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« Mais rien ne se passait, les Anglais restaient une entité abstraite, la mer un désert absolu » : les chroniques de guerre de Buzzati dans l’ombre portée du Désert des Tartares

ARTICLE

  • 6 juin 1940, Dino Buzzati est à Naples : envoyé par son journal, le Corriere della Sera, comme correspondant en Éthiopie, il a dû rentrer en Italie pour se soigner de la typhoïde. Maintenant guéri, il est impatient de retourner accomplir sa mission en Afrique. Mais les liaisons maritimes depuis l’Italie sont toutes interrompues.
  • 9 juin 1940, le roman qui rendra célèbre Buzzati à travers le monde entier est publié : l’auteur a été contraint de modifier le titre, pour cause de contexte belliqueux, il ne s’intitulera donc pas La Forteresse, mais Le Désert des Tartares.
  • 10 juin 1940, l’Italie entre en guerre aux côtés de l’Allemagne nazie contre les Alliés.
  • 30 juillet 1940, Borelli, le directeur du Corriere della Sera nomme Buzzati correspondant de guerre : il est chargé de suivre la guerre navale en Méditerranée. Il embarque à bord du croiseur Fiume. Pendant trois ans, il suivra donc la marine italienne et enverra régulièrement des articles à son journal : certains franchiront la barrière de la censure, d’autres non.

Si du vivant de l’auteur, aucun de ces articles n’a été repris en volume, bien des années après le conflit, certains textes l’ont été. Ainsi en 1972, quelques mois après le décès de l’écrivain, paraît en Italie chez Mondadori, le volume Cronache terrestri  [1] ainsi intitulé car il entend rendre hommage au journaliste que fut Buzzati en recueillant un florilège de ses articles, chroniques, reportages… la première section « Cronache dell’inferno della guerra » reprend quinze textes concernant la guerre et allant d’octobre 1940 à mars 1947. Vingt ans plus tard, en 1992, toujours chez Mondadori, le volume Il Buttafuoco, cronache di guerra sul mare  [2] recueille 46 textes : certains ont été publiés sur les colonnes du Corriere, d’autres sont inédits car ils furent à l’époque censurés, d’autres enfin sont des pages des carnets intimes que Buzzati tenait scrupuleusement.

Il est particulièrement significatif qu’en cette année 2014, où la commémoration de la Première Guerre Mondiale renouvelle l’intérêt porté aux conflits qui ont marqué ce « siècle bref » que fut le XXe siècle mais aussi aux récits et témoignages qui en sont la mémoire, ces deux ouvrages aient été pour la première fois publiés en traduction française : le premier Chroniques terrestres  [3] chez Robert Laffont – fidèle éditeur de Buzzati, depuis Le Désert des Tartares – en avril 2014 dans notre traduction, le second Chroniques de la guerre sur la mer  [4] aux Belles Lettres, dans la traduction de Stéphanie Laporte, en juin 2014. Même s’il ne s’agit là que d’une partie restreinte de l’ensemble [5] , c’est sur ce corpus de textes, puisqu’il est désormais accessible aux lecteurs et notamment francophones que reposera notre étude.

L’angle d’approche que nous avons choisi pour étudier ces textes journalistiques, et dans la perspective à laquelle nous invite l’argumentaire de ce colloque, est de « croiser les regards ». Nous voudrions proposer une lecture particulière de ces chroniques, en les mettant en relation avec le Désert des Tartares  [6] : chercher dans les chroniques l’écho du Désert, nous demander en quoi l’œuvre de fiction de l’écrivain Dino Buzzati a pu influencer la perception de la guerre navale du correspondant de guerre Dino Buzzati.

De manière volontairement un peu provocatrice, nous voudrions examiner ici comment ces textes du correspondant de guerre, que nous avons une certaine réticence à appeler « chroniques », peuvent être lus comme une réécriture du Désert des Tartares.

Retour vers le désert

Le Désert des Tartares est, avant d’être un roman de guerre, un roman de l’attente. Le protagoniste principal, le lieutenant Giovanni Drogo, fraîchement sorti de l’école militaire, est envoyé dans une lointaine garnison, aux frontières du pays. Après avoir cheminé longtemps, demandé sa route à quelques passants qui ignorent tout de la citadelle, Drogo finit par arriver au fort Bastiani. Situé aux confins du royaume, il surveille au Nord la frontière que constitue le désert, par laquelle pourraient arriver de mystérieux ennemis, nommés les Tartares. Très vite, Drogo qui au départ avait manifesté le désir de demander une mutation pour quitter le fort se laisse fasciner par le paysage et le climat envoûtant qui règne dans la forteresse. La vie des militaires est réglée par des rituels nombreux et immuables dont la répétition a un pouvoir hypnotique sur les protagonistes. Au fil de ces journées toujours semblables, le temps malgré tout s’écoule qui sépare chaque jour davantage Drogo et ses compagnons du reste de l’humanité, de cette ville où ceux qu’ils ont laissés continuent de mener la vie de tous les jours. Les années passent : Drogo, d’abord temporairement, pense-t-il, puis définitivement, a renoncé à quitter le Fort, il sait que sa vie est là et que son existence n’a d’autre but que l’hypothétique affrontement avec les Tartares. Autour de lui, certains officiers sont partis, d’autres sont morts, Drogo est toujours là ; vieilli et malade, il a besoin désormais de la complicité des médecins non pas – comme d’autres l’ont fait et comme il a tenté lui-même de le faire durant les premiers temps – pour s’éloigner du fort mais pour y rester.

Quelques trente ans ont passé et les ennemis sont là : mais Drogo est trop malade pour pouvoir les affronter, et on décide de le rapatrier en ville. Dans l’auberge où le convoi s’est arrêté pour la nuit, seul, il affrontera enfin celle qui, sans qu’il le sache, était le seul, le véritable ennemi : la mort.

Un sujet commun : l’attente

Dans la longue interview qu’il a donnée quelques mois avant sa mort à Yves Panafieu, l’un des premiers universitaires français à avoir étudié son œuvre, Buzzati revient sur la genèse de ce roman :

D.B. L’idée m’est venue alors que j’étais à la rédaction du Corriere della Sera. Pendant une certaine période, entre 1933 ct 1938, j’y ai travaillé de nuit, à un travail de routine. À côté de moi il y avait des collègues [dont] la plupart étaient plus vieux. Tous, évidemment, dans leur jeunesse, avaient espéré pouvoir faire quelque chose de plus brillant ; ils avaient espéré devenir envoyés spéciaux, par exemple, c’est-à-dire faire de grands reportages, voyager à travers le monde, etc. Et puis, peu à peu, ils s’étaient fossilisés là, dans la rédaction, renonçant progressivement à leurs espoirs. Et cette grande occasion, que probablement chacun d’eux avait espérée, peut-être sans s’en rendre compte, était devenue de plus en plus lointaine et improbable, et s’était complètement évanouie. Cette monotonie du travail […] m’a fait penser à écrire une histoire où serait résumé le destin de l’homme moyen, de l’homme qui espère en cette grande occasion, qui fait tout pour la faire venir... Et cette occasion apparaît, il semble qu’elle soit sur le point de se concrétiser, et puis elle disparaît et s’éloigne. Ou bien, quand elle arrive, il est trop tard pour lui [7] .

La transposition de l’univers journalistique à l’univers militaire, toujours selon l’auteur lui-même, obéit à deux nécessités : celle de donner plus de force à l’histoire racontée, jusqu’à lui donner le statut d’une « allégorie concernant tous les hommes » (MD, 198), celle de renouer avec la vie militaire dont, en tant qu’élève-officier et sous-lieutenant, Buzzati a une expérience certes brève mais qui l’a inexorablement marqué pour toute son existence tant « la vie militaire correspondait à [s]a nature » (MD, 198).

Dans les textes écrits pendant la guerre, on retrouve cette même analogie : le monde de la guerre navale est avant tout un monde de l’attente. Les militaires attendent le moment où on leur confiera une mission et plus encore, celui où, enfin, ils pourront affronter l’ennemi. Pour eux, comme pour Drogo, seul ce combat, même si – et surtout si – son dénouement tragique se solde par leur propre mort, représente celle que Buzzati a appelé la « grande occasion », l’événement qui donne sens à la vie d’un homme. À leurs côtés, le correspondant de guerre, et Buzzati le premier, attend lui aussi cet affrontement qui lui permettra d’avoir enfin quelque chose d’intéressant et de médiatiquement porteur à raconter dans son journal. Exactement à l’image des journalistes attendant au sein de la forteresse qu’est la rédaction du Corriere della Sera évoqués par Buzzati dans son interview. Les civils, quant à eux, vivent la guerre comme une attente : attente du retour des époux, des fils pour les femmes ou mères de soldats que Buzzati aime à mettre en scène ; attente de nouvelles des lieux lointains où se déroulent des combats dont ils ne savent presque rien pour tous les civils, et, surtout, attente de ce moment tant espéré où, enfin, la guerre sera finie et où tous pourront retrouver, pensent-ils, leur vie antérieure.

Car la guerre sur la mer est une guerre très particulière, très éloignée des représentations que l’on se fait usuellement de la guerre, moment dynamique d’actions, de tensions, d’affrontements, de combats, dans des conditions de vie précaires et difficile. Certes, une des missions de la marine italienne est d’attaquer les convois britanniques venus de Gibraltar et d’Alexandrie pour approvisionner la base de Malte mais le plus clair de son action consiste à escorter les convois italiens en faisant la navette vers les fronts albanais et libyens :

Il est temps de rendre hommage à cette guerre obscure, secrète même, que la marine mène sans trêve et que personne ne connaît. Dites « guerre sur mer » et le public pense aussitôt batailles entre cuirassés, expéditions foudroyantes, torpillages risqués, duels à découvert. Mais ce sont des exceptions : avant cela il y a un travail de préparation très difficile, pas moins dangereux sans doute, héroïque parfois, mais en général dépourvu de splendeur, volontairement tenu dans l’ombre pour que l’ennemi n’en sache rien. Nous voulons parler en particulier des escortes des convois qui transportent sur les fronts d’outre-mer hommes, armes, vivres, médicaments, carburant, tout ce qui est nécessaire à une guerre. (CGM, 97)

Si bien qu’on en arrive à cette situation paradoxale : les paquebots escortés espèrent une traversée sans problème, sans rencontre avec l’ennemi, quand au contraire sur les croiseurs on en vient à souhaiter que ce dernier se manifeste, pour rompre la monotonie routinière d’un quotidien sans surprise : « Si seulement on pouvait nous donner quelque chose à faire, si seulement deux ou trois Anglais pouvaient se manifester ! Si seulement on pouvait avoir une petite explication, eux et nous, au clair de lune, à distance rapprochée » (CGM, 100)

Mais plus encore, et Buzzati y revient souvent dans ses articles comme dans sa correspondance, ce qui caractérise avant tout la guerre navale, c’est qu’on y passe le plus clair de son temps dans un sous-marin à arpenter les fonds de la Méditerranée en attendant d’y trouver l’ennemi ou à quai dans une base, à attendre qu’arrive enfin l’ordre de mission. Et celui-ci tarde à venir… Le correspondant de guerre se trouve donc pris entre deux feux : quitter « son » navire pour rayonner aux alentours et voir ce qu’il se passe sur les autres bâtiments, dans les bases voisines, ou rester à bord dans la crainte que ce soit justement au moment où il n’est pas à bord que le bateau reçoive l’ordre d’appareiller. On s’en doutera le choix de Buzzati-Drogo (et rappelons ici que cette assimilation trouve sa justification dans le fait que Buzzati a signé certains de ses articles du nom de Giovanni Drogo) est de rester à bord, dans l’attente de la grande occasion. Ainsi, dans une lettre au directeur du Corriere qui déplore que Buzzati n’ait pas envoyé assez d’articles sur des faits navals récents, ce dernier se justifie-t-il ainsi :

Je me trouvais dans une base depuis laquelle il était matériellement impossible de gagner les endroits éventuellement intéressants. Mais par ailleurs, je n’ai pas regretté d’être resté à bord du Trieste. À ce moment-là, en effet, pouvait avoir lieu un affrontement important : ce qui ne s’est pas produit pour des raisons imprévisibles […] je ne crois pas opportun de laisser le navire pour aller vagabonder de ci de là… Et s’il y avait une bataille, sur qui le Corriere pourrait-il compter [8] ?

Le temps de l’attente est celui d’un présent fait d’une succession de minutes qui forment des heures puis des journées, des semaines, des mois, des années, toutes tellement semblables que ce terne train-train qu’aucun événement ne vient rompre produit un effet hypnotique sur les personnages, aboutissant à la scission entre le temps objectif et le temps subjectif : rien ne peut arrêter la fuite du temps, et c’est l’un des thèmes majeurs de toute l’œuvre de Buzzati, mais la répétition des journées toutes semblables annihile chez les personnages cette perception de l’écoulement du temps ; le temps subjectif est un temps immobile [9] . Ainsi dans le Désert : « Hier et avant hier étaient semblables, il n’était plus capable de les distinguer l’un de l’autre » (DT, 76) ou encore « L’existence de Drogo […] s’était comme arrêtée. La même journée avec ses événements identiques, s’était répétée des centaines de fois sans faire un pas en avant » (DT, 90).

De la même façon, le quotidien de la guerre navale est trop souvent placé sous le signe de l’ennui par manque d’action. L’incipit du texte intitulé « Défi lancé a trois destroyers britanniques » résume ainsi la longue période qui précède l’affrontement :

Le premier jour, rien, le deuxième jour, rien ; le troisième jour, rien et ainsi de suite […] Le dixième jour, toujours rien. Rien d’autre que la solitude de la mer. Le onzième jour aussi et tous les jours qui suivirent, jusqu’au jour X » (CGM, 47)

L’anaphore obsessionnelle du mot « rien » tend à recréer ce sentiment d’enlisement et de saturation d’une vacuité envahissante. Dans le carnet de l’écrivain, le « nulla » qui barre la page à la date de son trente-troisième anniversaire tire sa force de son caractère monolithique, de l’espace blanc de la page qui le circonscrit et le met en relief [10] . Ce jour entre tous est symbolique, journée d’anniversaire, journée des trente-trois ans, âge où, et Buzzati n’a pas pu ne pas y penser, le Christ mourait après avoir accompli sa mission.

La grande occasion

Ce « rien » n’est supportable que parce qu’il est entièrement tendu vers un hypothétique futur : celui où l’ennemi arrivera enfin, où enfin il se passera quelque chose, où enfin les militaires pourront combattre et faire preuve d’héroïsme. Ce thème de la « grande occasion », de l’événement qui donne sens par lui seul à l’existence d’un individu, est également l’un des thèmes centraux – parce qu’indissociable de celui du temps – de l’univers fictionnel de Buzzati ; il est présent dès ses tout premiers romans (Barnabò des montagnes, 1933 ; Le Secret du Bosco Vecchio, 1935) et constitue un leitmotiv de l’ensemble de sa production narrative. Dans le Désert des Tartares, il prend une force particulière puisqu’il est le moteur du roman, l’horizon qui oriente la diégèse, la seule raison de vivre des protagonistes. Au moment d’écrire son roman, Buzzati, pour illustrer le thème de la « grande occasion », choisit la vie militaire pour donner à son propos, on l’a dit, la valeur d’une allégorie : Drogo et ses compagnons représentent avec une intensité particulière tous leurs semblables ; la vie dans le Fort Bastiani est une allégorie de l’existence humaine, l’espoir de ces soldats est celui de chacun d’entre nous.

Entre 1940 et 1943, cette situation particulière que Buzzati avait mise en scène dans son œuvre de fiction devient la réalité de son quotidien : les militaires ne sont plus des êtres de papier mais ses compagnons de tous les jours, les ennemis ne sont plus de fantomatiques Tartares mais de bien réels Anglais. Mais ce que le correspondant de guerre retrouve chez ces compagnons d’armes est exactement ce autour de quoi l’écrivain avait construit ses personnages : l’espoir que survienne cette grande occasion où l’affrontement avec l’ennemi leur permettra enfin de se révéler par une action d’éclat marquée du sceau de l’héroïsme. Alors, et alors seulement, l’existence prendra sens car l’attente n’aura pas été vaine.

Dans « Bataille en Méditerranée » qui évoque la célèbre bataille de cap Matapan, Buzzati écrit :

Voici qu’était venue la fameuse heure pour laquelle les hommes ont trimé toute leur vie, ont abandonné les douces habitudes familiales, se sont installés pour attendre dans d’hostiles fortins ; dans le seul but que vienne enfin cette heure, il aura fallu passer par les études, les tours de garde, les jours d’arrêt, la dure loi de la discipline, cette obstination à garder foi. Voici venue l’heure attendue depuis des années, et qui leur donne enfin raison. C’est ici que s’arrête la longue addition des comptes. Et l’examen qu’ils s’apprêtent à passer pourrait bien être une chose tout à fait sérieuse, coïncidant avec la fin de la vie. (CT, 32)

Ce sont des termes presque identiques que l’auteur du Désert des Tartares avait utilisés :

C’est du désert du Nord que devait leur venir leur chance, l’aventure, l’heure miraculeuse qui sonne une fois au moins pour chacun. […] Il faudra bien qu’advienne quelque chose de différent, quelque chose de vraiment digne qui permette de dire : maintenant, même si c’est fini, tant pis. (DT, 65)

Dans Mes Déserts, Buzzati est revenu sur l’admiration qu’il éprouvait pour l’héroïsme des officiers militaires : « L’officier qui, en grand uniforme, reste impassible même devant la mort, même dans le carnage, c’est une chose qui me plait beaucoup [11] … ». L’évocation de l’attitude stoïque de l’officier qui garde son calme et reste digne et élégant dans les circonstances les plus difficiles, au cœur d’une bataille qu’il sait perdue, est un exercice dans lequel le correspondant de guerre excelle : sans doute cela correspond-il à un trait de la personnalité de Buzzati, attiré à la fois par le caractère réglé, discipliné, encadré de la vie militaire qui laisse peu de place à l’incertitude, à la confusion, au doute [12]  mais aussi par l’uniforme qui extériorise cette exigence de rigueur, de volonté, de contrôle de soi-même. Buzzati était aussi réputé au Corriere par la manière, très stricte, dont il s’habillait : chemise blanche, veston et étroite cravate noirs. L’élégance était quelque chose de très important pour Buzzati et, en cela, le directeur du Corriere a fait un choix judicieux en l’affectant dans la marine [13] .

On pourrait donc penser que cette attirance personnelle coïncidait aussi avec les exigences de la propagande fasciste qui voulait notamment que soient exaltés la bravoure et le courage des officiers italiens. En témoigne le texte intitulé « Un commandant » dans lequel Buzzati fait le portrait d’un commandant dont il ne donne pas le nom : nous ne pensons pas qu’il s’agisse là d’une volonté de se conformer aux consignes de la censure puisque, dans d’autres textes, les noms des officiers sont mentionnés et que le fascisme encourageait les articles élogieux sur les officiers morts glorieusement au combat ; nous croyons plutôt – et l’article indéfini utilisé dans le titre abonde en ce sens – que plus qu’un individu particulier, c’est un type d’homme que l’écrivain-journaliste veut évoquer ici.

Quand je le rencontrai il me sembla reconnaître en lui le commandant tel que la tradition de la marine le conçoit : autoritaire et présent dans les moindres événements de la vie du bateau et de ses hommes, mais avec des interventions discrètes ; meneur d’hommes mais sans excès de discours ou des rappels à l’ordre ; exigeant avec les autres comme avec soi-même. […] Je trouvai très beau que son élégance formelle rare – cette douce courtoisie, cet apparent détachement des choses matérielles, sa façon de s’habiller classique et raffinée, cette légèreté aristocratique de sa personne qui donnait l’impression qu’il était grand alors qu’il ne l’était pas particulièrement, cette maîtrise jalouse qu’il avait de ses nerfs comme de son cœur – pût correspondre à une élégance de l’âme encore plus rigoureuse. (CT, 401)

Cette description d’ailleurs est assez proche de celle du commandant Fiorelli dans le texte intitulé « Le sublime sacrifice du commandant Fiorelli » : dans ces lignes plus encore, la rhétorique employée par Buzzati pour magnifier le commandant héroïque semble parfois artificielle et grandiloquente ; comme si l’auteur sacrifiait un peu trop bien aux injonctions de la censure parlant du « geste fier et altier qui fut le sien, face à l’ennemi, [de] la fidélité obstinée qu’il porta à son navire jusqu’à l’ultime sacrifice » (CGM, 169).

On pourrait donc se demander si l’idéal d’héroïsme de Buzzati correspond à l’idéal fasciste du valeureux officier. Et c’est sans aucun doute dans le Désert des Tartares que l’on trouve des éléments de réponse. Car le personnage principal du Désert, ce Giovanni Drogo auquel, on l’a dit, Buzzati s’identifiait et qui peut être donc vu comme une projection de l’auteur (Drogo aussi est attiré par la rigueur de la vie militaire, par l’élégance de l’uniforme) est loin d’être cette incarnation du héros fasciste viril, déterminé et belliqueux, prêt à en découdre dans un combat mortifère avec l’ennemi : Drogo, après 30 ans passés à les attendre, n’affrontera pas les Tartares quand ceux-ci arriveront : est-ce à dire que Drogo a manqué cette grande occasion, qui aurait donné sens à son existence ainsi qu’il l’a toujours cru, ainsi que tous ses compagnons le croient ? C’est ainsi en tous les cas ainsi que l’interprète Jacques Brel, dans « Zangra », la chanson qu’il a composée en hommage au Désert des Tartares : « Je m'appelle Zangra hier trop vieux général / J'ai quitté Belonzio qui domine la plaine / Et l'ennemi est là je ne serai pas héros ». Mais le roman de Buzzati est bien moins radical car l’épisode final raconte bien la bataille héroïque que livre Drogo contre cet ennemi qu’est la Mort.

Giovanni Drogo sentit alors naître en lui un espoir extrême. Lui, seul au monde et malade, renvoyé de la forteresse comme un importun et un poids, lui qui était resté en arrière de tout le monde, lui timide et faible, osait imaginer que tout n’était pas fini ; parce que peut-être était arrivée sa grande chance, la bataille définitive qui pouvait racheter sa vie entière (DT, 263).

Et le livre s’achève sur cette ultime notation « Puis, dans l’obscurité, bien que personne ne le voie, il sourit » (DT, 267).

 

Nous pourrions donc avancer que, dans ses chroniques de guerre, ce qui rend héroïques les commandants décrits par Buzzati est moins le courage viril qu’ils ont montré que le fait qu’il soient morts au combat. Et l’ultime bataille du « commandant » est semblable à celle de Drogo :

Oui, le bâtiment était arrivé mais dans un port amer, où il allait rester pour toujours, privé de fumées, de lumières, de voix humaines, d’éclairs de canon ; silencieux et désert, avec la gloire pour seule consolation. Et le commandant était fatigué, c’est vrai, parce que cela faisait deux jours qu’on naviguait, mais l’occasion n’était pas propice au repos. Tout au contraire, voilà qu’était arrivée l’heure solennelle où les espérances s’évanouissent et où l’on se trouve face aux portes, grandes ouvertes, du royaume de Dieu. (CT, 403)

C’est seulement parce que le commandant se trouve, comme tous les hommes, en situation de faiblesse qu’il acquiert aux yeux de Buzzati le statut de héros. Parce que l’issue du combat est fatale, le commandant rejoint la définition du héros que donne l’écrivain : « un homme qui combat jusqu’au bout, pour une question de justice. Qui combat, tout en sachant que c’est une bataille perdue  [14] ». Homme tout d’abord et son grade, face à la mort, ne lui sert à rien. Il redevient l’égal de ses hommes, du plus humble des matelots car, affirme aussi Buzzati, « les héros sont ceux qui appartiennent à la vie normale, à l’humble vie quotidienne  [15] ».

En effet, ce qui manque sans doute aux héros martiaux qu’exalte le fascisme, c’est une certaine sensibilité, une attention portée aux autres, ou plus exactement, disons-le avec d’autres mots, une part d’humanité. Vis-à-vis de cette force de caractère, les sentiments de Buzzati sont ambigus : il admire cette force qui lui est inaccessible car il se range lui-même du côté des faibles, c’est-à-dire de ceux qui doutent, qui s’interrogent, qui sont en proie aux inquiétudes et aux angoisses ; les hommes forts sont ceux qui se sont affranchis de tout cela. Mais en même temps, Buzzati est conscient que ces « faiblesses » sont sa part d’humanité et que ce sont d’elles qu’il tire l’inspiration créatrice de ses œuvres : et, là encore, de nombreuses nouvelles de fiction se font écho de ce questionnement existentiel : que serait la vie si le mal en était absent ? Si la maladie, la souffrance, la mort en étaient éradiquées  [16] ?

 

Le Désert s’achève au moment où les ennemis arrivent. Mais en se focalisant sur Giovanni Drogo, le narrateur abandonne les soldats restés au fort et qui vont combattre l’ennemi. Vont-ils trouver la satisfaction espérée ? L’affrontement tant attendu va-t-il donner sens à leur vie ? Et tout particulièrement s’ils en sortent vainqueurs ?

Ces questions que le roman laisse en suspens, le correspondant de guerre va les reprendre, tenter d’y apporter une réponse. Or, en lisant les textes écrits au fil des années de guerre, on constate que la réponse apportée évolue, plus encore, qu’elle change radicalement après deux années d’expérience de guerre. En 1942, dans l’article intitulé « Pied à terre » (CGM, 299-303), publié le 19 décembre c’est-à-dire à la veille de Noël, période particulièrement sensible, Buzzati affirme en effet que tout ce qu’il a écrit depuis le début du conflit, au sujet des soldats qui revenaient de guerre, est erroné. Buzzati s’est trompé, ces soldats-là ne sont pas, comme il l’a écrit, « heureux » ils ne ressentent pas cet « extraordinaire bonheur » que le chroniqueur a voulu décrire tant de fois. Au moment même où ces hommes mettent pied à terre, « un voile gris par[ai]t tomber sur eux, effaçant sur leur front toute lumière ». Car tout à coup, ces hommes expérimentent ce que Buzzati avait déjà pressenti au moment de l’écriture du Désert, à travers le destin qu’il avait réservé au personnage de Drogo, mais dont il ne prend clairement conscience, qu’il ne formule qu’en 1942 de la manière suivante :

[…] les choses que l’on a intensément espérées et attendues ne nous intéressent plus dès que nous les avons touchées, le bonheur fuit devant nous comme l’ombre de celui qui court dans la même direction que le soleil : nous ne pourrons jamais l’atteindre et les seules choses qui nous restent sont justement le désir et l’attente. (CGM, 299-303)

La confrontation des textes du Désert des Tartares et des chroniques de guerre montre donc que l’œuvre romanesque, la fiction qu’est le Désert, a pu fournir si ce n’est une grille de lecture en tous les cas quelques clefs au journaliste Buzzati pour interpréter la guerre ou, plus exactement, cette guerre très particulière qu’est la guerre navale en Méditerranée. Mais également que c’est dans une perspective d’interaction qu’il faut saisir la relation entre la fiction et l’œuvre journalistique : ainsi par exemple le dernier texte cité, « Pied à terre » doit être lu moins comme un écho du Désert des Tartares que comme un prolongement, une étape supplémentaire qui, à son tour, informera l’œuvre de fiction à venir.

Buzzati a dit du Désert des Tartares qu’il était l’œuvre de sa vie, l’œuvre qu’il continuerait inlassablement d’écrire toute sa vie durant : ses textes sur la guerre en sont la preuve.

Notes

  • [1]

    Dino Buzzati, Cronache terrestri, Milan, Mondadori, 1972.

  • [2]

    Dino Buzzati, Il Buttafuoco, cronache di guerra sul mare, Milan, Mondadori, 1992.

  • [3]

    Dino Buzzati, Chroniques terrestres, D. Gachet (trad.), Paris, Laffont, 2014.

  • [4]

    Dino Buzzati, Chroniques de la guerre sur la mer, S. Laporte (trad.), Paris, Les Belles Lettres, collection « Mémoires de guerre », 2014. Nous citerons les traductions françaises dont nous abrègerons désormais les titres, respectivement en CT et CGM.

  • [5]

    Voir à ce sujet la très intéressante étude d’Emmanuel Mattiato, Les écrivains-journalistes du Corriere della Sera durant la Seconde Guerre mondiale : Curzio Malaparte, Dino Buzzati, Orio Vergani, Virgilio Lilli et Indro Montanelli, thèse de Doctorat d’italien – Université de Paris X – Nanterre, 2003 (non publiée). Cet ouvrage, en France, fait référence sur le sujet.

  • [6]

    Dino Buzzati, Il deserto dei Tartari, Milan, Rizzoli, 1940. Nous citerons la traduction française dont nous abrègerons désormais le titre en DT : Dino Buzzati, Le Désert des Tartares, M. Arnaud (trad.), Paris, Pocket, 1998.

  • [7]

    Dino Buzzati, Yves Panafieu, Buzzati. Mes Déserts. — Entretiens avec Yves Panafieu, Paris, Laffont, 1973. p. 232. Désormais abrégé en MD.

  • [8]

    Lettre citée in F. Atzori, « “Ma è giusto anteporre la cronaca all’articolo?”, Buzzati in guerra per il Corriere », Studi Buzzatiani, vol. II, Pise – Rome, Fabrizio Serra editore, 1997, p. 150. (Ma traduction).

  • [9]

    Voir François Livi, Dino Buzzati : « Le désert des Tartares », Paris, Hatier, coll. « Profil d’une œuvre », 1973.

  • [10]

    Page reproduite dans Dino Buzzati, Il Buttafuoco, cronache di guerra sul mare, op. cit.

  • [11]

    Dino Buzzati, Yves Panafieu, Buzzati. Mes Déserts, op. cit., p. 172.

  • [12]

    Ce sentiment d’amour pour la vie militaire, d’amour pour une organisation structurée de façon si linéaire et solide est, je le reconnais, un signe de faiblesse de caractère […] devant les obstacles de la vie » (MD 166-167).

  • [13]

    « La guerre navale présente cette caractéristique : le marin est bien habillé, ou du moins, proprement, et il mange bien. » (Id., p. 177).

  • [14]

    Dino Buzzati, Yves Panafieu, Buzzati. Mes Déserts, op. cit., p. 168.

  • [15]

    Ibid.

  • [16]

    Voir, par exemple, les nouvelles « Grève du mal » in Dino Buzzati, Nouvelles inquiètes, (D. Gachet, trad.), Paris, Laffont, 2006 ; « De nouveaux amis bien étranges » Dino Buzzati, Nouvelles oubliées, (D. Gachet, trad.), Paris, Laffont, 2009.

Pour citer cet article

Delphine GACHET, "« Mais rien ne se passait, les Anglais restaient une entité abstraite, la mer un désert absolu » : les chroniques de guerre de Buzzati dans l’ombre portée du Désert des Tartares", in M. Finck, T. Victoroff, E. Zanin, P. Dethurens, G. Ducrey, Y.-M. Ergal, P. Werly (éd.), Littérature et expériences croisées de la guerre, apports comparatistes. Actes du XXXIXe Congrès de la SFLGC, URL : http://sflgc.org/acte/delphine-gachet-mais-rien-ne-se-passait-les-anglais-restaient-une-entite-abstraite-la-mer-un-desert-absolu-les-chroniques-de-guerre-de-buzzati-dans-lombre-p/, page consultée le 26 Avril 2019.