campagne d’Orient, après la signature de l’armistice. Bien que beaucoup moins connus que les œuvres inspirées par le front occidental, ces textes ont déjà fait l’objet de certaines études [13] . Il m’a semblé intéressant en ce qui me concerne de comparer les points de vue de deux des alliés : les Français, qui constituaient l’élément majoritaire de l’Armée d’Orient, et les Grecs, entrés tard dans le conflit et en effectifs limités, pour des raisons de politique interne, mais dont la position a été un enjeu international capital. Il s’agit d’une confrontation multiple à l’altérité : l’autre, c’est non seulement l’ennemi – en l’occurrence essentiellement le Bulgare et, derrière lui, l’Allemand, – mais aussi celui qui est censé être l’allié, mais que l’on ne comprend pas ou mal : le Français et l’Anglais pour les Grecs, le Grec pour les Français. Dans le premier cas (les Grecs), l’effet d’altérité est décuplé par la présence de troupes venues des colonies françaises (Indochine, Afrique du Nord, Afrique Noire) et de l’empire britannique (Indiens d’Inde). Pour les seconds, les Français, c’est le caractère pluriethnique de Salonique qui surprend et, au-delà, un contexte géopolitique complexe difficile à appréhender pour des raisons historiques – la nature balkanique de la ville de Salonique, et, au plan national, le schisme entre vénizélistes pro-Entente et royalistes germanophiles, qui explique l’entrée tardive de la Grèce dans le conflit, grâce à Venizélos.

Deux types de fictions romanesques présentent un intérêt particulier : les romans satiriques d’une part, qui donnent une vision critique de la société et de la situation dans laquelle se trouvent les différents groupes les uns par rapport aux autres, et les romans de guerre, d’autre part, chroniques fortement autobiographiques qui racontent la vie des soldats durant les années passées en Macédoine.

Côté français, j’ai retenu en particulier le roman satirique À Salonique sous l’œil des Dieux ! (1917), bien représentatif de l’époque avec ses a priori solidement antisémites et mishellènes, de l’auteur dramatique Jean-José Frappa (1882-1939) [14] , qui a servi en Macédoine comme officier de liaison, et le récit Jours d’Orient (1931), d’Henri Frapié [15] , roman des tranchées fortement inspiré de la campagne d’Orient de l’auteur.

Côté grec, l’éventail d’œuvres était moins large. Ce n’est pas le front occidental cette fois qui concurrence l’Armée d’Orient, dans les récits des témoins, mais plutôt la campagne d’Asie Mineure qui a suivi, la Catastrophe et l’histoire tragique des réfugiés. Il faut rappeler en effet que la Première Guerre mondiale n’est pour la Grèce qu’un chapitre dans une longue histoire qui commence en 1912 avec la première guerre balkanique, pour se terminer en 1922 seulement avec la défaite des troupes grecques contre celles de Mustafa Kemal, la « Catastrophe d’Asie Mineure », qui marque la fin de la « Grande Idée ». Un roman s’impose, le fameux Η ζωή εν τάφω [La vie au tombeau [16] ]. Son auteur, Stratis Myrivilis (1892-1969), qui a justement été sous les drapeaux de 1912 à 1922, en a publié une première version en 1924, puis une seconde, très remaniée, en 1930, suivie de cinq autres éditions. Cette œuvre très célèbre en Grèce est considérée comme l’un des premiers romans modernistes grecs.

Il s’agit du journal fictif d’un jeune sergent de Mytilène, Antonis Kostoulas, trouvé dans son paquetage après sa mort, lors d’une opération militaire et « édité » par l’auteur. Le narrateur, auquel l’auteur a prêté beaucoup de ses propres traits, est censé s’adresser à sa fiancée, restée à Mytilène, à qui il raconte sa vie de soldat, les marches interminables, la boue des tranchées, les combats, la mort des camarades, les rapports avec la population locale, etc. Le récit relève donc du roman de guerre inspiré de l’expérience personnelle de l’auteur, comme Le Feu, de Barbusse (1916) ou Les Croix de bois, de Dorgelès (1919).

Le second roman est au contraire très peu connu : il s’agit d’un roman satirique intitulé Monsieur Parlévous Français et Madame Itselongway, publié anonymement en 1922 par Minos Lagoudakis, un Grec originaire d’Alexandrie mais installé à Salonique à partir de 1912, où il fait une carrière de journaliste. D’un intérêt littéraire limité, l’œuvre a cependant l’avantage d’offrir la vision d’un membre du milieu intellectuel thessalonicien, fût-ce de fraîche date.

Après avoir confronté point de vue grec et point de vue français sur la ville de Salonique, à partir des fictions romanesques retenues mais aussi de différents mémoires et témoignages, je centrerai ensuite mon exposé sur la question de la représentation de l’autre dans le roman satirique d’abord, puis dans le récit de guerre.

1 – Salonique : la ville des Autres

Après les Dardanelles, l’Armée d’Orient prend ses quartiers à Salonique, qui devient le point de départ de toutes ses actions dans la région, et où est installé un grand hôpital militaire. Tous passent à un moment ou à un autre par Salonique. La description de la ville est donc un topos tant du témoignage que du roman sur l’armée d’Orient.

Même côté français, la ville donne lieu à des descriptions très différentes, qui mettent l’accent tantôt sur l’aspect occidental, tantôt sur la dimension orientale, suivant l’état d’esprit du narrateur.

Lorsque les personnages arrivent du front, comme le narrateur de Jours d’Orient, en convalescence à l’hôpital militaire, ce qui frappe d’abord c’est la richesse et la modernité du quartier européen :

Au milieu à peu près de la rue Egnatia, un large passage couvert d’une toiture en verre nous attire : c’est la rue Venizélos, qui réunit le quartier turc et le quartier européen.

C’est la rue de la Paix de Salonique.

Magasins de mode français, librairies, boutiques de cigares qui sont des palais, marchands de comestibles, épiceries énormes, bazars luxueux, et, sur une petite place, une maison de confection, tout en marbre blanc.

Nous arrivons à l’avenue Nikis, qui longe les quais.

Très large, pavée régulièrement, trottoirs cimentés, c’est un coin de Paris avec ses hôtels modernes, des restaurants derniers cri, des cinémas où l’on joue Les mystères de New York et Rigadin, des cabarets montmartrois, des music-halls, des brasseries et des cafés avec terrasses couvertes de velums et brodées de palmiers [17] .

Mais en général les soldats sont avant tout frappés par la diversité raciale qui règne à Thessalonique. La ville n’a été réunie à la Grèce qu’en 1912, à l’occasion de la première guerre balkanique. Jusque-là elle appartenait à l’empire ottoman. C’est encore une ville balkanique, avec une population très mêlée, une très forte communauté juive, des Slaves, des Turcs, etc. À cela s’ajoute l’afflux soudain de troupes venues non seulement d’Europe (Anglais, Français, Italiens) mais aussi des colonies françaises – Afrique du Nord, Indochine – et anglaises – Inde. Tous en arrivant sont donc frappés par le mélange des races, des costumes, des langues et des mœurs [18] . La surprise est attendue chez les Français, que rien ne préparait à un tel spectacle :

Toutes les races, toutes les armées, toutes les marines alliées s’y côtoient.

Les fez, les képis, les chapeaux, les chéchias, les casques, les turbans s’y mêlent.

Le veston, la jaquette même, côtoient le burnous blanc et le manteau d’étoffe rude et poilue ; les chapeaux à plumes voisinent avec les madras drapés, pervenche, topaze, rubis.

Sur la chaussée : tramways électriques, automobiles, coupés conduits par des piqueurs basanés, fez en tête, fiacres démodés cahotés sur des routes étiques, calèches avec cochers vêtus à l’européenne, traînant sur leurs coussins des femmes poudrées et fardées, en toilettes claires ; camions, ambulances, fourragères, se suivent, se croisent, trépident et trottent dans un vacarme assourdissant [19] .

On note les procédés caractéristiques de la littérature orientaliste, en particulier les énumérations visant à traduire l’intensité, l’accumulation, avec un effet de saturation. La vision qu’ont les Français de la ville, au moment où ils y débarquent, est en effet influencée par l’image de la ville orientale, comme l’a constaté Georges Freris [20] , mais également par le souvenir des Croisés. Cela apparaît très nettement dans ces deux passages :

Les imaginations aventureuses de l’armée avaient si longtemps rêvé de Stamboul ! Pour l’avoir on avait souffert aux Dardanelles. Une plus petite princesse était devenue l’héroïne de la nouvelle aventure. On approchait d’elle, tout de même, avec la ferveur et l’émoi des Croisés qui découvraient les Cités de l’Orient [21] .

Jean Longnon, auteur d’un mémoire sur la Principauté de Morée et éditeur de Jean-Alexandre Buchon, raconte au début de son roman La Nouvelle Hélène l’arrivée du narrateur à Salonique, en octobre 1916 :

Oui, j’avais devant moi une des capitales de l’Orient, cette ville toute pleine de souvenirs historiques, que j’avais tant désiré de connaître. J’éprouvais le même émerveillement mêlé d’angoisse que ressentirent les compagnons de Villehardouin à la vue de Constantinople ; c’était donc là, dans ce pays si étranger pour moi, que je devais désormais mener la rude vie de soldat de la France  [22] !

Certains auteurs donnent une vision plus ambivalente de la ville, dans laquelle les aspects orientalisants sont contrebalancés par des notations dysphoriques (bruit, saleté, mauvaises odeurs et autres). C’est le cas de la description que donne Jean-José Frappa dans Makédonia, Souvenirs d’un Officier de liaison en Orient.

Car il y a de tout dans cette ville grouillante et ce n’est pas sans raison qu’on l’a surnommée : « le Carrefour des Nations ». On y voit des Grecs d’Athènes, des Crétois, des Roumains, des Thessaliens, des Bohémiens, des Thraces, des Albanais, des Turcs, des Bulgares, voire des Caucasiens et des Petits Russiens attirés jadis par l’appât de terres à cultiver le long du Vardar. On y voit aussi et surtout des Juifs dont les femmes, qui ont conservé leurs vêtements particuliers, ressemblent à des perruches grasses. Tout ce monde s’agite, gesticule, se dispute avec de grands éclats de voix, s’interpelle dans toutes les langues. Des marchands d’olives ou d’amandes, des crieurs de journaux vous assourdissent de leurs cris, des gosses transportent de malodorantes hottes de poissons, des bouchers traînent dans la poussière des animaux fraîchement abattus qui laissent derrière eux une trace sanglante, des hamals s’en vont en trottinant, portant sur leur dos des charges inattendues. Les gens sont sales, des détritus bordent les trottoirs, des odeurs nauséabondes montent en bouffées des égouts primitifs et pourtant on se sent pris tout de suite par cette vie exubérante, ce bruit et, spécialement, par ces couleurs vives qui dansent devant vos yeux dans les rayons magiques d’un soleil fou roulant là-haut son char de feu sur la plaine bleutée du ciel [23] .

En revanche Maurice Constantin-Weyer, dans P. C. de Compagnie, évoque une première impression très négative de la ville, au mois de janvier 1917 :

Nous débarquâmes à Salonique par un matin gris et sale. Les minarets paraissaient dépaysés sous le crachin. Les navires de guerre fumaient tristement. Dans les rues boueuses, des buffles crottés traînaient lentement les charrettes macédoniennes. Aux carrefours, les indigènes subissaient les brutalités policières. Le poing du gendarme anglais, la canne du gendarme français mettaient un peu d’ordre dans cette population humblement malveillante [24] .

C’est cette tonalité sombre que l’on retrouve chez le romancier grec Stratis Myrivilis. Racontant l’arrivée à Salonique du personnage narrateur avec son régiment venu tout droit de Mytilène, Myrivilis décrit la ville en des termes qui rappellent ceux du texte précédent (je cite le texte de l’édition originelle de 1924, dite « de Mytilène », qui a ensuite été fortement modifié par l’auteur dans les éditions ultérieures) :

Nous sommes arrivés à Salonique sous la pluie. La ville tout entière était un camp militaire sale et antipathique, où se croisaient toutes les races du monde. En plus des Francs de toutes sortes il y avait aussi des Chinois et des Indiens amenés des coins les plus reculés du monde pour se faire tuer au nom de la « liberté des peuples ». Les rues étaient pleines de terrifiants véhicules anglais et de prostituées laides et barbouillées. Le port sentait mauvais, rempli de carcasses enflées de chevaux morts [25] .

Ici bien sûr les clichés sur la ville orientale n’ont pas cours, la pluie et la saleté dominent. La mort est présente de façon insistante et grotesque à la fois à travers les carcasses d’animaux qui flottent. La ville n’est pas vue comme grecque, on n’y croise que des étrangers, « Francs de toutes sortes », Chinois et Indiens. La généralisation et l’indistinction, qui marquent les descriptions des Français à l’égard de toutes les races qu’ils voient se croiser à Thessalonique, sont retournées contre eux. Le regard est inversé, puisqu’il s’attarde non plus sur les « indigènes » mais sur les troupes coloniales ; toutefois celles-ci ne sont pas vues comme un facteur d’exotisme, comme c’est le cas chez les auteurs français, mais comme un élément de laideur supplémentaire. Cette description reprend de très près celle qu’a inspiré à l’écrivain sa propre arrivée à Salonique le 15 avril 1917 et qu’il publie le 17 mai sous le titre « Journal militaire » dans un quotidien de Mytilène :

Salonique. Pff ! Plus insipide que toutes les fois où je l’ai vue. Des étrangers, des étrangers, rien que des étrangers ! Officiers serbes avec de beaux corps. Officiers et fantassins anglais très élégants. Français de toutes les armes. Italiens qui nous regardent avec un intérêt facile à expliquer. Noirs, Tonkinois, Indiens, Russes courtois et bons, Juifs, Grecs. Des autos, des autos, partout des autos ! Un charivari brutal, barbare, impudent. Poussière. Chaleur. Tumulte. Langues de toutes les races. Couleurs de tous les fanions. Brouhaha et tohu-bohu des nations, des langues, des engins. Femmes peu nombreuses et ridicules. Cafés sordides. Port sale. Cinq cadavres de chevaux flottent tout près de la jetée. Une fanfare joue à « La Tour Blanche » et la seule chose qu’on entend ce sont les cornes des voitures et la cloche stridente du tram qui passe bruyamment comme une boutique de ferblantier mobile [26] .

Les deux textes reprennent les procédés stylistiques qui caractérisent les textes français (énumérations), avec en particulier la répétition ternaire (en grec : « Ξένοι, ξένοι, ξένοι ! » [« Des étrangers, des étrangers, rien que des étrangers ! »]), façon caractéristique d’exprimer l’intensité en grec, mais l’effet produit est inverse, aucun charme oriental ne vient racheter le sentiment dysphorique qui se dégage de toute cette agitation. La ville déjà dépourvue de charme aux yeux de l’écrivain – qui arrive de l’île florissante de Lesbos – est encore altérée par la présence des troupes alliées.

Si les Français découvraient avec étonnement et plus ou moins de réticence ou de curiosité les réalités nouvelles pour eux d’une ville balkanique, les Grecs étaient de leur côté choqués par l’arrivée d’étrangers de couleur qu’ils voyaient pour la première fois. Cela apparaît nettement dans le passage de Myrivilis cité précédemment, et de manière plus claire encore, certes très choquante pour nous, dans les premières lignes du prologue de Minos Lagoudakis :

Par un jour pluvieux du mois de novembre 1915 la belle Nymphe du golfe Thermaïque reçut en son sein fangeux les aimables enfants du Sénégal et de l’Annam, et la noble terre de la capitale macédonienne accueillit pour la première fois depuis la création du monde la plus paradoxale des races d’Extrême-Orient.

Ces diables noirs et jaunes, ces êtres disgracieux constituaient l’avant-garde de l’armée de Sarrail…

Il est vrai que l’hospitalité grecque ancestrale fut peu émue par ce débarquement inattendu qui ne suscita guère d’enthousiasme dans le regard ironique des Grecs modernes. Après la lecture de tant de romans et de tant de descriptions, l’Oriental imaginait les Européens, et en particulier les Français, comme des êtres supérieurs et l’imagination populaire […] prêtait aux nobles Gaulois la beauté de demi-dieux, la fougue de héros homériques et le comportement de chevaliers du moyen-âge. Toutes ces qualités, dont bien sûr les Français ne sont pas dépourvus, devaient être lamentablement démenties par cette fameuse avant-garde [27] .

Il faut bien sûr faire la part de l’ironie ; l’écrivain qui, venant d’Alexandrie, devait être habitué à une société mêlée, adopte ici de toute évidence le point de vue du Macédonien « conservateur et méfiant », selon les termes qu’il emploie plus loin. Il attribue d’ailleurs à cette première impression négative le malentendu qui devait s’installer entre la population de Thessalonique et ses hôtes temporaires.

2 – Entre « Cité de l’Orient » et « Babylone grecque » : l’Autre caricaturé

La difficulté à se comprendre mutuellement – et pas seulement pour des raisons linguistiques – entre population locale et armées alliées, est un thème récurrent dans les œuvres évoquant l’expédition de Salonique. Les textes français reflètent la méfiance des Français à l’égard des autochtones, réputés déloyaux, en raison de la très grande réticence de la Grèce à entrer en guerre, et de la supposée germanophilie du souverain et de l’ensemble du parti royaliste [28] . Le roman La Nouvelle Hélène de Jean Longnon est ainsi l’histoire d’une trahison, dans laquelle une jeune Grecque prend au piège l’officier français qui est tombé amoureux d’elle et le livre à l’ennemi. Mais plus généralement les écrivains se plaisent à évoquer une population qui voit dans la présence de l’armée des alliés – ceux qu’ils appellent les κουτόφραγκοι [les Francs stupides] – une aubaine dont il faut tirer le plus grand parti possible. Cette réalité est très crûment évoquée par Stratis Myrivilis qui, à la suite de la description de Salonique, prend un malin plaisir à détailler la façon dont les Anglais en particulier sont la proie facile de toutes sortes de profiteurs, et en particulier des prostituées :

Ils s’ingénient à dépenser leur argent sans y parvenir. Toutes les grues et traînées se sont donné le mot et c’est la bousculade. Elles ont planté là la lessive et la serpillère, sont arrivées de la Grèce entière et se sont baptisées cocottes. J’ai vu un jour deux officiers anglais en compagnie de cinq ou six d’entre elles. Ne sachant que faire d’elles ils les gavaient des mets les plus chers, de champagne et de sucreries. Ils leur avaient mis devant elle tout ce qui pouvait se mâcher, afin qu’elles soient occupées et les laissent échanger en paix entre leurs dents leurs monosyllabes, sans qu’elles les dérangent avec les grimaces de singes qui tenaient lieu de conversation avec elles. C’étaient des Juives, des Arméniennes, des Grecques et des Levantines, laides et barbouillées, qui ne pouvaient même pas se comprendre entre elles.

Les Grecs adorent les Anglais, parce qu’ils se laissent voler en souriant, sans même daigner se fâcher [29] .

La cupidité, le désir irrépressible d’enrichissement à la faveur de la présence des militaires étrangers et de la situation de guerre sont au cœur des deux romans satiriques que j’ai évoqués, À Salonique sous l’œil des Dieux ! de Jean-José Frappa et Monsieur Parlévous Français et Mme Itselongway de Lagoudakis. Les deux romans sont en fait étonnamment proches.

Le premier raconte l’irrésistible ascension, pendant ces années troublées, d’un jeune va-nu-pieds de Salonique, Ismaël, de père, de race et de religion inconnus – métaphore du Macédonien –, qui de misérable cireur de chaussures va grimper jusqu’au sommet de la hiérarchie sociale, s’enrichissant entre autres grâce au commerce bien compris des charmes de sa bien-aimée Ayché, jeune Tzigane qu’il fait passer pour une Turque auprès des militaires étrangers avides d’exotisme à la Loti. Autour de lui, d’autres s’adonnent au trafic juteux des biens de l’armée : un capitaine grec s’entend ainsi avec un marchand juif pour détourner des sacs de blés destinés aux troupes en Macédoine afin de les revendre à des Bulgares, contre lesquels les Grecs sont censés se battre aux côtés des alliés ! Le « héros » atteint au dernier stade de la réussite lorsqu’il parvient à se faire attribuer officiellement les commandes de l’armée britannique d’abord, Ayché ayant séduit le colonel de l’Intendance anglaise, puis française. Il ne lui reste plus qu’à acquérir un nom et une nationalité : « Comme il avait édifié sa fortune en tant que fournisseur des armées britanniques et françaises, il n’hésita pas à prendre la sujétion italienne, ce qui allait lui ouvrir des portes nouvelles [30] . » Antisémite et mishellène, le roman révèle la force de la rancœur que pouvaient entretenir les Français à l’égard de la population locale, à leurs yeux dépourvue de conscience nationale et ne songeant qu’à s’enrichir par tous les moyens, tandis que les soldats français mais aussi anglais et serbes marchaient, se battaient et souffraient mille morts sur le terrain : « Derrière la barrière créée par les poitrines héroïques des soldats de l’Entente, s’agitait la foule rapace des spéculateurs grecs ou juifs qui se disputaient âprement l’adjudication des marchés [31] . »

Lagoudakis entreprend lui aussi de dénoncer la corruption qui se développe dans la capitale macédonienne à la faveur de la présence de l’armée alliée.

Le capitaine Galland, don Juan français qui tient le catalogue de toutes ses conquêtes féminines et à qui il ne manque plus qu’une Grecque pour compléter sa collection, a aperçu la belle et sage Angéliki, fille d’un horloger grec Eusébios Logothétis originaire de Smyrne et installé à Salonique. Ne sachant comment la conquérir, il a recours à un marchand de sa connaissance, M. Arrivistas, parfaitement francophone, qui espère obtenir en échange de ses bons services des commandes de l’armée. À partir de là toute une machination se met en place, animée par deux aigrefins : M. Parlévous Français, aventurier d’origine levantine, escroc qui a un moment gagné sa vie en trichant aux cartes à Paris, où il se faisait passer pour Grec, et qui a réussi, grâce à un faux, à s’insinuer dans les bonnes grâces du commandant en chef de l’armée d’Orient ; et une aventurière, Mme Itselongway (allusion à la chanson fétiche des Anglais, It’s a long way to Tiperary, extrêmement populaire à l’époque) qui a d’abord exercé ses talents à Constantinople sous le nom de miss Carol, puis à Athènes comme Mme Konstandatou, et enfin à Salonique sous son nouveau nom. Parlévous Français fait dénoncer par un de ses sbires, auprès du service de renseignement français, le père d’Angeliki comme germanophile, à la suite de quoi ce dernier est arrêté et envoyé en exil. Puis Mrs Itselongway fait enlever Angeliki dans le but de la prostituer. Le capitaine grec Stylianos, fiancé de la jeune Angéliki, réussit à sauver la jeune fille avant que son honneur ait été compromis, grâce à l’aide du chef de la Sûreté, qui démasque Parlévous Français. Eusébios Logothetis réhabilité revient d’exil. Mais le happy end n’a pas lieu : Stylianos est de nouveau mobilisé pour la campagne d’Asie Mineure, où il laisse la vie. Angéliki se retrouve seule après la mort de son père et meurt phtisique dans la misère.

Chez Frappa, les Juifs et les Macédoniens entreprenaient de faire fortune sur le dos de l’armée alliée tandis que les hommes de cette dernière sacrifiaient leur vie pour lutter contre l’avancée des Bulgares et des Allemands. Chez Lagoudakis, tout un monde interlope, de nationalité imprécise, s’agite, dénonce, vole, aux dépens des Français, qui se laissent berner (comme le commandant en chef, qui accepte auprès de lui un escroc) mais surtout des vrais Grecs : Logothétis et sa fille, les Grecs d’Asie Mineure, Stélios, le Grec loyal de Grèce, et Barba S*, le vieux Grec d’Épire. Ce roman est en fait moins une charge contre les étrangers de l’Armée d’Orient, montrés comme victimes, eux-mêmes, des escrocs et des aigrefins, qu’une critique de la société de Salonique, ou d’une partie de cette société, récemment implantée dans la ville et avide de profit.

Les habitants permanents de la capitale macédonienne ne constituent pas une population connue et homogène. Trois ans seulement s’étaient écoulés depuis l’occupation grecque, et de très nombreux Grecs venus de l’hellénisme sous le joug ottoman ou de la diaspora étaient venus s’installer, dans un mélange de réfugiés et d’aventuriers en complète opposition avec le Macédonien conservateur et méfiant. Les élections législatives de 1915 étaient encore toutes proches, cette cause fatale de la division des citoyens et de la création d’antipathies, de préjugés et de ressentiment.

Et cette Babylone grecque était entourée par des Turcs, des Arméniens, des Juifs, des Slaves, des Albanais, dont certains considéraient avec intérêt la question des frontières de la Nouvelle Grèce.

Toutes ces différences de conceptions, de pensée, de vision furent renforcées par les troupes alliées, avec les Français, les Anglais, les Ecossais, les Irlandais, les Italiens, les Serbes, les Russes, et les troupes coloniales avec les musulmans d’Inde, les musulmans d’Algérie, les Indiens, les Sénégalais, etc., tous unis en apparence dans un même combat, mais dissimulant en fait des rivalités et des visées différentes [32] .

La satire, mettant l’Autre à distance en le caricaturant, pose comme impossible tout échange, toute compréhension mutuelle et toute empathie. Le récit de guerre, tout en faisant parfois place au comique ou à l’ironie, révèle une vision plus complexe des rapports entre les différents groupes.

3 – La fraternité des armes

Contrastant fortement avec la veine satirique, le roman des tranchées décrit la périlleuse et pénible existence du soldat, toutes nationalités confondues, sur le Front de Macédoine. Fatigue, froid, saleté, mauvaise nourriture et effroi de la mort sont son lot quotidien, et le sort des poilus du Front d’Orient ne se distingue en rien, au fond des tranchées, de celui de leurs frères restés en France, si ce n’est que s’ajoutent, aux obus, aux poux et à la boue, le paludisme et la dysenterie qui font des ravages.

Le récit, généralement inspiré par une expérience personnelle de l’auteur et conduit à la première personne, se focalise sur l’environnement immédiat du narrateur, ses camarades, ses supérieurs hiérarchiques, éventuellement la population locale – les Macédoniens – et l’ennemi – les Bulgares –, invisible le plus souvent mais tout proche. Les Alliés, en revanche, qu’il s’agisse des Grecs ou des Anglais, ne jouent qu’un rôle très marginal.

Les combattants grecs n’apparaissent que très peu, par exemple, dans le récit d’Henri Frapié, Jours d’Orient. Tout au plus trouve-t-on une rapide mention, au détour du récit d’une marche en montagne :

Nous suivons maintenant une longue vallée, étroite, tout encombrée par les trains de combat d’artillerie, et les trains de combat régimentaires : une cohue d’hommes, de chevaux, d’ânes, de mulets, les uns jurant, les autres piétinant, tapant et ruant.

Des soldats grecs – des vénizélistes –, accourent vers nous avec des cris de joie.

Petits, noirauds, vêtus de kaki, ils agitent fièrement, avec des rires sauvages, leurs fusils et leurs baïonnettes [33] .

Chez Stratis Myrivilis, en revanche, la présence des Français constitue une sorte de contre-point à la vie du soldat grec dans les tranchées. Cet aspect, peu présent dans la première version du texte (1924), est fortement développé dans la version de 1930, rédigée au moment où Myrivilis espère que son œuvre va obtenir une reconnaissance européenne, par le biais d’une traduction en français [34] .

La division à laquelle appartient le narrateur est composée de Grecs, mais elle est intégrée à l’Armée d’Orient, de sorte qu’elle côtoie les Français, sans se mêler véritablement à eux. Les Français – que le narrateur appelle le plus souvent « οι Φραντσέζοι », selon une terminologie populaire, et non « οι Γάλλοι » –, sont donc observés de loin, avec une curiosité un peu ironique mais non dépourvue d’admiration pour leur organisation et leur discipline.

Les Grecs au début ont du mal à se faire à la vie des tranchées, art dans lequel les Français sont passés maîtres, en raison de leur expérience sur le front occidental. Chaque nuit ils distribuent pelles et pioches, car il faut creuser pour se protéger de l’ennemi :

Les nôtres n’arrivent pas à se faire à cette nécessité de creuser sans cesse. Nous sommes venus pour faire la guerre, disent-ils. Pour aider les Français et les Serbes contre les Allemands et les Bulgares. Contre le roi. Nous ne sommes pas venus pour prendre la pioche. Si c’était pour ça, autant rester chez nous à bêcher les oliviers de notre père, pas les montagnes de Serbie. Nos officiers et les guides français du secteur ont le plus grand mal à leur faire comprendre que notre vie tient à ce bêchage. Un capitaine résume en une formule lapidaire :

– Qui ne creuse pas la tranchée creuse sa tombe [35] … »

Les fantassins grecs ne comprennent pas non plus la nécessité de faire silence pour ne pas se faire remarquer de l’ennemi. Ils parlent, se disputent, font un raffut du diable, au grand dam des Français. Un de leurs guides, un catholique conservateur qui passe son temps dans l’abri (en français dans le texte) à lire La Croix, « un journal papiste grand comme un drap de lit », et qui jure « par sa pipe et son chien » pour ne pas blasphémer, commente le narrateur, leur déclare un jour : « De deux choses l’une : vous les Grecs, soit vous êtes fous et vous êtes venus ici vous suicider, soit vous êtes idiots. Pas d’autre moyen d’expliquer que vous fassiez un tel vacarme sous le nez des fusils mitrailleurs [36] . » Cela dure évidemment jusqu’au jour où un obus éclatant dans leur tranchée et fauchant trois des leurs leur fait comprendre la nécessité de garder le silence et de creuser… « La guerre nous a touchés, à la vérité [37] . »

Le contrepoint avec le professionnalisme militaire des Français permet aussi de faire ressortir l’absurdité de certains cadres supérieurs de l’armée grecque notoirement incapables, incarnés par le général Balafaras, montagne de bêtise et de prétention. Celui-ci imagine par exemple de faire venir la fanfare dans les tranchées en première ligne, pour lui faire jouer sous le nez des Bulgares son air favori, une ritournelle que lui chantait paraît-il sa nourrice quand il était petit. Heureusement une directive du commandement français coupe court à ce projet, comme à celui de changer toutes les dénominations françaises sur les cartes militaires pour les remplacer, par nationalisme, par des noms grecs [38]

Par-delà les caractéristiques nationales et les différences de tempéraments, toutefois, les souffrances et les frustrations des soldats sont les mêmes, qu’ils soient Grecs ou Français.

S’installant dans un abri qui a été occupé auparavant par un Français, le narrateur trouve une cache avec des comprimés de quinine – les « Francs » en faisaient grand usage pour lutter contre le paludisme – et une brochure pornographique, qu’il lit et relit avec ferveur. Les Français ont laissé un peu partout dans leurs tranchées des illustrations en couleur de magazines parisiens représentant des femmes nues. Officiers et sous-officiers de la division grecque qui ont visité le secteur français les ont épinglées dans leurs abris et leur font leurs dévotions matin, midi et soir (comme devant des icônes), dans un mélange de dérision et de volupté qui trahit surtout la grande misère sexuelle des soldats, quelle que soit leur nationalité, sur laquelle le narrateur revient à plusieurs reprises [39] .

Si soldats grecs et soldats français ne communiquent entre eux que difficilement, bien que partageant le même sort et présentant nombre de points communs, les êtres apparemment les plus éloignés et les plus différents se révèlent parfois les plus proches, dans un renversement paradoxal. L’Autre, l’ennemi, l’étranger absolu, acquiert ainsi dans certains cas une qualité humaine qui fait défaut aux compagnons plus immédiats. C’est le cas dans les passages où les soldats, blessés, reçoivent des soins soit de la part de gens simples, appartenant à la population locale, soit même d’ennemis. Chez Frapié c’est d’abord un couple de vieux Turcs qui recueille un soldat blessé et veille sur ses derniers instants, remplaçant la figure maternelle absente : « Mais la vieille écarte son haïk, et montre la figure rayonnante de bonté d’une grand-mère, tandis que la main caresse bien doucement, tout doucement, le visage et les cheveux de Chambord, qui s’endort à jamais [40] … » Plus loin ce sont des Bulgares – donc des ennemis – qui soignent un blessé avant de le reconduire dans ses lignes [41] . Chez Myrivilis il s’agit d’une famille macédonienne, dont le narrateur ne comprend pas la langue et chez qui il demeure le temps qu’une ancienne blessure soit guérie, y retrouvant chaleur familiale et sollicitude féminine, malgré la barrière linguistique. Dans tous ces cas l’Autre, indépendamment de toute religion, langue ou nationalité, est un être humain, constat qui s’inscrit évidemment dans un discours pacifiste sur l’absurdité de la guerre. Les hôtes du narrateur de Myrivilis ne veulent être « ni Boulgar, ni Srrp [Serbes], ni Grrts [Grecs] », mais seulement « Makedon ortodox  [42] », tandis que le narrateur lui-même constate : « Mais moi maintenant, je suis simplement un homme plein d’émotions, de nostalgie et de fatigue [43] . »

 

Si le Front de Macédoine a inspiré moins d’œuvres littéraires que le front occidental durant la Première Guerre mondiale, celles-ci n’en offrent pas moins un champ d’étude intéressant pour une approche comparatiste.

Pour s’en tenir aux domaines grec et français, qui ont été abordés ici, on a pu constater de quelle manière les fictions font écho à la complexité de la situation historique, militaire et humaine dans laquelle se sont trouvés plongés les différents acteurs du conflit. Mais, par delà d’inévitables écarts liés au contexte géopolitique spécifique dans lequel se trouvait chacun, on est finalement frappé par la convergence des œuvres. Auteurs grecs et français ont eu recours à des modes d’écriture communs, la satire et le récit de guerre, pour rendre accessible à leurs lecteurs l’expérience extrême qu’ils avaient vécue. Ils ont croqué avec la même férocité la corruption des uns, l’incompétence meurtrière des autres, mais aussi rendu avec la même intensité les rares moments d’émotion et de confiance en l’humanité.

Il faudrait, pour être complet, intégrer également les points de vue anglais, bulgare et serbe, mais cela dépasse le cadre de cet article. On mentionnera simplement le magnifique poème de Patrick Shaw Stewart (1888-1917), « I saw a man this morning », écrit durant la bataille des Dardanelles (avril 1915-janvier 1916), à laquelle l’armée britannique paya un lourd tribut. Le poète vit ces combats comme une seconde guerre de Troie et interpelle Achille tel un frère d’armes : « Achille au cimier de flamme / De ta tranchée, appelle-moi » [« Stand in the trench, Achilles / Flame-capped, and shout for [note id="44"]me[/note] »].

Notes

  • [1]

    Du nom grec de la ville depuis l’antiquité, Thessalonique, dérivent les appellations dans les autres langues, comme le turc Selanik, d’où le « Salonique » qui s’impose à l’époque, y compris en grec : dans le roman de Myrivilis, le chapitre consacré à l’arrivée du narrateur à Thessalonique est intitulé « Saloniki » dans la version de 1930, et devient « Thessaloniki » dans les éditions ultérieures. Par cohérence avec le corpus étudié, l’appellation de « Salonique » sera conservée ici.

  • [2]

    Voir par exemple Αρχαιολογία στα μετόπισθεν στη Θεσσαλονίκη των ταραγμένων χρόνων 1912-1922 / Archeology behind battle lines in Thessaloniki of the turbulent years 1912-1922, Polyxeni Adam-Veleni et Angeliki Koukouvou (dir.), Thessalonique, Musée archéologique de Thessalonique, 2012 (en particulier Alexandre Farnoux, « Η Στρατιά της Ανατολής και η Αρχαιολογία / Archeology and the Armée d’Orient », p. 82-89) ; Antonis D. Satranzanis, Η γαλλική στρατιά στη θεσσαλονίκη. Το ειρηνικό έργο της στη Μακεδονία (1915-1918) [L’armée française à Thessalonique. Son œuvre pacifique en Macédoine (1915-1918)], Thessalonique, University Studio Press, 2012 ; ainsi que M. B. Hatzopoulos et V. Hautefeuille, « Le journal intime de Léon Rey : un témoignage exceptionnel sur le service archéologique de l’Armée d’Orient et sur la vie dans le camp retranché de Salonique », La France et la Grèce dans la Grande Guerre. Actes du colloque tenu en novembre 1989 à Thessalonique, Université de Thessalonique, Thessalonique, 1992, p. 191-200 ; Yannis SKOURTIS, « L’Armée française d’Orient et ses travaux d’intérêt public en Grèce du Nord », ibid. p. 201-205.

  • [3]

    Il suffit de rappeler que c’est à un architecte français mobilisé dans l’Armée d’Orient, Ernest Hébrard, qu’est confiée la direction de la reconstruction de Salonique après le grand incendie de 1917. Voir à ce sujet Kiki Kafkoula et Alexandra Yerolympos, « Influences françaises dans la formation de l’urbanisme moderne en Grèce, 1914-1923 », ibid., p. 207-227.

  • [4]

    Jean-José Frappa, À Salonique sous l’œil des Dieux ! Paris, Flammarion, 1925 (1e édition 1917), p. 178.

  • [5]

    Fondé le 13 mars 1916 à Salonique, il est divisé en quatre sections : Sciences, Sciences sociales, Histoire et Archéologie, Lettres et Arts.

  • [6]

    Douze numéros paraissent entre avril 1916 et décembre 1917 sous le titre La Revue Franco-Macédonienne, puis quatre numéros entre juillet et octobre 1918 sous le titre Cahiers d’Orient.

  • [7]

    Voir l’article « Salonique et l’art français » par Robert Laurent-Vibert, l’animateur du « CACAO », dans La Revue Franco-Macédonienne, n°3 (juin 1916), Salonique, p. 78-94 ; Christine Peltre, Le Voyage en Grèce – Un atelier en Méditerranée, Paris, Citadelle & Mazenod, 2011, p. 216-221 ; et Giannis Tsoutsas, « Ο ζωγράφος Emile Gerlach στη Θεσσαλονίκη / The painter Emile Gerlach in Thessaloniki », Archeology behind battle lines in Thessaloniki of the turbulent years 1912-1922, op. cit., p. 120-122.

  • [8]

    Je remercie Françoise Lavocat d’avoir attiré mon attention sur ce fait au cours de la discussion qui a suivi la présentation de ma communication à Strasbourg.

  • [9]

    Étienne Burnet, La Tour blanche – Armée d’Orient 1916-1917, Paris, Flammarion, 1921, p. 13.

  • [10]

    Claude Lorris, Praxo courtisane salonicienne, Paris, La Renaissance du Livre, [1922].

  • [11]

    Jean Longnon, La Nouvelle Hélène, Paris, Plon, 1925.

  • [12]

    Roger Vercel, Capitaine Conan, Paris, Albin Michel, 1934 (réédité dans le volume Balkans en feu à l’aube du XXe siècle, textes réunis et présentés par Timour Muhidine et Alain Quella-Villéger, Paris, Omnibus, 2004, p. 687-842.

  • [13]

    Voir en particulier Georges Freris, « Thessalonique à travers les récits romanesques français de la Première Guerre mondiale », in La France et la Grèce dans la Grande Guerre. Actes du colloque tenu en novembre 1989 à Thessalonique, Université de Thessalonique, Thessalonique, 1992, p. 179-190.

  • [14]

    Jean-José Frappa, A Salonique sous l’œil des Dieux !, Paris, Flammarion, 1925 (1e édition 1917).

  • [15]

    Henri Frapié, Jours d’Orient, Paris, Éditions Baudinière, 1931 (réédité dans le volume Balkans en feu à l’aube du XXe siècle, textes réunis et présentés par Timour Muhidine et Alain Quella-Villéger, Paris, Omnibus, 2004, p. 561-665).

  • [16]

    Le roman a fait l’objet d’une « adaptation » en français : Strati Myrivilis, De Profundis, adapté du grec par A. Protopazzi et Louis Carle Bonnard, Flammarion, 1933 (Voir à ce sujet Niki Lykourgou, « Η ζωή εν τάφω : Από την πρώτη στη δεύτερη έκδοση » [La Vie au tombeau : de la première à la deuxième édition], in Stratis Myrivilis, Η ζωή εν τάφω [La vie au tombeau], réimpression de la 2e édition (1930), Athènes, Hestia, 1993, p. 555-559). Ni Myrivilis ni Protopatsis, le traducteur, n’étaient d’accord avec le titre De Profundis, imposé par l’éditeur. Je préfère donc traduire littéralement l’expression grecque « Η ζωή εν τάφω », « la vie au tombeau », extraite d’un hymne de la liturgie orthodoxe du Vendredi Saint.

  • [17]

    Henri Frapié, Jours d’Orient, op. cit., p. 602.

  • [18]

    Voir plus généralement à ce sujet Mark Mazower, Salonica, city of ghosts: Christians, Muslims and Jews, 1430-1950, London, New York, Toronto and Sidney, Harper Perennial, 2005, en particulier p. 311-314.

  • [19]

    Henri Frapié, op. cit., p. 602.

  • [20]

    Art. cit., p. 181.

  • [21]

    Étienne Burnet, La Tour Blanche, op. cit., p. 6. « Rêvé de Constantinople », écrit pour sa part le sergent Giraudoux, depuis les Dardanelles, dans son « Carnet de guerre » (Jean Giraudoux, Carnet des Dardanelles, introduction et notes de Jacques Body, Paris, Le Bélier, 1969, p. 77).

  • [22]

    Jean Longnon, La Nouvelle Hélène, op. cit., p. 7-8.

  • [23]

    Jean-José Frappa, Makédonia – Souvenirs d’un officier de liaison en Orient, Paris, Flammarion, 1921, p. 38-39.

  • [24]

    Maurice Contantin-Weyer, P. C. de Compagnie, Paris, Les éditions Rieder, 1930, p. 39.

  • [25]

    Stratis Myrivilis, Η ζωή εν τάφω [La vie au tombeau], réimpression de la 1e édition (1924), Athènes, Hestia, 1991, p. 29. Sauf indication contraire, toutes les traductions du grec sont de l’auteur de l’article.

  • [26]

    Cité par Niki Lykourgou, « Ο Στράτης Μυριβήλης στον Πρώτο Παγκόσμιο Πόλεμο : στρατιώτης-πολεμιστής και δημοσιογράφος-ανταποκριτής [Stratis Myrivilis durant la Première Guerre mondiale : soldat-combattant et journaliste-correspondant] », Kondylophoros, n°6, Thessalonique, University Studio Press, 2007, p. 72.

  • [27]

    Minos Lagoudakis, Ο κύριος Παρλεβου Φρανσέ και η κυρία Ιτσελόγκουε – Πρωτότυπος ελληνική μυθιστορία της τελευταίας δεκαετηρίδος εν Θεσσαλονίκη [Monsieur Parlévous Français et madame Itselongway – Roman grec original sur ces dix dernières années à Thessalonique], Thessalonique, imprimerie I. Koumenos, 1922, « Prologue de l’écrivain », p. 3.

  • [28]

    Voir G. Freris, art. cit., p. 184-185.

  • [29]

    Stratis Myrivilis, Η ζωή εν τάφω [La vie au tombeau], réimpression de la 2e édition (1930), Athènes, Hestia, 1993, p. 47-48. Ce passage ne figure pas dans la version de 1924, qui ne fait allusion à cet endroit qu’à la rivalité avec les Italiens, et ne parle ni des Anglais ni des Français.

  • [30]

    Jean-José Frappa, op. cit., p. 247.

  • [31]

    Ibid., p. 241.

  • [32]

    Minos Lagoudakis, op. cit., « Prologue de l’écrivain », p. 5-6.

  • [33]

    Henri Frapié, Jours d’Orient, op. cit., p. 655.

  • [34]

    Antonis Protopatsis (Pazzi), peintre et littérateur originaire lui aussi de Lesbos et installé à cette époque à Paris, où il fait une carrière d’illustrateur dans la presse satirique, traduit l’œuvre au fur et à mesure que l’écrivain en achève les chapitres, le pressant d’achever rapidement son roman alors que l’intérêt pour le sujet est encore vif en Europe (Niki Lykourgou, art. cit., p. 558-559).

  • [35]

    Stratis Myrivilis, Η ζωή εν τάφω [La vie au tombeau], réimpression de la 2e édition (1930), op. cit., p. 123-124.

  • [36]

    Ibid., p. 124-125.

  • [37]

    Ibid., p. 129.

  • [38]

    Ibid., p. 253-258.

  • [39]

    Ibid., p. 178-180.

  • [40]

    (Jours d’Orient, op. cit., p. 659).

  • [41]

    Ibid., p. 660-661.

  • [42]

    La vie au tombeau, op. cit., p. 305.

  • [43]

    Ibid., p. 288.

  • [44]

    Patrick Shaw Stewart survécut à la campagne de Gallipoli mais trouva la mort en France décembre 1917. Sur ce poème, et plus généralement la référence à l’Antiquité grecque dans la poésie anglaise durant la Première Guerre mondiale, voir Elizabeth Vandiver, Stand in the trench, Achilles : classical reception in British poetry of the Great War, Oxford, Oxford University Press, 2013. Les écrivains anglais ont semble-t-il été peu inspirés, en revanche, par Salonique.

Pour citer cet article

Lucile ARNOUX-FARNOUX, "Expériences de l’altérité : Salonique dans les fictions romanesques françaises et grecques", in M. Finck, T. Victoroff, E. Zanin, P. Dethurens, G. Ducrey, Y.-M. Ergal, P. Werly (éd.), Littérature et expériences croisées de la guerre, apports comparatistes. Actes du XXXIXe Congrès de la SFLGC, URL : http://sflgc.org/acte/lucile-arnoux-farnoux-experiences-de-lalterite-salonique-dans-les-fictions-romanesques-francaises-et-grecques/, page consultée le 26 Juin 2019.