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La réception d’Edgar Poe en France et en Russie : une migration révélatrice de l’ordre littéraire mondial
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Cet article propose une analyse de la relation entre Edgar Allan Poe et l’Europe au début de sa réception en France et en Russie. Notre étude prend appui sur l’essai de Pascale Casanova, La République mondiale des Lettres, et sur le concept de littérature mondiale, afin d’expliquer les rapports de force entre l’Europe et les États-Unis au XIXe siècle, à une époque où l’Amérique et la Russie tentent de se constituer une histoire littéraire déliée de l’Europe pour revendiquer leur identité nationale. Écrit à partir de plusieurs sources américaines, l’essai de Baudelaire Edgar Poe, sa vie et ses œuvres, a contribué à diffuser une certaine image du poète américain, qui a conduit à confondre l’auteur et son œuvre tout en encourageant la lecture de ses textes. Edgar Allan Poe est ensuite découvert par Dostoïevski, qui en livre une toute autre image. L’étude de ces deux réceptions européennes de Poe après une présentation de sa réception américaine permet d’éclaircir les rapports de force entre l’Europe de l’Ouest, la Russie et les États-Unis au XIXe siècle.
This article examines the relationship between Edgar Allan Poe and Europe at the beginning of Poe’s reception in France and in Russia. Our study relies on Pascale Casanova’s essay La République mondiale des Lettres and on the concept of world literature. It aims at explaining the balance of power between Europe and the United-States in the nineteenth century, at a time when both America and Russia are trying to build a literary history of their own and to claim their identity as a nation. Written from American literary sources, Edgar Poe, sa vie et ses œuvres, an essay written by Baudelaire, contributed to spreading a peculiar representation of the American writer, which led both to a confusion between his character and his fiction works and to the multiplication of the readings of his works. Edgar Allan Poe is then discovered by Dostoevsky, whose opinion of him differs from that of Baudelaire. The study of these two readings of Poe, after the analysis of his American reception, clarifies the balance of power between Western Europe, Russia and the United States in the nineteenth century.

ARTICLE

      En 1999, dans un essai intitulé La République mondiale des lettres, Pascale Casanova envisage la constitution d’un « espace littéraire mondial [1]  » dans lequel coexistent plusieurs territoires littéraires, indépendants des frontières nationales, inégaux dans leur autonomie et dans leur influence. Dans cet ordre littéraire, la Russie et les États-Unis n’occupent pas une place centrale. Au XIXe siècle, leur corpus littéraire est encore très influencé par la France et l’Allemagne, d’autant que la multiplication des traductions et la facilité croissante de circulation des œuvres évoluent en parallèle avec la montée des tensions entre les différents États-nations.
      Les traductions d’Edgar Allan Poe et la présentation de celui-ci par Baudelaire ont eu une incidence dans les littératures européennes. La critique considère assez aisément aujourd’hui que les écrits fictionnels et théoriques de l’écrivain américain ont favorisé le renouvellement de certaines formes. Dans ce contexte, présenter Edgar Allan Poe comme le fait Baudelaire, c’est-à-dire en faire un génie incompris par « ce nouveau venu dans l’histoire [2] » qu’est le peuple américain, c’est l’extraire de la constitution d’une littérature nationale américaine et le ramener au mouvement européen qu’est le romantisme de la première génération. Tout comme la France, qui est le point de départ de la diffusion des textes d’Edgar Allan Poe en Europe, la Russie nous paraît constituer un espace important dans l’histoire de cette réception, car elle tente aussi, à la même époque, de se construire une identité nationale en revendiquant le développement de son propre corpus littéraire.
      Baudelaire et Dostoïevski marquent une première période dans la réception de Poe en Europe. Ce moment de l’histoire de la réception américaine en Europe ainsi que son ancrage dans une problématique de géopolitique littéraire sont essentiels pour notre compréhension actuelle de l’écrivain américain, car outre le fait que nombre de ses traductions aient été diffusées depuis et que cette réception ait largement évolué, l’identité baudelairienne d’Edgar Allan Poe est encore très représentée en France. En réaction à cette réception auctoriale, la réception critique s’attache à déconstruire l’image baudelairienne d’Edgar Allan Poe.
      Il s’agira ainsi de voir dans quelle mesure la réception d’Edgar Allan Poe aux États-Unis et surtout en France et en Russie, où il est majoritairement diffusé par Charles Baudelaire et par Fédor Dostoïevski, est révélatrice des rapports de force qui régissent différents espaces littéraires et de la relation entre identité nationale et littérature.

Edgar Allan Poe aux États-Unis : imiter l’Europe pour construire l’Amérique

      À l’époque de la production littéraire d’Edgar Allan Poe (entre 1827 et 1849), les écrivains américains, qui ont été éduqués par les textes européens, cherchent à constituer une littérature nationale. Poe, lui, présente dans nombre de ses nouvelles et poèmes des paysages semblables à l’Angleterre ou la France.
      De son vivant, Edgar Allan Poe est perçu comme un écrivain qui reproduit les codes de la littérature européenne et qui s’écarte ainsi du débat américain de son époque. Dans un compte-rendu sur Robert Montgomery Bird, où Poe le compare à Scott, il qualifie ainsi Bird d’américain [3] sans justifier l’épithète, à la différence des autres critiques. Selon Claude Richard, « Poe a déjà saisi les dangers de la critique nationaliste : les louanges dithyrambiques accordées au moindre scribouillard américain par des critiques qui, naïvement, espéraient ainsi promouvoir une littérature des grands romanciers contemporains [4] . » C’est donc le développement de ce nouvel environnement qui traverse la littérature américaine au début du XIXe siècle. Ainsi, comme le remarque Michel Barrucand :

Opposé à la rigueur de la raison et fondé sur l’inspiration, le romantisme insistait sur la prédominance du Moi et le culte de l’individu. L’Amérique offrait un terreau idéal à ce courant d’idées qui, derrière les langueurs apparentes, donnait un souffle nouveau à la réalisation de l’homme en quête de lui-même : la grandeur et la beauté de paysages souvent encore inviolés, exotiques et mystérieux ; le nouveau système politique fondé sur l’individu et sa capacité à entreprendre ; enfin l’affirmation que l’homme simple et bon peut assumer une réussite individuelle et sociale grâce à son courage et son travail. La littérature soumise à cette tension interne va ainsi créer une image mythique des États-Unis qui laissera une empreinte indélébile dans les générations futures [5] .

      Edgar Allan Poe semble échapper à la naissance de ce mythe américain, car il privilégie la description d’un environnement culturel européen qui développe l’élaboration d’un espace intime intérieur.
      Dans ce contexte historique et littéraire, la réception d’Edgar Allan Poe aux États-Unis est controversée. Il connaît une réception positive, qui est souvent l’œuvre de ses amis, mais celle-ci est effacée par un nombre important de détracteurs [6] .
      Lorsque les critiques américaines d’Edgar Allan Poe sont positives, elles lui reconnaissent un indéniable génie à l’influence considérable. À ce titre, l’écrivain James Russell Lowell affirme :

Mr. Poe has that indescribable something which men have agreed to call genius. No man could ever tell us precisely what it is, and yet there is none who is not inevitably aware of its presence and its power [7]

M. Poe détient quelque chose d’indescriptible que les hommes désignent communément par le génie. Aucun homme ne pourrait nous dire avec précision ce que c’est, et pourtant il n’y a personne qui ne soit pas inévitablement conscient de sa présence et de son pouvoir [8]

      Les critiques positives ont aussi lieu après la mort de l’écrivain américain, mais Poe avait davantage de détracteurs que d’alliés. Certains écrivains, comme Walt Whitman, s’attaquent à son style, dont ils soulignent les excès :

Poe’s verses illustrate an intense faculty for technical and abstract beauty, with the rhyming art to excess, an incorrigible propensity toward nocturnal themes, a demonic undertone behind every page — and, by final judgement, probably belong among the electric lights of imaginative literature, brilliant and dazzling, but with no heat [9] .

Les vers de Poe illustrent une intense faculté pour la beauté abstraite et technique, avec l’art de la rime à l’excès, une propension incorrigible aux thèmes nocturnes, un sous-entendu démoniaque à chaque page – et, en définitive, il appartient probablement aux lumières électriques de la littérature imaginaire, fulgurante et éblouissante, mais sans chaleur [10] .

      Le reproche le plus fréquent que le milieu littéraire américain fait à son œuvre est l’accusation de germanisme. Poe tenterait d’imiter les romantiques allemands, ce qui prouverait son manque d’inspiration et d’originalité. Dans une préface à l’édition des Tales of the Grotesque and Arabesque, Poe est ainsi amené à se justifier sur ce point :

I am led to think it is this prevalence of the “Arabesque” in my serious tales, which has induced one or two critics to tax me, in all friendliness, with what they have been pleased to term “Germanism” and gloom. The charge is in bad taste, and the grounds of the accusation have not been sufficiently considered. […] If in many of my productions terror has been the thesis, I maintain that terror is not of Germany, but of the soul, — that I have deduced this terror only from its legitimate sources, and urged it only to its legitimate results [11] .

Je suis amené à penser que c’est la prédominance de l’« Arabesque » dans mes contes sérieux qui a incité un ou deux critiques à m’accuser, en toute amitié, de ce qu’ils ont eu le plaisir de qualifier de « Germanisme » et de morosité. L’accusation est de mauvais goût, et ses fondements n’ont pas été efficacement considérés. […] Si dans la plupart de mes productions la terreur a été le sujet central, je maintiens que celle-ci ne n’est pas originaire d’Allemagne, mais de l’esprit – que j’ai déduit cette terreur seulement de ses sources les plus fiables, et que je l’ai simplement encouragée à aboutir aux résultats les plus légitimes [12]  !

      Les critiques négatives dont Poe est victime de son vivant et dès le début de sa postérité, ont pu être interprétées comme des manifestations d’une haine entre le Nord et le Sud des États-Unis, étant donné que Poe était originaire du Sud, bien que cette région ne soit pas du tout représentée dans son œuvre :

Some of the old vindictiveness against Poe still crops up occasionally in the Northern papers — partly because they hate the South and everything Southern, and partly because some of the old ‘mutual-admiration’ set still survives, and have never yet forgiven the man who told them the truth about themselves [13] .

Quelque chose d’une ancienne colère envers Poe revient encore occasionnellement dans les journaux du Nord – d’une part parce qu’ils détestent le Sud et tout ce qui est du Sud et d’autre part à cause de ce vieil ancrage qu’est l’« admiration mutuelle », qui a toujours survécu et n’a jamais pardonné l’homme qui leur a dit la vérité sur eux-mêmes [14] .

      Selon William Browne, l’éditeur du Southern Magazine, la réception d’Edgar Allan Poe aux États-Unis a été prise dans un débat régional qui a échappé à l’auteur. Cette réception contrastée a une incidence sur la reconnaissance accordée à l’écrivain à partir du xixe siècle jusqu’au début du xxe siècle. À ce titre, en 1909, le président de l’université de Yale, Twining Hadley, refuse que le nom d’Edgar Allan Poe soit mentionné sur le Wall of Fame de l’université. Il affirme à ce propos que « Poe écrivait comme un ivrogne et un homme qui n’est pas habitué à payer ses dettes » [“Poe wrote like a drunkard and a man who is not accustomed to pay his debts [15] .”] Le nom de l’écrivain sera tout de même admis en 1910. À cette date, sa réputation n’est plus à faire en Europe, même si les critiques qui le visent sont tout aussi contrastées.

Edgar Allan Poe en France, martyr de la malédiction baudelairienne ?

      La relation entre Edgar Allan Poe et Charles Baudelaire a déjà été largement présentée et étudiée par la critique française [16] , et des études thématiques ont déjà montré la proximité de certains poèmes en prose de Baudelaire avec des nouvelles d’Edgar Allan Poe, mais nous rappellerons qu’au XIXe siècle, la critique française de Poe est marquée par l’immense intérêt de Baudelaire à l’égard de l’écrivain américain. Baudelaire découvre Poe, le traduit et le recommande à tous ceux qu’il croise. Il n’est pourtant pas le premier à traduire Poe en français : c’est à Isabelle Meunier que l’on doit la première traduction de l’écrivain américain [17] . Avant Meunier, d’autres traductions ont été publiées, mais celles-ci ne sont pas signées et sont parfois plus proches de l’adaptation que de la traduction, tant le texte original est transformé par des altérations de toutes sortes, que ce soit au niveau de l’intrigue principale qui connaît parfois des péripéties et une fin différentes, que du milieu ou du contexte historique dans lequel l’histoire est racontée [18] . Les nouvelles sont d’abord publiées anonymement. Petit à petit, des initiales des traducteurs apparaissent, puis le nom d’Edgar Allan Poe est mentionné. Baudelaire est le premier à témoigner d’une véritable volonté de diffuser les textes et la pensée de l’écrivain américain en France, notamment ses nouvelles, qu’il traduit avant ses poèmes. À cette époque, l’écrivain considéré comme la référence du fantastique européen est E.T.A. Hoffmann, auquel la critique française fait souvent référence lorsqu’il s’agit de juger l’œuvre de Poe. L’opinion de Baudelaire se démarque des critiques peu emballées par les nouvelles de l’écrivain américain. Pour Barbey d’Aurevilly, Poe est ainsi « un Hoffmann du matérialisme [19]  » ou encore un critique américain « d’une Amérique sans passé, sans âme [20]  ». Il ajoute que « l’Amérique, la nation matérialiste par excellence, ne pouvait pas avoir un fils plus pur [21]  ». Selon Baudelaire au contraire, Edgar Allan Poe est un écrivain incompris, un génie malheureux dans la lignée du romantisme de la première génération dont le poète français se réclame lui-même. Baudelaire manifeste ainsi une véritable volonté de diffuser l’œuvre de l’écrivain américain. Il affirme à ce titre dans une lettre au général Aupick : « J’ai trouvé un auteur américain qui a excité en moi une incroyable sympathie [22] . » En 1848, sa première traduction d’Edgar Poe, « Révélation magnétique », est publiée dans le Journal La Liberté de penser et précédée d’une notice qui ne se prive pas de louanges :

On a beaucoup parlé dans ces derniers temps d’Edgar Poe. Le fait est qu’il le mérite. Avec un volume de nouvelles [23] , cette réputation a traversé les mers. Il a étonné, surtout étonné, plutôt qu’ému et enthousiasmé. Il en est généralement de même de tous les romanciers qui ne marchent qu’appuyés sur une méthode créée par eux-mêmes, et qui est la conséquence même de leur tempérament [24] .

      Mais l’intérêt de Baudelaire pour Poe est aussi motivé par « la ressemblance intime, quoique non positivement accentuée, entre [s]es poésies propres et celles de cet homme, déduction faite du tempérament et du climat [25] ». C’est à partir de ce sentiment d’identité entre Poe et Baudelaire que va se développer une image baudelairienne de Poe en France et en Europe :

La première fois que j’ai ouvert un livre de lui, je trouvai, croyez-moi si vous voulez, des poèmes et des nouvelles dont j’avais eu la pensée, mais vague et confuse, mal ordonnée, et que Poe avait su combiner et mener à la perfection [26] .

      L’image baudelairienne d’Edgar Poe est premièrement construite par le choix des nouvelles et des poèmes que le poète français traduit. Baudelaire laisse en effet de côté la partie comique ou satirique de l’œuvre de Poe et choisit de diffuser les nouvelles qui développent une écriture fantastique – ou onirique, selon les interprétations –, de la psyché. À ce titre, la première nouvelle de Poe à être traduite par Baudelaire porte sur l’écriture fantastique du magnétisme. Quant aux autres textes également diffusés, comme « Le Cœur révélateur », dans lequel un assassin prétend être hanté par les battements de cœur de sa victime, ou « Le Chat noir », récit de l’aveu d’un meurtrier en proie à des hallucinations, ils favorisent eux aussi l’écriture de la psyché du narrateur.
      La publication de ces textes, qui contribue à l’élaboration d’une image baudelairienne d’Edgar Allan Poe, s’accompagne d’un essai biographique de Baudelaire, intitulé Edgar Allan Poe, sa vie et ses œuvres, publié peu après la traduction des nouvelles, en 1852. Lorsqu’elle est diffusée en Russie, cette biographie présente Baudelaire non pas comme un poète français, puisque Les Fleurs du mal ne circulait pas officiellement en Russie en raison de la censure, mais comme le traducteur et le promoteur français d’Edgar Allan Poe.

      Lorsqu’il parle de Poe, Baudelaire n’hésite pas à en faire un chantre du romantisme, un « martyrologue de la littérature [27] », ou encore, dans ses Notes nouvelles sur Edgar Poe, autre essai paru à l’occasion de la publication des Nouvelles histoires extraordinaires, un « Byron égaré dans un mauvais monde [28]  ». Baudelaire désigne ainsi Edgar Allan Poe comme un auteur européen, tout en affichant un certain mépris pour les États-Unis. Il affirme par exemple :

Je répète que pour moi la persuasion s’est faite qu’Edgar Poe et sa patrie n’étaient pas de niveau. Les États-Unis sont un pays gigantesque et enfant, naturellement jaloux du vieux continent [29] .

      Baudelaire élabore une hiérarchie entre Edgar Allan Poe et les États-Unis. Il construit l’exceptionnalité d’Edgar Allan Poe en l’élevant au-dessus d’une patrie qui ne serait pas à sa hauteur. Baudelaire apparaît ainsi comme un écrivain capable de donner à Edgar Allan Poe la consécration qu’il mérite.
      Les deux recueils de nouvelles traduites et réunies par Baudelaire, Histoires extraordinaires et Nouvelles histoires extraordinaires, sont aujourd’hui largement étudiés, ainsi que la biographie quelque peu fictive de l’écrivain américain, Edgar Allan Poe, sa vie, ses œuvres, ouvrage inspiré des rumeurs qui ont été propagées par les détracteurs de Poe, notamment Thompson et Daniel dans le Southern Literary Messenger [30] . Si, concernant l’enfance de l’écrivain américain, la documentation du poète français semble correcte, ce dernier lui invente par ailleurs un caractère trop passionné pour les études universitaires :

À l’université de Charlottesville, où il entra en 1825, il se distingua, non seulement par une intelligence quasi miraculeuse, mais aussi par une abondance presque sinistre de passions, – une précocité vraiment américaine, – qui, finalement, fut la cause de son expulsion [31] .

      Contrairement à ce qu’affirme Baudelaire, Edgar Allan Poe ne s’est pas fait expulser de son université, mais il a dû abandonner ses études car il ne pouvait plus les financer. Baudelaire invente de toutes pièces le rôle joué par le tempérament de Poe dans son départ de l’université. L’écrivain français réinvente aussi les circonstances de la mort d’Edgar Allan Poe en fonction de ce tempérament passionné : « Cette mort est presque un suicide, – un suicide préparé depuis longtemps [32] ».
      La réception d’Edgar Allan Poe en France repose donc sur la mise en fiction que Baudelaire fait de l’écrivain américain. Cette réception a pour incidence l’extraction de l’auteur américain du corpus littéraire national. Les traductions françaises d’Edgar Allan Poe mènent à l’invention d’un mythe européen de l’écrivain américain.

      Edgar Allan Poe influencera par la suite les premiers symbolistes français, parmi lesquels Mallarmé, qui traduira l’ensemble de son œuvre poétique, terminant ainsi un projet que Baudelaire n’avait pas eu le temps de finir en adaptant le vers à la prose [33] . Edgar Allan Poe devient progressivement un « monument de la littérature française [34] ». Une telle mention de Poe rappelle l’opération de déracinement qu’a effectuée Baudelaire en le diffusant en France.
      Cette image d’Edgar Allan Poe n’est pas diffusée jusqu’en Russie, où l’écrivain américain est découvert par Fédor Dostoïevski en 1861.

Edgar Allan Poe en Russie, le miroir américain de l’histoire culturelle russe

      Le rôle des traductions de Baudelaire dans la réception de Poe en Russie a été remarqué par la critique. À ce titre l’essai de Joan Delaney Grossman intitulé Edgar Allan Poe in Russia, publié en 1973, évoque l’influence de la réception d’Edgar Poe en France dans son rayonnement en Russie : «  Sa renommée russe fait partie – en large part – d’une réputation européenne plus vaste », [“His Russian renown is part – an important part – of a broader European reputation [35] ”], insinuant ainsi que l’image dostoïevskienne d’Edgar Allan Poe provient de l’image baudelairienne diffusée en Russie, et rendant ainsi compte, à son tour, de l’importance des rapports entre centre français et périphérie russe, déjà existants à l’époque de Poe, et qui se prolongent tout au long du XIXe siècle, du vivant de Dostoïevski.
      Il nous faut cependant remarquer que la présentation d’Edgar Allan Poe par Dostoïevski résiste à la lecture baudelairienne de l’écrivain américain. La préface que Dostoïevski publie en 1861, alors qu’il est encore au début de sa carrière d’écrivain, dans la revue Le Temps [Время], s’intitule « Trois contes d’Edgar Poe » [Три рассказа Эдгара Поэ]. Elle présente trois nouvelles traduites en russe, « Le Chat noir », « Le Cœur révélateur » et « Le Diable dans le beffroi [36]  ». Dostoïevski a joué un rôle central dans la diffusion des textes d’Edgar Allan Poe en Russie. La préface nous apprend premièrement que c’est la seconde fois que Poe est publié en Russie grâce à cette revue. Selon Dostoïevski, Edgar Allan Poe est moins un auteur fantastique à la manière de Hoffmann, ce pourquoi il lui est inférieur, qu’un écrivain « capricieux » [« Скорее Эдгара Поэ можно назвать писателем не фантастическим, а капризным [37] »].
      L’adjectif « капризным » a pu être traduit par « fantaisiste [38]  » car il comporte effectivement ce sens dans la langue russe, où le substantif « каприз » signifie « la fantaisie ». Dans un sens littéral, cet adjectif signifie « capricieux » et désigne premièrement, en russe comme en français, le caractère impulsif d’une personne qui agit selon des choix motivés par un changement d’humeur. Dostoïevski présente donc ici l’auteur d’après la lecture de ses nouvelles en faisant l’hypothèse que les choix d’écriture de l’écrivain américain sont dus à un certain tempérament.
      Le terme « caprice » est aussi doté d’un sens littéraire, en russe comme en français. Le « caprice » peut être une « œuvre aux contours imprévisibles, dont l'inspiration, la réalisation s'écarte des règles et des conventions habituelles [39] » et là encore le synonyme, « fantaisie » littéraire, comporte les mêmes caractéristiques. Dostoïevski attribue donc ici à Edgar Poe une volonté d’interroger les codes des genres en vigueur, en l’occurrence de la nouvelle fantastique hoffmannienne. Pour s’en démarquer, Edgar Allan Poe choisit de faire émaner le phénomène fantastique depuis un quotidien régi par des lois rationnelles : « Il s’attache presque toujours à la réalité la plus extraordinaire, il place son héros dans la situation extérieure ou psychologique la plus exceptionnelle [40] » [« Он почти всегда берет самую исключительную действительность, ставит своего героя в самое исключительное внешнее или психологическое положение [41]  »] affirme ainsi Dostoïevski. Après avoir différencié Poe de Hoffmann, Dostoïevski termine sa présentation en affirmant explicitement le caractère américain de Poe : « On sent que Poe est pleinement américain, jusque dans ses œuvres les plus fantastiques [42]  » [« Видно, что он вполне американец, даже в самых фантастических своих произведениях [43]  »].
      Il semblerait donc que tout au long de cette préface, Dostoïevski renvoie l’auteur, à l’aide de la référence à Hoffmann puis de manière plus explicite, à ses origines américaines, dans un contexte où la littérature des États-Unis est encore un espace périphérique par rapport à la littérature d’Europe occidentale.
      La préface de Dostoïevski propose une tout autre image d’Edgar Allan Poe. Cette opinion sur l’auteur et son œuvre procède par un mouvement inverse à celui de Baudelaire, une mise à distance qui peut se justifier par une volonté d’autonomisation du corpus national russe au cours du XIXe siècle.


      Nous avons étudié deux réceptions d’Edgar Allan Poe en Europe et la manière dont elles révèlent des rapports de force entre la littérature européenne et les autres espaces littéraires.
      Edgar Poe entend interroger les codes de la littérature européenne, en transposant par exemple l’esthétique du roman gothique dans la forme courte de la nouvelle, ou bien en représentant ses lectures mesmériques dans des nouvelles sur le sujet. Une étude comparée de sa réception en France et en Russie est essentielle pour comprendre son rôle dans la géopolitique littéraire du XIXe siècle.
      Au terme de cette étude, nous pouvons constater que les deux réceptions d’Edgar Allan Poe, en France et en Russie, nous permettent de comprendre le pouvoir de l’Europe et le combat d’autres espaces pour révolutionner l’ordre littéraire mondial. La réception de Poe en Russie, bien qu’élaborée à partir des traductions de Baudelaire, situe l’écrivain américain dans un espace où une littérature nationale est encore en construction. Cette réception est ainsi révélatrice du rayonnement de la littérature européenne et du rapport de force qu’elle instaure vis-à-vis d’autres espaces.

Bibliographie

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  • POE, Edgar Allan, Poetry and Tales, notes de Patrick F. Quinn, New York, The Library of America, 1984.

  • RICHARD, Claude, Edgar Allan Poe, journaliste et critique, Paris, Klincksieck, 1978.

Notes

  • [1]

    Pascale Casanova, La République mondiale des Lettres, Paris, Seuil, 2008.

  • [2]

    Charles Baudelaire, Edgar Poe, sa vie et ses œuvres, préface à Edgar Allan Poe, Histoires Extraordinaires, Paris, Gallimard, 1973.

  • [3]

    Claude Richard, Edgar Allan Poe, journaliste et critique, Klinksieck, 1978, p. 149.

  • [4]

    Ibid., p. 150.

  • [5]

    Michel Barrucaud, Histoire de la littérature des États-Unis, Paris, Ellipses, 2006 p. 27.

  • [6]

    On peut citer à ce titre, le Révérend Rufus Griswold qui est l’auteur d’une nécrologie très virulente envers Edgar Poe publiée le 9 octobre 1846 dans le New York Tribune.

  • [7]

    James Russell Lowell, « Edgar Allan Poe », dans Graham’s Magazine, Février 1845.

  • [8]

    Nous traduisons.

  • [9]

    Walt Whitman, « Edgar Poe’s Significance », dans The Critic, II, Juin 1882, p. 147.

  • [10]

    Nous traduisons.

  • [11]

    Edgar Allan Poe, Poetry and Tales, notes de Patrick F. Quinn, New York, The Library of America, 1984, p. 129.

  • [12]

    Nous traduisons.

  • [13]

    William Hand Browne, [Lettre à John H. Ingram], 16 octobre 1880, dans John Carl Miller, Building Poe Biography, London, Louisiana State University Press, 1977, p. 86.

  • [14]

    Nous traduisons.

  • [15]

    Edmund Wilson, “Poe at home and abroad”, in Edgar Allan Poe, Critical Assessments, vol. IV, Poe in the Twentieth Century, edited by Graham Clarke, Mountfield, Helm information, 1991, p. 30.

  • [16]

    Dès 1926, Léon Lemonnier publie un article intitulé Baudelaire tuteur et traducteur d’Edgar Poe. En 1928, il publie sa thèse de Doctorat intitulée Les Traductions d’Edgar Poe en France de 1845 à 1875 : Charles Baudelaire. Il publie ensuite, en 1929, dans La Revue de France, un ouvrage intitulé L’Influence d’Edgar Poe sur Baudelaire. Plus récemment, les thèses sur la réception d’Edgar Allan Poe en France, comme celle de Claude Richard, publiée en 1978, retracent avec justesse la rencontre spirituelle entre les deux auteurs, proclamée par Baudelaire. D’autres ouvrages, comme celui de James Lawler, Edgar Allan Poe et les poètes français (1989), ou l’essai d’Éric Lysøe intitulé Les Voies du silence : Edgar Allan Poe et la perspective du lecteur (2000) montrent bien l’importance de la relation entre Baudelaire et Poe, fondée sur une lecture particulière de l’auteur américain et les traductions écrites et diffusées par l’auteur français.

  • [17]

    Claude Richard, Edgar Allan Poe, journaliste et critique, op. cit., p. 658.

  • [18]

    Ibid.

  • [19]

    Barbey d’Aurevilly, « Le pays », 10 juin 1856, dans Barbey d’Aurevilly et Baudelaire, Sur Edgar Poe, Bruxelles, Complexe, 1990, p. 51-53.

  • [20]

    Ibid.

  • [21]

    Ibid.

  • [22]

    Cité dans Histoires extraordinaires, introduction de Léon Lemonnier, Paris, Garnier, 1946, p. IV.

  • [23]

    Il s’agit des Tales commentées par Forgues, précise LysØe.

  • [24]

    Charles Baudelaire, « Révélation magnétique », dans La Liberté de penser, 15 juillet 1848.

  • [25]

    Charles Baudelaire, Lettre à sa mère, le 8 mars 1854, cité dans Éric Lysøe, op. cit., p. 60.

  • [26]

    Charles Baudelaire, Lettre à A. Fraisse, 1858, cité dans Louis Seylaz, Edgar Poe et les premiers symbolistes français, Genève, Slatkine, 1979, p. 46.

  • [27]

    Charles Baudelaire, Edgar Poe, sa vie et ses œuvres, op. cit., p. 34.

  • [28]

    Charles Baudelaire, Notes nouvelles sur Edgar Poe, dans Edgar Allan Poe, Nouvelles histoires extraordinaires, Paris, A. Quantin, 1884, p. IV.

  • [29]

    Charles Baudelaire, Edgar Allan Poe, sa vie et ses œuvres, op. cit., p. 23.

  • [30]

    Éric Lysøe commente Histoires extraordinaires, grotesques et sérieuses, d’Edgar Allan Poe, Saint Amand, Gallimard, 1999.

  • [31]

    Ibid., p. 20.

  • [32]

    Charles Baudelaire, Edgar Allan Poe, sa vie et ses œuvres, op. cit., p. 31.

  • [33]

    Léon Lemonnier, Edgar Allan Poe et la critique française de 1845 à 1875, Presses Universitaires de France, 1928.

  • [34]

    Éric LysØe, Les Voies du silence : Edgar Allan Poe et la perspective du lecteur, Presses Universitaires de Lyon, 2000.

  • [35]

    Ibid., p. 10.

  • [36]

    F. M. Dostoevski, « Tri rasskaza Èdgara Poè », Stati i Zametki [1861], Leningrad, Nauka, 1979, tom 19, p. 88.

  • [37]

    Ibid.

  • [38]

    Fédor Dostoëvski, « Trois contes d’Edgar Poe » in Récits, chroniques et polémiques, op .cit., p. 1091.

  • [39]

    http://www.cnrtl.fr/definition/caprice

  • [40]

    Fédor Dostoïevski, « Trois contes d’Edgar Poe », op. cit., p. 1092.

  • [41]

    F. M. Dostoevski, « Tri rasskaza Èdgara Poè », op. cit., p. 88.

  • [42]

    Fédor Dostoïevski, « Trois contes d’Edgar Poe », op. cit., p. 1093.

  • [43]

    F. M. Dostoevski, « Tri rasskaza Èdgara Poè », op. cit., p. 89.

Pour citer cet article

Manon Amandio, « La réception d’Edgar Poe en France et en Russie : une migration révélatrice de l’ordre littéraire mondial », SFLGC, bibliothèque comparatiste, publié le .../.../..., URL : http://sflgc.org/acte/amandio-manon-la-reception-dedgar-poe-en-france-et-en-russie-une-migration-revelatrice-de-lordre-litteraire-mondial/, page consultée le 06 Décembre 2019.

Biographie de l'auteur

AMANDIO Manon

Manon Amandio est ATER en littérature comparée à l’université Paris Nanterre. Elle prépare une thèse intitulée : « Comme un poison lumineux » : de l’expérience de la souffrance à ses représentations (Fédor Dostoïevski, Charles Baudelaire et Edgar Allan Poe), sous la direction de Karen Haddad. Elle a publié un article sur l’espace intime intérieur au XIXsiècle et elle a organisé plusieurs Journées d’Étude au sein du laboratoire Littérature et Poétique Comparées de Paris Nanterre. En 2018, elle organise un colloque international avec Karen Haddad et Nicolas Aude sur la relation entre nation et comparatisme à partir de la littérature russe. Elle enseigne également aux étudiants de la licence Lettres Modernes au sein de l’UFR PHILLIA.